Emmanuel Laugier / Vertébral

Emmanuel Laugier / photo Thierry Guichard © lmda
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nouveau (oct 2003) : Mémoire du Mat, avec une étude de Jean-Marie Barnaud: "vers la syncope", et un commentaire de Philippe Rahmy

D'Emmanuel Laugier on connaît déjà la voix poétique (lire ci-dessous Jean-Marie Barnaud), mais il a aussi publié des études sur Dupin, Emaz et d'autres, et il est une des plumes inqualifiables du Matricule des Anges, ni critique, ni compte-rendu, mais une sorte d'égalité dans l'écriture posée en amont du dialogue, qui fait tout l'intérêt de ce trimestriel- Emmanuel Laugier vient de contribuer aux "Singularités du sujet - 8 études sur la poésie" qui sont l'acte de naissance des éditions Prétexte, et c'est une occasion de les saluer - son prochain rendez-vous d'éditio, chez Didier Devillez (Bruxelles) c'est un poème, Vertébral, dont on lira ci-dessous un extrait - FB

 

Jean-Marie Barnaud / sur Emmanuel Laugier, "Et je suis dehors déjà je suis dans l’air" (Éditions Unes, 2000)

" Homme en mouvement ", la photographie de couverture de Philippe Leonian qui illustre Son /corps Flottant (Didier Devillez, juin 2000), conviendrait aussi à Et je suis dehors Déjà je suis dans l’air, le dernier livre d’Emmanuel Laugier, paru aux Éditions Unes cet automne 2000. Non seulement parce que l’expérience d’un même mode aérien d’être au monde rapproche ces deux titres, mais parce que, très souvent, lisant ce second livre, on songe à L’homme qui marche de Giacometti, comme aussi, du reste, à du Bouchet.
A Giacometti, à cause de séquences comme celle-ci : " Tout me penche/ en avant où nulle ombre ne porte le poids/ de ce que je suis ". A du Bouchet, par cette manière qu’a le poème de créer dans un même souffle haletant son unité organique, comme une voix qui jamais n’interrompt son murmure, alors même qu’il ne cesse de briser son élan, de revenir sur soi, de se raréfier dans la page, comme s’il était à la recherche du " socle de quelques mots banals ", ainsi que le dit du Bouchet. Et il n’y a pas de contradiction, bien sûr, entre les deux références que je faisais, car ce qui hante ces deux artistes, c’est bien ce qui hante aussi Laugier, à savoir ce vide, là, devant soi, dans la distance, qu’interroge inlassablement la conscience inquiète du poème, même si, continûment, il y a " une peur/ de mourir dans la peur qu’on a fait en soi/ revenir. "
Ce vide qui nous nie en même temps qu’il nous fait être. Ce vide dont une scène inaugurale est l’origine absolue, c’est du moins ce que nous dit Et je suis dehors déjà je suis dans l’air, révélant par là même une sorte d’amont incontestable de toute œuvre à venir, comme aussi de toutes celles qui précèdent. Et y compris la plus récente, celle donc qui montre en façade " L’homme en mouvement ". Cette scène ne cesse de travailler la conscience, depuis l’obscurité de la mémoire, sous le mode d’une " chimie " que le poème ne peut qu’évoquer sous le travesti d’une couleur " mauve ", laquelle est la pâle retombée, l’affadissement, d’un " rouge " qui, primitivement, vous a ébloui, et comme coupé le souffle.
De quoi s’agit-il ? De ce dont Courbet peignant L’Origine du monde a une fois levé l’interdit (et voilà qui est fait pour toujours, quoique en ait pu masquer Lacan lui-même). Mais peu importe au fond les circonstances : à chacun son interdit originaire, ce à partir de quoi il a quitté son enfance, est entré dans la séparation. L’important est qu’ici ce qui fut une première fois offert à l’œil étonné de l’enfant " tremble encore/ dans le tremblement/ de mes mains aujourd’hui ". Le monde, après cette rencontre - factuellement, cela s’est passé à 8 ans, au Maroc – peut bien rameuter ses fragments repérables : " herbe des moutons ", " beignets ", " cérémonie du thé ", " semoule ", etc., le voici devenu désormais, après que se sont noués les " nœuds de l’arbre de honte ", le lieu et comme l’enjeu d’une distance irréductible où, " jeté entre là et là-bas " l’on encourra toujours le risque de " trébucher ". Car que peut-on saisir vraiment qui vous tienne. Ce qui fut donné dans l’origine ne fut donné qu’à voir, et donc ni à entendre, ni à prendre. Et c’est ce " voir "-là qui, définitivement introduit en moi la distance, me donne comme comble de présence un espace ouvert que je ne saurais remplir, si ce n’est de tout l’artifice d’une parole.
Vivre est alors apprendre, non pas à " démêler le mourir dans la main ", comme l’écrit si admirablement Laugier, mais plutôt, comme il le dit tout aussi admirablement ailleurs, à comprendre et sans doute à aimer, pacifié, ce " mourir qui est une main ", la seule main " envisageable ".
Main qui vous accueille dans son ordre. Qui dessine un cercle pour le sens. Une " arène douce ".


