Quignard sur net
on se félicite tous, évidemment, qu'une oeuvre aussi singulière et exigeante que ce début du "Dernier royaume" de Pascal Quignard dispose par le prix Goncourt d'un écho aussi large – on a tous à y gagner, si cette exigence en devient ainsi plus repérable, plus largement réceptible
on avait dit sur remue.net dès juillet, extrait à l'appui, et on l'avait redit en septembre, autre extrait à l'appui, combien la démarche entreprise sur le long terme par Pascal Quignard, dont les trois livres publiés en septembre sont les premières marches, nous semblait importante, et avec quel plaisir dense on le lisait
http://www.remue.net/cont/quignard01.html

nous vous proposons aujourd'hui une réflexion de Jean-Marie Barnaud, à propos des Ombres errantes, Quignard vu depuis Nietzche...

Jean-Marie Barnaud / Quignard, l'intempestif

ainsi qu'une réaction de Bruno Tackels après les déclarations de certains jurés du prix Goncourt: le Goncourt est devenu bien classique

 

dès l'an dernier, à la parution des deux livres Quignard chez Flohic (Chantal Lapeyre-Desmaison, Pascal Quignard le solitaire, et Mémoires de l'origine, entretiens avec Chantal Lapeyre-Desmaison), Ronald Klapka avait recensé sur remue.net l'ensemble des liens et ressources en lignes disponibles
http://www.remue.net/klapka/chron05Quignard.html
on y trouvait en particulier un extrait d'une intervention de Pascal Quignard dans "Le Débat" en 1989, sous le titre "déprogrammation de la littérature", et qui donne bien, 13 ans plus tôt, la dimension de ce que tente aujourd'hui Quignard:

A chaque écrivain qui me dit : "On ne peut plus écrire comme cela. On ne peut plus mettre de nos jours des guillemets. On ne peut plus en 1989 employer l'imparfait!" Je réponds : "Vous vous protégez beaucoup trop. Vous aimez trop les conventions, les stéréotypes, les idées, les peurs, les lois. Ne songez plus qu'à l'énergie, au détail sans raison, au jeu." A l'oeuvre fragmentée, trop maîtrisée, froide, propre, intellectuelle, à la mort, il faut peut-être préférer l'oeuvre longue, l'oeuvre qui passe la capacité de la tête, l'oeuvre où on perd pied, plus fluide, plus sale, plus primaire, plus sexuelle, l'oeuvre au coeur de laquelle on ne sait plus très bien ce qu'on fait. On raconte que les deux premières peurs, préhumaines, ont trait à la solitude et à l'obscurité. Nous aimons pouvoir faire venir à volonté un peu de compagnie et de lumière feintes. Ce sont les histoires que nous lisons et que nous tenons le soir dans nos mains. Dans le dessein de conserver cette douceur sans nom qu'est l'art, nous avons besoin que la mort et ses formes se retirent. Nous avons besoin de cesser de rationaliser, de cesser d'ordonner ceci, de cesser de s'interdire cela. Ce dont nous avons besoin, c'est qu'un peu de lumière neuve vienne tomber de nouveau, comme un "privilège", sur les "sordidissimes" de ce monde. Ce dont nous avons besoin, c'est d'une déprogrammation de la littérature.

nous avions complété notre "dossier" Quignard par deux textes interrogeant plus la façon de comment rendre compte de "Dernier Royaume", un texte personnel publié dans les Inrockuptibles il y a 2 semaines, et l'approche critique de Philippe Lançon dans Libération
nous vous proposons ci-dessous une réflexion de Jean-Marie Barnaud, portant sur le fond de la démarche de Quignard et son écriture dans "Les Ombres errantes"
cordialement
F Bon

 

Le Goncourt est devenu bien classique… ?
à propos de la polémique souvelée par l'attribution du prix Goncourt à Pascal Quignard, l'intervention de Bruno Tackels
ce texte est repris dans la revue mouvement.net

