Lettre dAgadir écrire à Jean-Jacques Morne et Françoise Sérandour
(26-28 avril 2002)Pour la 4ème édition de ces rencontres biannuelles autour du conte (la cinquième en comptant le numéro 0 de lancement), Najima Thay Thay et son équipe ont fait fort en les ouvrant à une participation internationale, dont la conception prépare déjà une prochaine livraison (en 2004) qui suscitera sans aucun doute quelques heureuses turbulences pédagogiques. Une fête époustouflante des ateliers décriture : quelques 500 élèves, petits et grands, une vingtaine de classes venues de toutes le régions du Maroc, des villes et des campagnes, pour présenter sur scène leurs créations, et sur papier leurs écritures. Des spectacles le plus souvent de qualité professionnelle, tant quelque chose de leur passion à créer collectivement les avait rendus attentifs au talent de leurs animateurs pour jouer leurs contes en véritables acteurs. Leurs histoires disent dans lordre de la fiction quelque-chose du sens de leurs vies engagées dans un monde de scolarisation qui ne va pas toujours de soi, mais qui simpose comme nécessité dans un environnement de confrontations et de développements entre tradition et modernité Alors cela donne la fête, la fête pédagogique ! Ce nest pas si courant de ressortir dune " rencontre pédagogique " avec de la joie, avec lassurance davoir quelques bonnes raisons dengagement et de passion dans laction de scolarisation et déducation. Doù cette " lettre dAgadir " Par ce genre dexpérience, on fait retour aux valeurs premières de lécole, de léducation, au sens des premiers apprentissages. De la parole à lécrit, cest la dynamique collectivement partagée qui porte les implications individuelles. Et limaginaire y re-trouve en quelque sorte raison : linvention dhistoires ne détourne pas du réel, de létat des choses, des combats de tous les jours. Elle porte au contraire les histoires de vie, singulières et communément partagées, à sapproprier les enjeux de la Cité. Le thème, cette année : " la campagne à lheure de la mondialisation " (la fois précédente " la différence, létranger, lautre " ; et probablement la prochaine fois en 2004, " les femmes et la scolarisation "). Fables, contes et histoires sont des références familières dans le cours des échanges ordinaires, évidemment dans une société complexe comme celle du Maroc, à la croisée de multiples cultures et surtout à forte tradition orale. Cest sur ce corpus des savoirs dexpérience communément présents, que Najima Thay Thay a cherché à asseoir un travail pédagogique pour intéresser et impliquer les élèves dans la maîtrise de lexpression orale et écrite, dans le rapport aux livres aussi bien, parce que ce sont là des outils de laction, de la construction de soi et de la connaissance. Encore faut-il que ces outils fassent sens, un sens qui soit visible, compréhensible, un sens qui ne soit pas distant, étranger. Et cela passe aussi par les jeux du corps : écrire, pour dire, et communiquer à un vrai " public " Les histoires du patrimoine culturel servent de trames, de repères : mais elle sont repensées, reprises comme ces jeunes en comprennent le sens et lactualité, pour ce qui est de leurs rapports effectifs aujourdhui avec leurs environnements. Des ogres et des princesses, il y en avait bien sûr ces trois jours de fête ! Mais pas de méprise : chacun savait bien de quelles réalités il était question et quels enjeux ces petites troupes mettaient en scène. Les unes venaient dun " Village denfants SOS " : le nom dit bien de quelle situation il pouvait sagir. Dautres venaient décoles situées bien loin dans les montagnes, aux confins du désert . Dautres encore des villes, aux prises avec les processus démigration-immigration internes au pays : Tétouan, Casablanca, Agadir, etc . Nous avons fait un petit film, impromptu. A disposition. Cest " parlant " : la vidéo évidemment, mais le sens des engagements assurément. Et il ny a pas besoin de prouesses de montage, tant les situations sont fortes en elles-mêmes. Le pas en avant, cette année, était la forte présence de " létranger ". Car dans les éditions précédentes il fallait avancer à pas comptés, du local au national en passant par le régional. Ce qui ne va pas de soi, là ou ailleurs, lorsque les projets ne sont pas ancrés dans les assurances institutionnelles habituelles. Alors, en quelques mots, quest-ce qui sest ainsi préparé pour lavenir auquel nous vous invitons déjà? Des groupes délèves ne pouvaient évidemment pas déjà être là, venant de Palestine, dIrak, dArabie saoudite, de Tunisie, de France, du Portugal Cela se fera, la prochaine fois sans aucun doute. Cétait dailleurs presque déjà fait Mais il faut savoir que jusquà maintenant, tout a fonctionné pratiquement dans lordre du bénévolat, sans subvention majeure. Il fallait résoudre les problèmes de coût des déplacements : donc trouver localement au départ et à larrivée des moyens de fortune pour assurer les déplacements pour