Jean-Marie Barnaud / sur Emmanuel Laugier, "Son / corps Flottant" (Didier Devillez, 2000)
Ce que l’on dessinait de l’autre féminin dans l’enfance (" 8 ans " ... l’âge, disait Rimbaud, " de la fille des ouvriers d’à côté " dont on " rapporte les saveurs de la peau dans sa chambre ") ; ce que, donc, on traçait à la craie sur un mur, soit, sous la forme d’une ébauche, " la laine froide " " entre ses jambes hautes ", avec le sentiment déjà de quelque chose qui toujours échapperait, c’est encore ce que l’on tente, adulte, d’écrire, décrivant une fois de plus l’étonnement d’être encore dépassé, débordé, et par l’autre et par soi : déconstruit, en fin de compte, par ce qui se joue de soi et de l’autre dans l’amour.
" Son (propre) corps flottant " existe en effet dans cet état d’entre deux que désigne le participe ; non seulement le sien mais celui de l’autre ; et ils sont vus, l’un et l’autre, à travers le prisme d’une conscience comme essaimée, éclatée, celle qui, parlant ou s’efforçant de le faire, voudrait donner de l’être à ce qui fuit, se défait, tombe.
Drôlement, Hugo disait que " la nuque est un mystère pour l’œil ". Laugier aimerait cette boutade métaphysique, lui qui appelle parfois l’humour à sa rescousse (" Que de tintamarre pour un trou "). Et il l’aimerait parce que le hantent, non seulement ce qui se trame là-devant, là-en dessous, là-entre, mais aussi ce qui a lieu derrière le dos, qui ne se voit pas, pour la saisie de quoi il faudrait une volte, un retournement contre nature, impossibles ; mais pas plus impossibles au fond que la folle tentative de dire ce qui se trame visiblement en face : " je n’ai rien vu. Tout est passé si vite ".
La portée de ce poème est donc simplement métaphysique : " Qui avait-il/ qui était là/ à passer ". Il s’agit de se saisir au cœur d’une expérience dont le sommet – la petite mort, dit-on -vous désarticule, jette votre corps morcelé à côté de celui de l’autre, vous fait guenille, " sac ", " chambre à air ", avec le sentiment de " flotter dans ses membres ".
Simplement métaphysique, ai-je dit. Oui, parce que, dans ce livre, la poésie consiste à être au plus près du réel, avec seulement la distance de la représentation, qui est aussi celle de l’image. Et c’est là que le poème est très étonnant, très remarquable, car il évite tous les écueils liés généralement au texte érotique : il réussit à faire coïncider un réalisme souvent cru et une grande pudeur, dans un équilibre très rare et particulièrement juste.
Pour cela, la langue – qui est le corps en parole - se fait elle-même flottante ; non pas exactement déconstruite, mais toujours inachevée, par essence inaboutie, inchoative, ou encore aporétique. En tous les cas, elle est le suspens certainement le plus fidèle à l’expérience décrite, où l’être regarde les morceaux de soi aller comme à l’aveugle, de la même façon, exactement, que surgit l’autre, " toi ", lorsqu’il apparaît dans le champ de l’œil, " ongles ", " jambes ", " dos ", " bouche ", " trou ".
Se confirme, avec ce livre, ce que déjà je notais pour L’œil bande , soit cette parole originale qui dit une surprise faite d’angoisse et d’émerveillement, celle qui résulte d’une approche du monde différente de celle qu’une vaine logique, prudente appréhension du monde, voudrait nous enseigner. Il s’y mêle la peur de s’y perdre et la joie de s’y trouver toujours autre, toujours en acte. Vivre du déséquilibre. Ce que le mouvement du poème, ininterrompu, révèle. Autre façon de vivre léger et grave. De vivre en poésie. De vivre.

