remue.net, le bulletin

le samedi 4 avril 2004

 

disparition de Cid Corman

L’œuvre de Cid Corman est dispersée en plus d’une centaine de publications invisibles — unique, inclassable, elle fait exister un monde pleinement nôtre, en dehors cependant de tous les sentiments et systèmes auxquels nous avons habituellement recours pour le percevoir et le comprendre.

Cid Corman est né le 29 juin 1924 à Roxbury, près de Boston, Massachusetts, USA. Il vient de mourir à Kyoto, ce 16 mars 2004.

Sa vie a été tout entière consacrée à la poésie. Il n’a fait que cela ; il fut, sporadiquement, enseignant — professant qu’un enseignant n’a rien à apprendre à ses élèves.

Dans sa revue, Origin, il a été le premier à publier des poèmes du Maximus de Charles Olson, mais aussi les premières œuvres de Robert Creeley, de William Bronk, ou le A 1-12 de Louis Zukovski. Et George Oppen, Lorine Niedecker, George Evans, etc. : une bonne partie de ce qui a compté et inspire encore des œuvres, des années 50 aux années 80. Et tout cela en amitié, en dispute — sa correspondance avec Olson occupe deux volumes d’échanges vifs et argumentés. Nombre de ses textes théoriques sont controverse, affirmation, — ainsi, avec William Carlos Williams, sur le rythme et la mesure.

Il quitte son pays en 1954, n’y vivra plus, reste deux ans en France où il connaît Michaux, Ponge, qu’il traduit — il traduira plus tard Philippe Jacottet, Jean-Paul de Dadelsen, André du Bouchet, Jean Daive, Claude Royet-Journoud, etc. Puis encore deux années en Italie, à Matera, dans le sud du pays, où il compose Sun Rock Man qui marque le début de son écriture propre ; traduit Eugenio Montale, Roberto Sanesi, Rocco Scottelaro. Il arrive à Kyoto en 1958, y passera le restant de ses jours, à la limite entre la ville et les collines boisées, cette inflexion où sont les temples.

Son grand œuvre est Of, un ensemble de cinq recueils de 750 pages chacun, mêlant ses traductions et ses propres poèmes.

Le thème de la mort dans la vie, il a inventé un mot pour le dire, livingdying, vivremourir, est au fondement de son œuvre entière.

Dans une lettre du 13 mai 1983 à Roger Laporte dont il a traduit Moriendo, il raconte l’expérience initiale, vitale, qui est une expérience de mort.
«  On vit — prenons ceci comme une grâce autant que comme un fait — et vivons jusqu’au bout. Pour moi (et le titre d’un de mes principaux volumes de poésie est Livingdying) le fait de pouvoir vivre à travers son mourir est fondamental ».

«  C'est une expérience que beaucoup d'entre nous ont connue, et que j'ai eue à l'âge de six ans, et qui est restée VIVACE (con molto vivace) toutes ces années. On m'amena dans un hôpital de Boston pour m'opérer des amygdales (une opération bien inutile mais fréquente à l'époque). Je n'avais jamais encore quitté ma maison. L'hôpital était comme un bâtiment administratif de Kafka : non seulement sinistre en tout - il était très froid - aucun sentiment humain chez quiconque - des murs vides et blancs et des chambres loin des équipements. On me coucha sur une table d'opération et il faisait très froid (ou peut-être était-ce seulement le lit ou la table de l'anesthésiste, puisque c'est la seule image que j'en garde) et noir, et le masque d'anesthésie descendit sur mon visage, se fixa solidement sur mon visage, ma bouche et mon nez. Je crus que j'allais mourir asphyxié. Une pure terreur. (Cela changea ma vie.) »

Dans une « transvision » du Tao tö King, donné comme un texte universel, au-delà de toute religion, il ramasse d’une formule l’essence de ce texte : « It is beyond hope and beyond despair. It is the word of livingdying feeling how life means only as it lives at the point of death — the vanishing point — where nothing and all become indistinguishable.” Cette formule s’applique entièrement à sa façon d’être : une position radicale, maintenue avec constance, qui mettait sa générosité à l’abri de l’indifférence d’autrui.

Ses poèmes nous tiennent dans cette région où rien et tout deviennent indistincts, y touchent exactement.

pour remue.net, Laurent Grisel

pour aller plus loin: le site Longhouse (liens, ressources, hommages) – le site PoesiescChoisies.net créé par Laurent Grisel, et en particulier cette page consacrée à Cid Corman, avec des poèmes et témoignages

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