tous. Alors on loge dans les écoles, et ainsi de suite Mais cest aussi cela la fête. Encore faut-il organiser Je me souviendrai longtemps de cette rencontre, de ces rencontres avec une " conteuse " qui lavant veille était à Ramallah, disant rejoindre laéroport du pays voisin, et cette femme saoudienne que par hasard nous avions accueillie dans notre voiture, de ce chanteur irakien Professeur de philosophie à Ramallah ! Chargée des musées ! Atmosphère surréaliste, qui remet vite les pieds sur terre et repositionne sans excitation, mais assurance, les données du monde. Alors ce qui était ainsi en préparation, cétait la suite : des élèves, grands et petits viendront la prochaine fois, aux cotés de leurs condisciples marocains. Partout, tout est déjà en préparation, envers et contre tout. Les cultures ne meurent pas sous les pressions : elles sont là vivantes, dans leur force native. Et chacune de ces personnes qui étaient venues à Agadir pour porter le développement du projet " Festival du conte " a témoigné de ces racines et de ces engagements au cours dun spectacle donné en commun, chacune disant et mettant en scène une histoire, un conte, une écriture disant laction déducation dans son pays, aux frontières des idées reçues. Pour notre compte, ma collègue Françoise Sérandour a donné à voir et à comprendre nos propres engagements dans le champ des " sciences de léducation " (qui a été notre identité universitaire jusquen octobre 2001) sur ce terrain des ateliers décriture. Trois entrées, à la périphérie en fait du travail datelier décriture que nous avions introduit dans un Dess 3ème cycle, portant sur la conduite de projet en éducation et formation (des récits de voyages de formation, à létranger, sous la forme de fiction). Les organisateurs avaient retenu ces trois entrées parce quelles préfigurent en quelque sorte une des orientations du développement du Festival. Une expérience dabord : celle que nous conduisons depuis trois ans dans le cadre dune coopération franco-marocaine sur lémigration-immigration à propos de son incidence sur le développement local : il sagit de douze femmes dun douar dans le sud marocain. Les hommes sont " ailleurs " : ancrées dans les traditions les plus sévères, elles ont pris en main leur existence et leurs rapports aux environnements. Elles sont, disent-elles " les Gardiennes de la terre ". Elles se sont organisées en coopératives. Mais elles souffrent de leur condition de femmes. Latelier décriture collective sest révélé être, pour elles comme pour nous, un prodigieux outil daffirmation de soi, de leur lutte commune. Et la fiction, le cadre idéal pour parler, pour dire, pour affirmer quelles avaient " le fil à la patte comme les poules ", mais que " sous la braise, il y a le feu ". Belle histoire ! Mais il faut dire aussi, que cest un drôle datelier décriture : ces femmes ne savent ni lire ni écrire. Pourtant pourtant, elles sont entrées avec enthousiasme dans le projet : écrire un livre (petit), oui " écrire ", disaient-elles, sur leur condition de femmes démigrés. Et elles ont été attentives à chacun des mots, des phrases et surtout aussi à ce que tous les noms, y compris de lieux, ne soient pas reconnaissables. La fiction, oui : mais aux portes de la réalité. " Afrass, les Gardiennes de la terre. " Une autre expérience : celle dun atelier décriture entre deux classes, lune au Maroc et lautre au Portugal, que nous avons animé. Rencontres de tous dans chaque pays. Aventure sil en est. Et toujours sans financement autre que des prêts de véhicules et les énergies. De quoi ont-ils parlé : un conte sur limmigration. Le passage de Gibraltar On ne vous dit pas comment " ils " sont arrivés à écrire une histoire en langue française qui se tient, même si tous nétaient pas nécessairement des élèves top niveau au plan linguistique ! " Karim et la passe : entre ici et ailleurs. Le bateau des différences ". Et enfin une autre histoire imaginée par des étudiants de maîtrise en sciences de léducation, à Rennes : Nedjma et la sablier du désert. Il y est question de la transgression de linterdit dans le processus déducation. Cette histoire là est désormais donnée en spectacle ici et là, tant elle dit simplement des choses fortes. Elle a été prononcée et mise en scène par Françoise Sérandour lors du spectacle, aux cotés de la Palestinienne, des Marocains, de la Saoudienne, de lIrakien Voilà un petit écho dune expérience forte, riche de développements à venir. Alors on est à votre disposition, au cas où . Jean-Jacques Morne / Françoise Sérandour
Mais si le sablier était le dernier cadeau de sa mère, Nedjma en avait ausssi reçu un don, celui de la musique ! Encore toute petite, sa mère lui avait offert un instrument de musique berbère, un violon à deux cordes, un rabâb ---------------------------------------------------------------------- |
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complément : lettre reçue de Françoise Sérandour |