Alain Freixe / sur Emmanuel Laugier : "L'oeil bande", Deyrolle éditeur
Les livres que l'on a longtemps attendus quand ils vous arrivent au courrier du matin, on s'écorcherait presque les mains pour les tirer au plus vite de leur gangue cartonnée. Puis quand on les tient entre les mains et qu'ils nous font face, ils sont tous un peu comme le renard du Petit Prince, ils nous disent de ne pas trop nous presser, de les apprivoiser d'abord longuement du regard avant de chercher à les ouvrir.
Ce premier livre d'Emmanuel Laugier est de ceux-là. Aussi resta-t-il longtemps dans le coin de mon bureau, où se tiennent en bande serrée les livres du moment que je feuillette de temps en temps, retardant comme à loisir leur lecture.
La couverture noire de celui-là ne manquait pas à chaque fois de me coller aux yeux ses bandes. Détaillons. D'abord, il y aurait eu un noir sec. Ensuite, à partir du pied de page quelque chose se soulève aussi hésitant qu'une paupière, quelque chose qui fait fente s'ouvre sur L'expérimentation lumineuse n°39 de Florence Farrugia, elle-même s'ouvrant à partir de la bande, plus ou moins sale, d'un pare-brise sur la bande d'asphalte d'une rue qu'ourlent celles de deux trottoirs - cadre d'une scène qui serait tout au plus désuette, si ce n'était dans l'angle gauche la présence énigmatique d'une petite fille en robe blanche - et qui vient s'encastrer et se perdre dans le noir que trouent trois bandes horizontales qui retiennent le titre, le nom de l'auteur et celui de l'éditeur.
Il m'a fallu finalement tomber dans ce livre, non comme on tombe dans un trou mais comme on tombe amoureux et que vacillent toutes nos marques et cliquètent tous nos repères - c'est ainsi qu'on lit Emmanuel Laugier! - pour comprendre que dès la page de garde, on voyait ce que le titre disait: l'oeil bande. "L'oeil bande" chaque fois que quelque chose se jette sous le regard. Alors dans les yeux se produit comme un soulèvement: l'oeil se cambre et pulse comme vibre une corde tendue qui aurait découpé un pan du visible.
Qu'est-ce qui bande l'arc d'Emmanuel Laugier pour en faire un de ces archers aveugles qui tirent dans le noir, dont parlait Mahler? Qu'est-ce qui se jette contre les yeux, les entaille puis pénètre et rentre avant de les retourner depuis le fond, de les soulever et de les dresser hors de leurs bandes, de leurs "plans"? Le vu. Tout le vu. Car rien ne se cache ici. Ici, les choses vues rentrent dedans "en paquets", c'est tout. Et donc tout se laisse rencontrer de ce qui n'est ni simple décor - "Strasbourg-st denis", "rue de Clichy" disent seulement la circonstance - ni lieu exemplaire - encore qu'on puisse noter que le livre s'ouvre et se clôt sur le rouge d'une boucherie où un "pan de viande ouvert en 2" pend au-dessus des "flaque(s) jaune(s) des ampoules" fendant le passant de cela qui va continuer dans son oeil en tache givrée - mais la vérité même de notre temps, le fond même de notre présent puisque "c'est la ville qui rentre / fait tache / depuis les yeux jusqu'à la bouche" et qu'il n'y a plus aujourd'hui que son temps et rien d'autre selon les mots de Gilles Deleuze que cite Emmanuel Laugier dans l'entretien qu'il a accordé à la revue Prétexte dans son n° 12.
