Patrick Chamoiseau / De la démocratie

Mais la démocratie est un organe vivant. Ce n'est pas un lac, c'est un océan de forces contraires d'autant plus sain qu'il bouillonne à une température proche de sa dissolution. C'est un ensemble brûlant. Il n'y a pas d'acquis en démocratie, il n'y a que de la lutte, que de la vigilance, que le souci d'être attentif au juste, au bon, au vrai. Patrick Chamoiseau.

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En septembre 1999, Patrick Chamoiseau tenait son "journal de la semaine" pour Libération.
Cette réflexion sur la démocratie en est extraite. On se reportera aux archives de Libération pour lire l'article dans son intégralité.

 

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La démocratie nous est un bien précieux; c'est le moins mauvais des systèmes que nous avons appris à opposer aux dictatures minoritaires. Mais la démocratie est un organe vivant. Ce n'est pas un lac, c'est un océan de forces contraires d'autant plus sain qu'il bouillonne à une température proche de sa dissolution. C'est un ensemble brûlant. Il n'y a pas d'acquis en démocratie, il n'y a que de la lutte, que de la vigilance, que le souci d'être attentif au juste, au bon, au vrai. Et, même si le système démocratique permet non seulement la parole contraire, l'expression d'un discours différent, mais aussi la contestation selon des voies légales, cela ne suffit pas pour exempter le dirigeant d'une vigilance sur les réalités de ce champ de force. Le démocrate, plus que tout autre, doit distinguer les brûlures, couver les flammes, deviner dans les marges les cris et les douleurs, soupeser les horreurs aveugles qui sont toujours des réactions désespérées face à une terreur omnipotente. Quand les hommes parviennent à de telles extrémités dans un système démocratique, je m'efforce de me dire que ce n'est pas de la pure démence, que c'est un signe, un appel, un espace génésique (et générique) des grands conflits de demain. Je sais aussi que c'est dans ces lieux agités (ces biocénoses imprévisibles) que germent le plus souvent les élans du futur.

Mais il n'y a pas que la violence comme signe, il y a aussi le silence médusé. Je suis assez étonné de voir à quel point les intellectuels français, et toute l'intelligentsia parisienne, si sensible aux horreurs du monde, aux dominations, aux oppressions diverses, peut s'accommoder aussi facilement de ce sigle-paquetage (Dom-Tom) où l'on a anesthésié (sous opercule démocratique) des peuples entiers. Des peuples échoués dans l'assistanat et la dépendance. Des peuples qui servent de machines à consommer. Peuples déresponsabilisés, gavés de subventions, de protections, de décisions élaborées à des milliers de kilomètres. Un système terrible (et silencieux) où les fourches de la sujétion ressemblent à des arches d'émancipation, de progrès, et de modernité branchée. On pourrait éplucher toute la pensée française du XX° siècle sans trouver une seule ligne qui refuserait l'idée Dom-Tom.

Les dirigeants français qui se promènent aux Antilles, doivent être étonnés de ne pas trouver la moindre idée, le moindre projet d'ensemble, quelque chose qui donnerait du sens aux milliards déversés de manière hyperbolique dans un système qui les transforme là-même en poignées d'inertie et de passivité. La dépendance-assistanat ne génère que de la dépendance et plus encore d'assistanat. Il faut savoir comment les commissaires européens se désolent de voir repartir (faute d'idées, de dynamisme et d'intentions qui puissent les mobiliser) les crédits structurels alloués à nos pays. Durant la dernière réunion de la communauté européenne à Fort de France, on a vu un haut responsable européen distribuer des bons points afin de signaler que, pour une fois, près de 90% des crédits alloués avaient été utilisés, et enjoindre tout un chacun à fournir un effort pour tout avaler avant la prochaine manne. Et nos responsables gestionnaires de s'empresser de chercher dans leur fonds de tiroirs ce qui pourrait capter le reliquat critique; ils vont certainement trouver mais tout cela n'a pas d'âme, car tout cela n'a pas besoin d'âme.