remue.net, le bulletin

le vendredi 14 novembre 2003

remue.net des anges

Au début de l'histoire d'Internet, il y a très longtemps (6 ans), nous mettions en ligne nos premières pages ressources et liens, et le Matricule des Anges lançait une page d'actualités littéraires. Tout allait pour le mieux, mais Thierry Guichard et son équipe, sans doute parce que le Matricule/site devenait préjudiciable au Matricule /magazine, et qu'il n'y a pas de viabilité économique à ce que nous faisons, ont préféré se concentrer sur le magazine. Nous avons pris le relais pour l'actualité, mais toujours avec l'idée que ce n'était pas notre vocation...
Le Matricule des Anges a changé de formule en septembre, voici la troisième édition de sa version mensuelle: sur le site Matricule, à peine une idée du sommaire, donc on fait le travail, mais à notre manière, via 3 extraits pirate: de l'édito, d'un texte d'Antoine Emaz, et d'un autre de Valérie Rouzeau.

 

Matricule pirate 1, l'édito

Michel Leiris écrivait "éduquer, c'est coloniser", force est de constater que la colonisation a trouvé d'autres verbes. Ajourd'hui, communiquer, c'est coloniser. A ce que nous vivons, il nous est nécessaire de poser les mots pour le dire, le comprendre, le changer peut-être. Les vieilles dominations agissaient sur le monde: le travail, la famille, l'ordre étaient convoqués pour définir les paramètres du réel qu'on nous façonnait. Immense entreprise dont la Shoah et tous les camps de concentration du monde sont les produits odieux. Il y a plus subtil: agir sur la représentation du monde. Fini le réel: il suffit aujourd'hui d'interférer sur les mots qu'on met sur le monde. Offrir au cerveau une langue carcérale qui enferme, en un réflexe pavlovien, le sentiment du vécu dans des cases soporifiques. Pour guider les petits moutons lexicaux sur le bon chemin, la modernité a trouvé une allée qu'elle nourrit avec une frénésie pré-pubère, la peur. De la peur du gendarme, des terroristes, les raisons de s'effrayer sont avancées dans le langage plat mais répétitif des médias. Comme le dit Valérie Rouzeau, il convient que nous "dé-pensions" : la panique est une merveilleuse manière de rendre idiot.
© Matricule n° 48, extrait de l'éditorial de Thierry Guichard

Matricule pirate 2, Antoine Emaz

Alors, "engagement" de la poésie? La question m'est vive, mais la réponse reste non si cela revient à poétiser, à orner une idéologie, glorifier, faire passer un pessage préexistant. Impossible. Le poème est libre, "en avant", ou bien n'est pas. La parole du tract reste autre, et autrement efficace. La résistance de la poésie, que je crois tout à la fois minime et inexpugnable, tient à ce qu'elle travaille le stade premier de la révolte: la prise de conscience et le langage. Elle est une forme de lucidité, accroissement du champ de la sensibilité, activation de la mémoire, ouverture de possibles dans la langue... bref, intensité maximale de la vie intérieure. En amont du politique, c'est l'existence de cet "espace du dedans" qui me paraît mis en danger par l'évolution actuelle des conditions de vie et de travail. Face à cela, il faut prendre tout le risque d'écrire, et accepter d'avancer sans voir. Au-delà commence le travail du lecteur; il peut être d'ordre émotif, esthétique, réflexif, engagé ou non... mais de toute façon hors de mon rayon d'action. Je creuse des situations et non pas les choix qu'elles peuvent amener à faire. Pour moi, la poésie se situe au plus ras de vivre, lorsque les décisions ne sont pas prises, justement, ne sont pas prises parce qu'on est dans l'impact de l'événement, quel qu'il soit. Si j'écris, c'est paradoxalement parce que je n'ai pas de mots pour ce qui arrive; je tâche de rendre lisible du muet. Le poème naît dans ce tâtonnement intuitif et impératif de parole, pour arriver à saisir et reprendre pied, tête, main, dans une réalité qui a submergé.
© Matricule n° 48, extrait de "Ne pas rêver", par Antoine Emaz. Pour mémoire: Antoine Emaz sur remue.net.

Matricule pirate 3, Valérie Rouzeau

Avec plus de 250 radios sur Wanadoo dont les favorites sont, après RTL, "la radio de tous les tubes", "la radio de l'information, de la culture et des valeurs" (?), ou encore "la référence en matière de techno, house, trance", et ont "l'esprit rock", donnent "l'actu en direct", "l'information en continu", "le meilleur du jazz", "le meilleur de la musique" et "tout sur la musique classique" c'est-à-dire Europe 2, Radio FG, Radio Nova, RFI, Le Mouv', France Inter, France Info, Couleur 3, France Musiques, TSF, RFM, BFM, France Culture et, "première radio régionale" Vibration on pourrait espérer autre chose que des inepties et du vacarme, une actualité moins frileuse, moins hypocrite. Si la radio demeure l'une des grandes inventions de l'homme elle devient aussi parfois une engeance, un véhicule de plus pour la bêtise et la vulgarité, ainsi dans les bars, restaurants, magasins où elle reste allumée en permanence des fois qu'un ange viendrait à passer. Le silence sûrement peut effrayer mais tout ce raffut devrait nous inquiéter autrement. Du bruit pour nous assommer. Du bruit pour que nous dé-pensions.
© Matricule n° 48, extrait de "Nostalgie en Artois", par Valérie Rouzeau. Lire sur Inventaire /Invention dossier Valérie Rouzeau (par Xavier Person).

en vente dans toutes les bonnes librairies
Dans les auteurs au sommaire, Patrick Deville (qui revient en janvier avec un nouveau roman), deux pages sur Richard Millet, un dossier sur le catalan Enrique Vila-Matas (en vcouverture), chronique de Jacques Séréna, critique de Jean Rolin, François Salvaing, un beau texte de Xavier Person sur Et il ne pleut jamais, naturellement, de Béatrice Commengé, via Hölderlin, une page sur le rare Jacques Laurans, sur Agonie d'Agapé de William Gaddis, un texte d'Emmanuel Laugier sur Gérard Haller, all/ein, un des forts livres récents de poésie, pour s'en tenir aux auteurs que nous avons en partage...

Transition au mensuel réussie et confirmée, un magazine qui échappe désormais à l'empilement critique, vous pouvez soutenir... Ça les confortera peut-être dans l'idée de ne pas oublier le site Matricule des Anges!

pour remue.net, FB

 

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