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le dimanche 9 novembre 2003

Christophe Bident : "Reconnaissances", Antelme, Blanchot, Deleuze

Cette semaine, dans les pages actu remue.net, le dossier Wladimir Holan de poesieschoisies.net, Que ferai-je quand tout brûle? d'Antonio Lobo Antunes chez Bourgois, et colloque Louis-René des Forêts. Mais surtout publication d'un livre qui nous tient à coeur...

Annoncé dans le Magazine Littéraire d’octobre 2003 , consacré à Maurice Blanchot, sous l’intitulé « Question de reconnaissance » , le livre de Christophe Bident a pris celui, plus heureux, de Reconnaissances, et vient de paraître chez Calmann-Lévy.

Ce pluriel ne désigne pas les exercices d’admiration des trois auteurs rassemblés dans le sous-titre : Antelme, Blanchot, Deleuze. Une problématique commune de la reconnaissance les réunit ici, selon différentes acceptions que peut prendre ce mot mais dans un cadre précis qui est bien celui d’un travail de pensée -s’y faufile celle du neutre- dans un siècle marqué comme l’on sait, et une époque (la nôtre) où ce terme semble de plus en plus voué à  l’insignifiance.

Aussi, emblématique de ce travail, la place prise par la citation de Robert Antelme donnée comme épigraphe et  dont nous citerons l’essentiel :

« C’est parce que nous sommes des hommes comme eux que les SS seront en définitive impuissants devant nous. […] Mais leur comportement et notre situation ne sont que le grossissement, la caricature extrême […] de comportements, de situations qui sont dans le monde […]. »

D’emblée on voit  donc évoquée « la force extrême avec laquelle l’œuvre de Robert Antelme maintient la nécessité de la reconnaissance au moment où tout porterait à l’abandonner. » et ce sera l’objet du chapitre III : Y-a-t-il une reconnaissance en propre ? Les rémois (mais aussi les autres) ne manqueront pas de noter (p. 85) le texte consacré à l’ange du sourire de la cathédrale , figure du témoin, : «Etre sans pouvoir, c’est son essence : son sourire ne peut être celui du règne»!

Les deux chapitres qui précèdent : Faute de reconnaissance et Soutenir la figure pointent la maladie de la reconnaissance (autre nom de la maladie de la mort) : troc verbal et approximation généralisés, pour en appeler à une responsabilisation de la responsabilité, pour un reconnaître qui porte sur tous les fronts, traversé par le neutre mais sans la neutralisation.

Et de rappeler que les esthétiques du siècle (Artaud, Brecht, Kandinsky, Picasso, Giacometti…  « auront aussi effeuillé les possibilités d’abstraction comme autant de puissances secrètes de la reconnaissance de la figure ».  Le chapitre V, y reviendra avec Deleuze et la déterritorialisation de la pensée.

Mais c’est au « partenaire invisible » , Maurice Blanchot, que revient la part belle tout au long de l’ouvrage mais plus particulièrement dans ce chapitre IV : Hors de tout rapport  (de police, d’hôpital etc., voir p. 96). On aura rappelé préalablement sa loi secrète de l’écriture : « Être autrui pour soi-même » (L’entretien infini ; p. 198, article de 1962).

Un chapitre éclairant qui rend limpide  un parcours de pensée et d’écriture. Le dernier homme fait bien le lien avec la figure d’Antelme évoquée précédemment, et le commentaire sur la phrase : «  Je me suis persuadé que je l’avais d’abord connu mort, puis mourant », phrase décrite comme la matrice narrative de tous les textes de Blanchot, sera à insérer dans les Lagarde et Michard de l’avenir, et propre à un travail de visite de l’œuvre ! ou à proposer comme sujet de concours ! en effet voilà  l’occasion d’une belle relance de la lecture des récits de Blanchot, grâce à quelques aperçus ou phrases qui y invitent résolument (en attendant les œuvres complètes), l’occasion aussi d’apprendre ce qu’est excrire en récrivant.

Faisant suite au chapitre, où Deleuze aidant,  la reconnaissance demande de penser l’événement  en son lieu de pleine mer, « avant-goût d’île déserte », l’avant-dernier chapitre « Dérèglements d’ambiance » nous fait revenir sur certaines manières d’époque (concernant en particulier la réception de l’œuvre de Blanchot) et nous invite à propos de « l’affaire Rushdie » à gagner le « Sud ». On se souvient peut-être de ces mots :

« J’invite chez moi Rushdie (dans le Sud). J’invite chez moi le descendant ou successeur de Khomeiny. Je serai entre vous deux, le Coran aussi.
Il se prononcera.
Venez. »

Christophe Bident d’ajouter in fine : « contre la domination du « monde » , l’invitation au « Sud » indique ainsi ce que la reconnaissance a de plus démesuré et d’incommensurable. »

Extravagance... C’est le nom de ce dernier chapitre, lié à ce vers de Baudelaire :

« Moi, je buvais, crispé comme un extravagant… »

Quelle plus belle évocation de la reconnaissance au sens où l’on aura entendu tout au long de l’ouvrage, aurait-on pu trouver ? l’auteur d’ajouter qu’elle n’exclut pas "cette extravagance étranglée, qu’au contraire elle la respecte, y puise sa force réservée, son effeuillement certain, son sursis permanent."

On l’a deviné, on quitte le domaine de l’essai pour celui de l’amour ; d’ailleurs on lit dans la conclusion du livre que « reconnaître est le sens du sens » (cf Jean-Luc Nancy) et que respectant « la retenue des choses en leur état latent » (L’attente l’oubli), cela oblige à poser le fond de l’autre, du milieu et de l’objet comme un malentendu heureux.

Puisse ce bonheur de lecture en être un pour chaque un (all/ein, selon le titre du dernier livre de Gérard Haller)!

Ronald Klapka – à C.P.
passante

autres liens : le site Maurice Blanchot – le dossier Blanchot de remue.net – un extrait du précédent livre de Christophe Bident sur Koltès – 

 

 

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