"Les menaces juridico-policières qui pèsent actuellement sur la littérature en viendraient presque à gommer ce qui importe vraiment, l’arrivée d’un livre essentiel, et la fête mentale qu’il déclenche. Les trois (premiers) tomes de Dernier Royaume (au singulier, lui) font partie de ces moments fort de l’histoire littéraire, quand on ne sait pas nommer précisément ce qui s’ouvre au regard. A quel genre ressortissent ces volumes ? A aucun qui soit d’ores et déjà constitué. Ou alors une encyclopédie déchargée de la corvée d’être système, juste ses éclats. De chapitre en chapitre (courts souvent, pleins d’ellipses et de trouées), Pascal Quignard dépose ses flâneries païennes, qui disent bien que l’art du conteur n’est pas tout à fait mort. C’est un monde d’avant les théologies qu’il nous conte, un monde où les mythes travaillent, et font penser, un monde où le jadis affleure et consume nos âmes dans le monde raconté."
Les lignes qui précèdent, rédigées la semaine dernière, devaient faire l’ossature d’une chronique à paraître dans le prochain numéro de Mouvement. Elles étaient visiblement prémonitoires. Maintenant que ce livre (ces livres) se trouve sous les projecteurs de la scène littéraire, on comprend mieux ce qui se passe quand un livre n’est décidément d’aucun genre – au-delà de tout genre déjà constitué. Et qu’il se trouve primé, légitimé par le prix prestigieux de tous les prix littéraires, l’instance qui conforte et reproduit le genre par excellence, le roman, genre de tous les genres littéraires dits modernes.
Et que se passe-t-il quand un livre qui n’est d’aucun genre se trouve labelisé par l’instance à légitimer le genre moribond du roman ? Il se passe que la petite communauté littéraire montre quelques signes d’énervements, pour ne pas dire plus, tant elle sent bien que c’est son identité même qui se trouve magistralement dérangée. Et c’est au sein même du jury du prix Goncourt que l’émoi est le plus perceptible. Brisant le traditionnel devoir de réserve, on entend depuis 48 heures d’éminents membres de ce jury mettre en cause le bien-fondé de ce choix en faveur de Pascal Quignard. Et pour cause : Dernier Royaume ne fonde ni ne conforte en aucune façon le genre littéraire paresseusement dominant depuis plus d’un siècle. Ou plus exactement, il reprend le roman pour s’en déprendre, et mener une lente et longue médiation sur l’histoire de la littérature – une pensée à partir de cette histoire devenant littérature. Ce que résume sagement la Présidente du jury, Edmonde Charles-Roux : "C’est un très grand écrivain français. Il a écrit un livre qui n’est pas un roman, mais qui est mille romans. Chaque paragraphe est un roman en puissance. C’est cela que nous avons couronné." Et non l’œuvre dans sa totalité, comme on le lit dans les commentaires trop pressés de la presse du jour .
C’est que les "intellectuels" semblent gagnés par la nonchalance paresseuse d’une ignorance assumée. Il n’y a qu’à prendre le fulgurant commentaire de Jorge Semprun, membre du jury, et qui lâche, et se lâche sans vergogne : "Ce livre n’est pas novateur. Il n’ouvre aucune voie littéraire. C’est très classique, très convenu, très prolixe. Tout cela est finalement très parisien, même très parisianiste, chic et chiqué." Monsieur Semprun ne travaille plus que par antiphrase. A moins qu’il ne travaille plus du tout. A-t-il au moins lu le livre de Pascal Quignard ? Lequel habite dans l’Yonne, et dont le récit navigue en des siècles où Paris s’appelait encore Lutetia. Mais la remarque de Jorge Semprun est a contrario fort éclairante : les écrivains installés dans ce temps ont du mal à penser qu’il existe une écriture en dehors des deux siècles de rayonnement d’une ville qui a survalorisé le roman, au point de se faire croire qu’il n’existe aucune forme d’écriture réelle en dehors de lui…
Pascal Quignard vient tranquillement ébranler ces certitudes. On le lui fait donc payer fort cher : il démontre qu’on peut écrire autrement, en dehors de ces histoires d’ego qui décrivent l’ego qui écrit son ego tiraillé par l’écriture impossible de cet ego qui écrit à cause de son ego. Derrière la boutade, ce constat cruel : la grande majorité des romans qui s’écrivent ne mettent en scène que le "je" qui écrit – et n’ont plus aucune idée du souffle d’écriture qui devrait pouvoir s’en écrire. D’où le jugement sans appel d’un gardien du temple du fond de commerce romanesque : "Ce livre n’est pas novateur". Et pour cause, il essaie de dire que l’écriture peut survivre hors l’injonction tyrannique à dire le prétendument toujours nouveau. Il essaie de faire entendre d’autres voix, d’autres temps, et qui viennent prendre le relais, nourrir, relancer, ébranler nos apparentes certitudes.
Et puis vient ce soupçon : Pascal Quignard, prix Goncourt ? Mais est-ce vraiment un livre sérieux ? Passant du côté de la reconnaissance publique, il se perd, il passe de l’autre bord, non ? Soupçon de l’idéologue sectaire qui continue à penser que ce qui s’adresse largement trahit forcément la pensée pure. Et bien oui, sortons de ces mauvaises ornières, et réjouissons-nous qu’un livre de réelle exigence se trouve placé sous les projecteurs du grand public. Oui un livre profond et nécessaire peut trouver l’assentiment du plus grand nombre. Et passant de l’autre bord, il y reste ce qu’il est : une pensée forte, intègre, jamais débordée. On n’a pas l’habitude, c’est vrai. Walter Benjamin disait que le fascisme commençait à se dissiper quand le jouir et le penser pouvaient se retrouver ensemble. Et c’est bien ce qui se passe avec Dernier Royaume. On y trouve, mêlées, l’exigence de la pensée et l’adresse large, ouverte - possible pour tous ceux qui cherchent l’humanité. Pascal Quignard nous fait voyager, très loin de Paris il est vrai, en des zones qui laissent la part belle à ces ombres qui errent dans l ‘espace de la littérature. Qui n’a décidément rien à voir avec ceux qui décident (politiquement) pour la littérature.
Et la vrai joie, aujourd’hui, est que le poème s’est trouvé plus fort que les décideurs (tueurs) du poème. Une petite victoire qui sera lue par de très nombreux milliers de lecteurs de Dernier Royaume.
Bruno Tackels

 

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