chronique n°6

Changement de décor

Comment m’est venue l’idée de la maison des eaux, je suis incapable de m’en souvenir. Les dates seules sont fiables, qui permettent de savoir quand ont été ouverts les fichiers : juin 2006. Sont apparus soudain, sans que rien aujourd’hui ne laisse présager comment, plusieurs personnages, huit exactement, sortis comme Athéna tout armés et d’un seul coup, sans justification particulière.
J’ai conçu très vite l’histoire de ce pré (le titre de travail était Le Pré, d’ailleurs) acheté par une famille dans le but d’y construire un prototype de maison expérimentale, résistante aux intempéries, et en particulier aux inondations.
C’était le genre d’intrigue qui naît brusquement, déjà formée, sans qu’on y ait réfléchi, une de ces histoires qu’on dirait déjà prêtes, qu’il ne reste plus qu’à écrire. Mais toutes les histoires ne se valent pas. Certaines disent quelque chose. D’autres ne disent rien, ou cachent quelque chose. Mon narrateur, un voisin qui observait l’installation de la famille dans le pré, puis la construction de la maison, restait lui aussi à distance. Comme si moi-même, l’auteur, ne pouvait voir l’essentiel qui se tenait hors de portée, de l’autre côté de la haie. Ayant choisi ce narrateur qui n’obtenait ses informations que par les enfants de la famille, j’avais opté pour un point de vue assez particulier, qui m’empêchait de parler d’eux plus directement et introduisait un mystère, une sorte de halo nébuleux qui interdisait d’aller droit au but. Je ne savais pas où j’allais, sans doute, aussi je laissais les personnages avancer, comptant sur eux pour me mener quelque part.
C’est une manière d’écrire qui en vaut une autre. Laisser l’histoire vous guider. Mais ça n’a pas dû marcher très bien cette fois, car j’ai abandonné le livre, avant de le reprendre, pendant l’hiver 2007. Et puis je l’ai laissé de côté à nouveau... D’autres textes m’ont absorbée, ou bien il manquait quelque chose à cette histoire, le thème peut-être, le sujet, un élan, quelque chose qui empêchait l’inspiration de m’emporter totalement.
Tiroir, donc ! Pendant deux ans, trois ans, quatre ans.

Ce qui m’a retenue de l’oublier tout à fait, ce sont certainement les personnages, et en particulier les enfants. Ils sont cinq. Ils sont attachants, comme tous les enfants. Et puis il y avait une atmosphère, quelque chose d’étrange et de vaguement inquiétant, un air d’après la catastrophe, comme si le monde avait basculé et que ces personnages, ce pré, cette future maison, tout cela se trouvait dans un univers entièrement revu, dont toutes les composantes avaient changé. Un monde que nous sentons approcher sans en cerner les contours. Cela m’intéressait d’imaginer l’avenir, quand tout se serait déréglé. Qu’il n’y aurait plus qu’à courir devant, sans aucune possibilité d’échapper au danger.

En 2011, j’ai fait partie d’une commission chargée d’organiser un débat public sur un projet d’aménagement dans la Bassée, un territoire aux confins de la Seine-et-Marne, ancienne zone naturelle d’expansion des crues de la Seine. Ce projet consistait à construire un ouvrage destiné à retenir les crues les plus importantes. L’inondation est le premier risque de catastrophe naturelle en Ile-de-France. Une crue majeure de la Seine, telle qu’il en survient tous les siècles à peu près, aurait des conséquences économiques énormes. Depuis 1910, date de la dernière crue centennale de la Seine, on a construit beaucoup en Ile-de-France, dans le Val-de-Marne, dans les Hauts-de-Seine, en Seine-et-Marne. Souvent en zone inondable. Tous ces départements pâtiraient d’une grande crue. C’est dans la perspective d’une crue de grande ampleur, et parce qu’il existe des Plans de prévention des inondations, qu’a été conçu cet ouvrage.

La première fois qu’on me l’a expliqué, j’ai trouvé cette invention shadockienne assez folle : il s’agit de construire des casiers enceints par des digues, dans lesquels serait stockée l’eau de la Seine pendant les quelques jours que dure la pointe de crue. L’eau serait pompée dans le fleuve pour remplir ces « bassines » géantes. Ensuite, on la relâcherait, petit à petit, après le passage de la crue.
La crue de la Seine n’arrive jamais seule. Elle suit de près celle de l’Yonne, une rivière tempétueuse dont les crues sont souvent plus importantes que celles de la Seine. Mais ce sont ces deux crues cumulées qui, en se superposant après la confluence, provoquent l’inondation. Les deux pointes de crue se suivent à trois ou quatre jours d’intervalle. Si l’on parvient à retenir la crue de la Seine le temps de laisser passer celle de l’Yonne, on minore sérieusement l’inondation.

