"professionnalisation de l'écrivain" la Maison des Ecrivains organisait le 25 janvier une jounée d'étude sur ce thème – empêché pour raison familiale d'y participer, voici l'intervention que devait y faire François Bon dans l'atelier animé par Jacques-François Piquet -
enjeu social de l’écrivain
intervenant La tour d’ivoire s’est agrandie. Enjeu majeur, le un : le monde inconnu appelle à constitution de langage. L’écrivain déplace le champ traditionnel de son enquête à un univers de relation et d’expérience, non constitué comme représentation. Le monde inconnu multiplie des agents qui ne sont pas devenus ses locuteurs. En les érigeant comme locuteurs, en position auto-réflexive sur leurs usages de langue, on ouvre au monde inconnu la possibilité de sa propre énonciation. Qu’il ne s’énonce pas de lui-même n’est pas un principe d’indifférence, mais est un des rouages, pas le seul, de ses principes de domination. Parce que la tour d’ivoire a pris dimension du monde, nous en appelons à l’expérience comme cela s’est déjà produit dans différentes lignes de clivage de notre histoire littéraire (d’Aubigné, Chateaubriand, Stendhal), et l’impression d’hostilité que nous éprouvons parfois de la part de tenants de positions plus traditionnelles ou corporatistes tiendrait plutôt, de leur part, à un refus d’accepter la réémergence de cette ligne de clivage. Cela fait pas seulement que du remue-ménage dans l’actualité, mais toujours du ménage dans la littérature même. Symétriquement, l’écran qui nous sert de page, au fond de notre chambre, devient connexion permanente, la page devient le monde. La bibliothèque même bouleversée, et l’idée de communauté. Dans notre bibliothèque, des livres de scientifiques, des livres d’images, des manuels d’informatique, et l’impasse en serait plus dangereuse. Double déplacement : l’écart peut s’annuler d’un geste, en quelque lieu qu’on soit, et la communauté la plus restreinte s’exercer sans Paris. En demeurant écart, il n’est plus forcément un éloignement de la part vive du monde. Et, de l’autre côté, que paraître dans le monde en tant qu’auteur se fait les outils à la main, par la voix et le corps, et mise en commun d’une pratique. Qu’on revendique l’écriture comme pratique commune. Nommer le monde est une question, parce que le récit en est bousculé. En témoignent les jeunes tentatives d’édition. Les formes neuves de littérature ont toujours été des émergences opaques, d’abord mises de côté : mais ce processus, qui pour Rimbaud ou Lautréamont était du hors norme, devient presque lieu commun de l’édition. Jamais eu tant de livres mort-nés. Et pourtant pas moyen de faire autrement que d’écrire là. Enjeu majeur symétrique, le deux : la transmission de l’usage artiste de la langue. La littérature s’appréhendait traditionnellement depuis elle-même. Grosso modo, on apprenait à lire par les livres de la génération précédente, et le système fonctionnait depuis un siècle et demi pas trop mal. La rupture urbaine, le nouveau renversement copernicien des connaissances, en termes de matière, de temps, a effet aussi dans la transmission. Comment lire la prose française d’aujourd’hui si on n’a pas lu Faulkner ? C’est difficile. La lecture même se construit. L’enjeu d’un dialogue des artistes avec l’éducation nationale est de plus en plus vital, au nom même des valeurs qui sont les nôtres, pour que notre engagement esthétique soit perceptible en tant que tel. De timides essais ont été faits, je dis bien : timides. N’en voulons pas à ces administrations lourdes de n’avoir pas bien su nous recevoir. Aujourd’hui de toute façon c’est marche arrière. Travailler deux ans d’affilée dans une faculté des sciences, comme je l’ai fait, et cinq ans après quelqu’un vous écrira qu’il vient de lire Faulkner et qu’il s’est souvenu qu’on en avait parlé ensemble. La transmission est un combat. Un stage d’écriture dans une école des Beaux-Arts, et il faudra vaincre leur première peur : que leurs fautes d’orthographe soient trop évidentes. Un stage avec des enseignants ou des bibliothécaires : chacun connaît et aime Perec, mais savoir se servir d’Espèces d’Espaces c’est ensemble qu’on le fera, nul relais pour cela. PAF : plan académique de formation, exemple de l’académie de Versailles, sur 800 stages inscrits au PAF, 2 concernent la littérature, l’écriture créative n’existe simplement pas. Et enjeu trois : déplacer par l’expérience notre propre rapport à notre discipline en lui offrant de s’immerger dans des usages neufs. Trop de bibliothèques mortes, qui se replient sur littérature jeunesse et polar, tant mieux pour eux, mais il y a longtemps qu’elles ne nous invitent plus, même les meilleures. Salons du livre qui sont des exhibitions de momies, l’auteur derrière table avec plante verte, table ronde en fin d’après-midi et dîner arrosé. On a besoin de plus, et ce sont des lieux neufs qui nous le proposent. Lieux de lecture à haute voix, croisement d’autres disciplines, danse, théâtre, beaux-arts, voir LU à Nantes, voir le Fresnoy, mais ça se compte encore sur les doigts de la main. Propositions d’écriture liées immédiatement à un objet, collectivité sociale requérant l’écrivain pour être là devant elle et lui renvoyer jeu