Ce qui barre ainsi la vue avant même de la trouer, ce sont les bandes serrées du goudron luisant, des "immeubles blancs", des puits d'ombre qui les sépa-rent, des dos qui s'éloignent, de ces "sacs bleus avec dedans quelqu'un d'étendu", etc... "Parce que tout vient trop fort trop dedans", la douleur vrille et visse comme "une boule dans le ventre", une pelote dure qui remonte et laisse "une tache blanche sur le bord des yeux avec quoi vivre". C'est celle de la honte, non de se sentir responsable de tout cela mais d'être en permanence souillé par tous ces "affolements" qui ne manquent pas de revenir des quatre coins d'un monde déboîté, troué et morcelé.
Emmanuel Laugier a choisi moins de nous donner à voir le monde abomi-nable où nous errons empruntant des chemins qui n'ont plus de pays que de nous donner à "entendre en différé ce quelque chose qui fait face et (nous) troue"(Prétexte, n°12). Soit ce "bruit du temps" dont parlait Mandelstam. Ce bruit insupportable du temps qui bégaie, de la syncope qui rompt tous les élans, des "affolements" que l'on n'arrive plus à articuler à un "calme" dont nous avons été expulsé.
Si"le regard de la douleur, sous le / verre aveuglant des larmes, divise / un seul objet en plusieurs" - symptômal qu'Emmanuel Laugier insère, entre autres citations, ces mots de Shakespeare, contemporain du basculement d'un monde en bout de course - l'écriture d'Emmanuel Laugier donne au livre son unité. Il y a déjà dès ce premier livre une tournure-Laugier, une manière bien à lui de tordre la langue; de la faire haleter, de l'habiter en étranger, en lisière de sens. Et c'est aussi bien littérairement parlant ces citations anonymes que typo-graphiquement ces nombres, ces &, ces barres , ces tirets, ces blancs entre les mots, entre les blocs de mots comme, enfin, syntaxiquement ces infinitifs qui dé-crochent le procès de tout repère temporel.
Ici, on écrit pour faire trébucher la langue afin que soient brisées les re-présentations qu'elles véhiculent et où une société ignoble trouve à se conforter.
On écrit pour faire bégayer la langue afin d'éviter ce risque mortel qu'elle court toujours en poésie : s'éprendre narcissique
On écrit donc pour résister à ces sombres temps et trouver la sortie où les abominations du jour, sans cesser pour autant - nulle utopie ici - s'articuleraient pourtant à ce qui nous pousse à aimer encore. Malgré tout.
Avec Emmanuel Laugier, parions sur le fait qu'il ne fera jamais assez nuit pour que le noir, même s'il tombe "comme des coups", et même s'il nous abat, souvent, nous cache tout à fait la petite fille en robe blanche dont la silhouette insolite hante le coin droit de la photographie de Florence Farrugia. Sans visage, elle nous regarde et nous donne nos yeux de demain.