Le projet initial comprenait 10 espaces de stockage, délimités par 58 km de talus de faible hauteur, l’ensemble s’étendant sur 2300 ha. Cela paraissait incroyable, une telle idée, mais après plusieurs mois passés au contact des ingénieurs hydrauliciens, cela m’a semblé beaucoup plus crédible.
Lorsque le débat public a été terminé, quelques mois plus tard, non seulement le projet n’avait plus de secrets pour moi, mais j’avais compris et entendu toutes les positions des habitants de la Bassée, de ses usagers, de ses élus, de ses chasseurs, pêcheurs, écologistes, etc. Car ce territoire est également un lieu particulier de par sa richesse écologique. C’est ce qu’on appelle une « zone humide », un écosystème très précieux pour la diversité écologique ; on y trouve de nombreuses espèces animales et végétales rares, spécifiques des milieux humides. Les zones humides jouent un rôle très important dans le maintien des équilibres écologiques.
D’ailleurs, l’une des missions du maître d’ouvrage qui a conçu le système des casiers est de restaurer le caractère alluvial de la Bassée, qui a été dégradé au fil du temps. Des mises en eau régulières seraient réalisées dans les casiers, dans des secteurs à fort potentiel écologique. Pour ce qui est des crues de la Seine, le dispositif ne servirait qu’en cas de forte crue, une fois tous les 7 à 10 ans, et bien sûr, lors des crues exceptionnelles, qu’on ne voit qu’une fois par siècle, ou même, pour les plus rares, qu’une fois par millénaire. Millénal ne rime pas avec impossible : la tempête de 1999, en France, a provoqué dans l’estuaire de la Gironde et la basse vallée de la Garonne une inondation qualifiée de millénale. Si la tempête était survenue à une période de grande marée ou de crue du fleuve, les dégâts auraient pu être autrement plus dramatiques.

Lorsque j’ai découvert le territoire de la Bassée, lors d’une visite organisée par le maître d’ouvrage, j’ai été saisie par la sauvagerie et la beauté de certaines zones, en particulier à l’intérieur de la Réserve Naturelle, dans laquelle on trouve des étangs, des forêts alluviales, des noues (ce sont des bras de la Seine qui restent plus ou moins en contact avec le fleuve, et qui forment un réseau de petits canaux), tout un paysage mouillé et fertile, plein de vie.

Mon histoire de pré m’est revenue en tête et je l’ai ressortie de son tiroir. L’inondation, qui était le leitmotiv du débat, de toutes les discussions que nous avions suscitées autour de ce projet d’aménagement, s’est imposée comme une thématique très forte. « L’eau, ainsi que me l’avait confié un jeune ingénieur en charge du projet de mise à grand gabarit de la Seine sur son dernier tronçon navigable, c’est plus puissant que n’importe quoi. On ne peut rien contre elle. Rien ne peut l’arrêter. »
Cet aveu m’avait frappée. Oui, bien sûr, rien ne peut arrêter un fleuve en crue, rien ne peut empêcher l’eau de couler, de se répandre, de tout submerger et inonder. Cela m’avait semblé alors d’une portée romanesque inouïe.

Mais, une fois de plus, je n’ai pas réussi à faire décoller mon histoire, peut-être tous ces personnages pesaient-ils trop lourd ? Il y avait là quelque chose que je ne saisissais pas, cela arrive parfois, on ne sait pourquoi ça résiste à ce point. Et dans le même temps, je ne parvenais pas à abandonner la partie.
J’avais beau retourner les choses dans tous les sens, je ne voyais pas ce qui clochait. Lorsque j’ai formé mon projet de résidence à l’ENSTA ParisTech, l’idée de reprendre la construction de ma maison des eaux a ressurgi, telle une évidence. Oui ! c’était cela que j’allais proposer aux étudiants, ils seraient les architectes de cette habitation du futur, insubmersible et autonome.
Entre-temps, j’avais repris du service dans la Bassée, et je revenais souvent sur ce territoire, tandis que le projet initial s’était réduit comme peau de chagrin et que la jeune femme qui en avait la charge se désespérait de le voir jamais aboutir. Nous nous rendions souvent sur place, elle et moi, et nous buttions sans cesse sur les difficultés qui entravaient l’avancement du projet. Je découvrais de l’intérieur le territoire, son identité, ses résistances. Lorsque nous y allions l’hiver, il me semblait entrer dans un pays noyé de brumes, aplati entre les nuages bas et la terre humide, une plaine âpre et retirée, dont on peinait à croire qu’elle fît encore partie de l’Ile-de-France et non d’une lointaine contrée surgie d’un conte de Grimm, plein de chausse-trappes et de paysages hostiles, peu accueillants pour le voyageur égaré.

Ce pays, la Bassée, m’a toujours paru très romanesque également, dans sa composante propre aux terres d’eau. Un lieu propice au déroulement d’une intrigue, hors des grands axes, avec une sensation de « hors du temps » très particulière, qui tient en partie à sa géographie. Y installer la maison en construction s’impose aujourd’hui comme une évidence.
Eliott, Caroline et Thomas, pendant ce temps, conçoivent un système d’arrimage de la maison à son socle. Après pas mal de discussions, d’esquisses et de croquis, ils s’arrêtent sur un axe central qui vient s’insérer dans un logement cylindrique fixé au sol et se clippe pour assurer une fixation solide.

Nous verrons la prochaine fois comment la maison peut se détacher en cas de montée des eaux. Pour l’heure, Caroline pense déjà aux aménagements intérieurs.

11 décembre 2015
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