de forces. Je viens chaque jeudi après-midi dans un centre d’accueil pour toxicomanie d’une grande ville de province. Il y a là des travailleurs sociaux, je ne fais pas leur métier, il y a une infirmière et un médecin, je ne fais pas leur métier. Mais j’amène Michaux ou Koltès, et le déséquilibre que je crée, ils l’assument dans leur métier : à quelqu’un qui se bat pour se déprendre de la drogue, je propose d’écrire avec Koltès sur la relation dans le deal, avec Michaux sur le flash dans le shoot. J’apprends un vocabulaire, des pratiques, j’entends une phrase comme " c’est une logique de la sensation " de la part de quelqu’un qui n’a jamais lu Deleuze, la perception esthétique de la ville est bouleversée, la relation au temps social est bouleversée, et cela passe par la langue, m’enseigne sur une langue qui accepte l’extrême de la ville. Mon seul passeport pour venir ici, et le seul langage que je tiens ici, c’est : voilà ce qu’en tant qu’écrivain je reçois de toi pour mon travail de littérature, et dont je ne disposerais pas sans cet échange. Je résume : un, que la littérature, depuis son intérieur, exige la mise en expérience pour accéder aux représentations du monde inconnu à lui-même, deux, que nous ne sommes pas un art contemporain plus simple que les arts plastiques ou les musiques d’aujourd’hui, et que la même crise nous menace à court terme si nous n’affrontons pas, comme faisant partie de notre art même, sa transmission, et trois que son existence sociale par le corps et la voix réagit en retour sur notre esthétique même. Voir l’émergence des proses brèves, et leur absence de destin commercial. Voir l’émergence de pratiques d’écritures via l’ordinateur qui trouvent sans destin graphique une effectivité aussi artistique qu’une autre... Je pense que ces trois sommets du triangle de l’écrivain intervenant dans le champ pluriel du monde social sont à conjuguer ensemble, déployer ensemble, en faisant seulement qu’aucune des trois dimensions ne se permette d’ignorer les deux autres. Que le monde inconnu ne se rapporte pas vers et dans l’écriture en le considérant sous vitre ou sous bulle, mais lorsque nous devenons immédiatement agissant dans les transmissions sociales du monde, en y réinjectant, individu par individu, la nécessité de littérature. Que ce rapport à l’expérience n’est pas séparé de notre travail, mais s’y insère comme prolongation de chaîne, relais de sa propre prolongation avec les acteurs qu’on forme, parce qu’on n’a jamais à démontrer la littérature, mais qu’elle se revalide d’elle-même comme nécessité, à condition de la réinsérer, par l’expérience commune, c’est ce que nous nommons atelier d’écriture, dans le champ de leurs propres pratiques, hors de l’écrivain. Et ouverture de champ pour les autres acteurs requérant écriture : l’expérience extrême démultiplie l’interférence de l’écriture et du monde, partout où on requiert à l’écriture pour dire l’immédiat présent. Cela ne va pas de soi. Des portes neuves nous sont offertes, par exemple dans les théâtres qui jugent nécessaires qu’un écrivain ait mission, dans leur établissement, que la langue devienne recherche et travail. Par exemple dans des disciplines pour lesquelles le rapport à la langue ne va plus de soi : lieux de pratique et recherche de la science, du cinéma ou des arts. Nous aurions aimé bénéficier de l’éducation nationale d’une considération similaire, au nom d’une recherche dont nous estimons vitaux les enjeux. Je ne me considèrerai jamais comme écrivain professionnel. Je souffre d’avoir à légitimer mon être social par une facturation de plombier : les machines dans mon atelier sont un investissement cher, et chère ma facture de communication, chères mes ponctions de retraite, et déplaisante la vie de saltimbanque père de famille, lorsqu’on doit gagner sa vie en triple emploi du temps d’octobre à mai, pour essayer de survivre sans revenu de mai à octobre. Déplaisantes les cinquante lettres qu’on reçoit avant chaque Lire en Fête de bibliothèques ou d’organismes dont on n’ait pas l’impression qu’ils se soient jamais souciés de vous souvent. Déplaisantes les propositions de résidence d’écrivain où, mieux vaut en sourire, on chiffre à 70% le temps d’intervention et à 30% le " temps libre d’écriture " proposé à l’écrivain : selon les 35 heures, ou selon la capacité d’insomnie ? J’ai rompu avec le monde social un jour, il y a longtemps, en décidant de publier un livre. Cette liberté d’écrire, je tiens à l’exercer hors du jeu social, quand l’espace social a recouvert la totalité de l’espace : c’est ce paradoxe que nous assumons, à notre corps défendant. Ce corps défendant est cependant en état, au nom des fantômes dont nous sommes les porteurs privilégiés et les frères, fantômes des poètes, fantômes des écrivains, parce que nous les incarnons en parole, et consacrons notre temps tout entier à ce chemin difficile, de revendiquer sa part de l’exercice social, sa part sauvage : une sorte de loi littoral, qu’il nous faudrait, pour propager encore l’idée du risque. Ce n’est pas le contraire de la tour d’ivoire, c’est qu’elle inclut nécessairement le monde au présent pour, simplement, ne pas se volatiliser, et nous avec. © François Bon
|