Laugier sur le Net

sur le Matricule des Anges, vidéo d'une lecture d'Emmanuel Laugier à la librairie Sauramps de Montpellier
une note d'Alain Freixe sur Son / corps Flottant par Alain Freixe sur chantiers.org
un entretien à propos de L'oeil bande sur le site de la revue Prétexte
extraits et présentation de Son / corps Flottant sur le site Devillez

un inédit : Discrète série - même décalque en PDF sur le site Sauramps - rencontres poétiques de Montpellier

une bibliographie d'Emmanuel Laugier
L’Oeil bande (Deyrolle éditeur -Verdier, 1997) - Et je suis dehors déjà je suis dans l’air (Unes, 2000)
Son / corps Flottant (Didier Devillez, 2000) - Vertébral (à paraître en septembre 2002) - Portrait de têtes (Prétexte édition, à paraître en octobre 2002) - Strates, Cahier Jacques Dupin [dirigé par](Farrago, 2001) Singularités du sujet, huit études sur la poésie contemporaine [sous la direction de L. Destremeau et E. Laugier],(Prétexte édition)
Différentes participations à diverses revues, dont L’Atelier contemporain, La Polygraphe, L’Animal et Chaoid.com
– on peut lire un travail commencé sur le cinéma dans les N°9, 11/12 de L’Animal ainsi que sur le N° consacré au Reste de Chaoid.com - des poèmes récents dans L’Atelier contemporain N° 3 et L’Animal N°11/12 et le Tracé en descendant de Suivantes dans le N° 3 de Chaoid.com

"nous sautons toujours dans le noir : et dans le tourbillon
nous ouvrons blanchissants : à croire que nous-mêmes — sommes
le lieu de la venue d’on ne sait qui"
Aïgui1.
"…si par hasard je ne regardais d'une fenêtre des hommes qui passent dans la rue, à la vue desquels je ne manque pas de dire que je vois des hommes, (…), et cependant que vois-je de cette fenêtre sinon des chapeaux et des manteaux, qui peuvent couvrir des spectres ou des hommes feints qui ne remuent que par ressorts, (…)"
Descartes, 2ème Méditation métaphysique

Emmanuel Laugier / Vertébral (extrait)

Aujourd'hui
c'est le jour où je commence
dans le jour où je commence pris
dans ce jour mêlé depuis le début
de ce jour
serré dans un vide
d'être
en deux
continuellement départi
y
être
bloqué
du jour où je commence
au jour où je m'arrête
il y a le long corps d'un moteur
amorcé jusqu'
dans le mouvement des jambes
il y a l'enjambement des morts le rire
enjambé de corps en long
mes membres portés d'ombres grandes
aujourd'hui
ce que je vois
lentes silhouettes noires dans le tissu
flottent
un peu de vent soulève
et disparaît aujourd'hui
ils disparaissent les mains vides
et plates
je ne serre pas la main je croise
des yeux sous des chapeaux
fuyants
aujourd'hui je ne serre pas
je passe
seulement se mettre au fond de ses membres
soi-même et marcher
quand je commence
par la boule du journal d'aujourd'hui
alors qu'il faut
dire tout autre chose qui est
qu'il faut entendre le son mat
ou le froissement
ou l'écho des pas dans le vêtement
large
amplement
l'écho suscité de silhouettes qu'elles soient
quelque soit ce qu'il me faut
ce qu'elles sont
il faut oublier entièrement
les précipiter dans le bol de nuit de tête
ou naître où je les vois
où naître avec
je commence
mon jour commence
sur la place encerclée
sur la grande place de soleil perdue dans les platanes pourissants
quelque lieu que cela soit
même décalque
même temps
– de là
d'ici
où je commence
où je pendrai
tout contre l'oreille
faut-il entendre tout contre quel vent a passé
pour être ainsi au bout d'une branche
quelle passe
a fui entre le feutre des chapeaux
pour qu'ils aient à l'oreille ce que je n'ai
pas ils ne l'ont
pas encore vous ne l'avez pas
quand ils passent se croisant
demandent
si vous allez sous vos côtes comment cela
dans le temps fixe peut-être fixé en vous fait
cet en-allé ou encore
ce pli –
que voilà si bien en vous dans le vêtement
exactement tel
qu'ils vous
ne vous lâchent pas  –
quand vous vous en allez ils vous en complimentent
et quand ils passent vous ne pouvez plus
l’élan l’allé-simple le
dégagement qu'en vous ils ont
déjà quand ils passent s'insinue
dans le simple revers de vos manches
le simple frôlement de tissus alors ce simple-là éveille –
m'éveille

