Claude Favre | sur l’échelle : danser


Écouter. Près de Tovarnik des migrants attendent un bus. On ne les voit pas.

Tous instants décisifs. N’oublier, le monde est là. Et respirer. Respirer.
Contre l’essoufflement, chaque jour, d’heure en heure, respirer, chaque jour, respirer, d’heure en heure, aller un peu plus loin, n’aller nulle part, de bonté et d’ardeur.

Sur la route de rien.

Ce matin, de nuit encore, cette folie de sauter pieds nus, l’herbe drue de rosée froide, dehors, jaillissant du sommeil, dehors.

Pas de peur, pas mourir, pas aujourd’hui. 4° ce matin.
Je crois qu’il n’y a pas de lumière en ce monde sinon ce monde

(nous avions tout perdu en aimant)

Campement évacué plus loin. Sur un parking. Loin des arbres et leurs couleurs. Sanitaires en dépannage, d’inconfort. Tenir propre, leur règle de vie. Ils ragent. Fougueusement et rois des branchements et ils rient.

Plus loin, se retrouver encore une fois plus loin. Ils disent, viens. Plus d’électricité possible, plus d’eau complique, inquiète. D’abord se laver. Les rejoindre et se laver. Un café en partage et deux et trois et des histoires tumultueuses qui toujours se terminent par le rire. Écouter.

Écouter. Il y a le monde. Calais, mi-novembre, la police retire tentes et bâches aux réfugiés.

En tibétain, « être humain » se dit a-Gro ba, qui veut dire
« celui qui part », « celui qui s’en va en migration »

Il y a les lisières, il y a les ombres.

Hors de, sans adresse. Hors de, espace mortel parfois. N’être d’ici ni d’ailleurs.

S’éloigner, le décider. Plus loin, à nouveau plus loin, un peu près de la peur, pas peur.

Il y a les lisières, il y a les ombres, il y a des oiseaux. Vivre.
(nous lancions nos cris à qui mieux mieux)

Le moins de traces possible. Seules des traces de don, de bonté, si souvent d’impossible. Et pourtant non. Se battre de forces et rages, contre l’impossible.

Ne pas vouloir se survivre, vivre. Ne pas écrire plus haut, plus grand que soi, peser le poids de chaque mot, en chaque phrase. Ne pas savoir ce qu’est une phrase. Ne savoir que si peu. Écouter, écouter d’attention libre. Se taire, écouter, savoir se taire. Fragile.

Disparaître. Peut-être.

En chute libre, aguets des zones aveugles de la pensée. Ne pas toujours les reconnaître, chercher, tenter.

Ne rien céder aux meutes, hordes. Vivre. Hors de. Disparaître.

Ne pas savoir. S’écarter. Se déprendre. Cela n’enlève rien aux sourires. Fait sourdre rires et sourires.

Se déprendre de soi, coriaces habitudes, bringueballes. Se déprendre des autres, du regard des autres qui rassure, ou inquiète, donne existence. Se déprendre de soi, ce n’est rien, ne pas croire. Tenter de comprendre, croire comprendre. Ne rien comprendre. Presque.

Nous n’avons que notre histoire et elle n’est pas à nous

Tenter.

Ne rien céder aux meutes. Pas de conciliation. Sans qu’il y ait d’ailleurs.

Creuser les ombres. Et peu importe le temps. Partir de soi. (nos langues arrachées)
Par la route de rien, marcher. Marcher et marcher longues les heures, longue la route, à force, le ventre à faim, à la longue, et ce qu’il y a de souvenirs qui taraudent, qui

creusent, de souvenirs qui secouent, font trembler, frôler les limites, marcher à râle fièvres, à goût âpre dans la bouche, marcher à n’en pouvoir, n’arriver plus à marcher, s’arrêter. S’arrêter sans que personne ne remarque rien. Puis marcher, et marcher encore, et à la longue, la longue route, se réchauffer. Puis rentrer.

Découper au couteau des feuilles de papier.

Depuis l’invention de la poudre, les anges ne bivouaquent plus

(nous posions nos corps bouleversés nos têtes sur les rails vrillant)

Froid du soir. Souvenirs à la hache. S’organiser. Isoler tant bien mal la porte. Remettre en place la laine de verre entre le sol et la caravane.

Le chat sauvage dans les couvertures. Lui réciter un poème.

Écouter. Il a 20 ans, il est perdu. Ne pas oublier de manger, chauffer l’eau pour le riz. Il a 20 ans, il est perdu dans les montagnes serbes. Ne plus savoir quel jour on est.


Claude Favre, sur l’échelle : danser, éditions série discrète, (2021)

site de l’éditeur : http://seriediscrete.com/

23 janvier 2022
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