aussi quand vos mouvements collent
déjà dans le mouvement de leurs gestes
lissés — les voilà encore à passer
sans que je puisse m'écarter
en ai pu même marquer le petit déplacement d'air alors
je laisse un écart de quelques milimêtres
j’appuie sur
mais comment
je suis devenu si simplement
quand j'ai voulu
seulement commencer
voilà que je termine que j'attends de me terminer
alors que maintenant je devrais
ne pas
ne plus
attendre si longuement
je n'en ai pas les bras
niquoiqu'il faudrait
ne plus rien compter – alors
plus rien
– d'ailleurs quand je parle
je voudrais faire
que fonde l'attente rentrée au bout des mots
qui est
qui fait
une attente serrée dans les os
une autre retournée dans le dos
et encore suivre
— sans yeux pour la voir droit en face
— sans yeux pour
— mais pour le moins insistante
— une insistance de nerf coincé dans le dos
le long de la jambe en long
quand je déplie
— alors ne plus tenir
je ne tiens vraiment plus
je refais mon corps
de part en part
recommence :
. j'avais 4
2 bras 2 jambes
et le reste autour
je traverse
j'ouvre un sas je croise
chapeaux mous et feutres lisses
me rappellent
pourtant
je ne me retourne plus
le son est si séduisant
dans l'attente soulevée sa promesse
que se retourner même
quand j'ai pu déjà le dire
mais comment
aujourd'hui
dans le non d'un pas fait dans le noir
faire
au moins faire
un dégagement
aujourd'hui le 7
demain l'autre jour
plié
en arrière revenu
sac au bout des mains rauque
au fond de quel jour
finissant au bout de quelle
journée suis-je parti
de quand depuis quand ai-je pu passer
la peau dans l'autre jour pliée
dans l'autre jour depuis
hier je fus déjà parti quand
rouvert aujourd'hui-même il faut
il faut un long dégagement
— or
quand je ne comptais plus sur eux
ils se mirent à compter
mais j'y étais si indifférent
que voilà qu'ils se mirent à compter
que je dus
commencer par eux qui sont
qu'il faut
compter
faire comme si
en faisant semblant de ne pas
de les compter
comme des pans d’ombres
glissent le long des jambes
n'appartiennent plus à des corps
mais rouvrent
renversesurlaface – etplaquedaujourd'hui sansespace
à compter
revient par en dessous
à l'envers
à compter
l'air du corps qu'ils eurent abandonnèrent
parce que je cherche
à l'intérieur du sommeil que je ne dors pas
qu'il me faut dire
ramener
qu'il me faut– ne pas mais
dire celui qu'ils dorment
quand les chapeaux enfoncés sur les têtes
laissent
au fond du corps ensommeillé de sangles une
aura sombre d'airs tendus
et sûrs / et magnétisent /
là où je ne peux plus ne peux pas
dire
et davantage
— encore que ce fut
d'abord
des grincements de dents
durement serrés la nuit
qu'ils serrent encore de peur qu'elles ne tombent
la nuit
dans le sommeil quand elles tomberont
qu'ils serrent dans un bruit insistant de lime
et continuelle — j'attends
l'oreille contre la porte
je suis j'essaye
de passer à travers
de nonchalamment voler quand sous mes ongles
dans l'espace qu'ils occupent
il y a
déjà
le noir en sommeil
le leur
mêlé de bourre de feutre de peluches
de cabans aux grands cols jetés
en arrière nonchalamment relevés
quand j'essayais de les compter
le noir était déjà sous mes ongles
quand j'avais compté je les avais
compté
nuls
dos contre dos
comme dans le sommeil combien — et sans image –