Dénuder les possibles

Vue sur les voies de la gare du Nord

Janvier 2028. Elles et ils s’étaient retrouvé·es à une vingtaine dans le sous-sol de cette caverne à papiers dont on taira le nom. En dehors des heures d’ouverture, comme pour fomenter un coup — du moins c’est ce qu’aurait pu penser un voisin vigilant qui serait passé par là au moment où la horde se glissait sous le rideau de fer.

Faut dire qu’en ces temps troubles qui flairaient le couvre-feu, on trouvait toutes sortes de subterfuges pour parler de transformation écologique. Rares sont les époques où ça a été bien vu de toute façon. Là, en tout cas, derrière cette soirée sur l’histoire de l’architecture, c’était à « l’ordre électrique » qu’on prévoyait de s’attaquer. Un bien grand mot, vous me direz. Mais, comme quelques-un·es commençaient à le faire remarquer, il était temps de regarder en face ce qui se cache derrière nos ampoules basse consommation et nos compteurs Blinky.

Ici, à la Chapelle, dans un de ces quartiers où la guerre de basse intensité pour faire fuir les plus démuni·es faisait sournoisement effet depuis quelques décennies, on avait bien tenté d’organiser l’autonomie énergétique locale. Un projet de coopérative citoyenne d’auto-production, histoire de pouvoir rester sur place tout en détournant les câbles et arrêter de reverser des mensualités hors-de-prix aux compagnies privées qui géraient désormais le réseau dans les grandes villes ; mais les forces de l’ordre, électrisées, n’avaient pas tardé à rebrancher les kilowatts au méga-réseau métropolitain. Des panneaux solaires et des éoliennes bricolés sur des friches du quartier étaient également venus parsemer les toits des tours ; mais la production était encore trop faible pour envisager tout effet de seuil. Les brèches dans ce système européen de smart grids — alliage artificiellement intelligent d’optimisation de la production — semblaient bien minces.

Autour du cercle, la grappe d’habitant·es était là pour chercher de nouveaux angles d’attaque et de déploiement. Une loi récente sur l’auto-consommation autorisait désormais certains bâtiments publics à fonctionner en circuit fermé. Mais comment l’étendre à nos immeubles ? Il s’agissait sûrement d’inventer des « boîtes noires », des sas péri-capitalistes qui permettraient — sur le modèle de la sécurité numérique — de donner l’apparence de la légalité tout en reversant la production d’énergie locale au commun. Mais pas d’ingénieur·e ni d’électricien·ne dans la troupe, pas de juriste non plus, et personne ne paraissait avoir la réponse pratique à ce problème.

Une meute gentiment révoltée
De dépossédé·es
Finalement rendue docile
Par l’asservissement à la technique.

Comme chaque fois ou presque, on en revenait aux origines indéniables de cette dépossession : la manière dont avait été bâti et aménagé ce quartier. Densité outrancière, bitume-béton-métal-et-verre, et la spéculation immobilière parsemée de quelques espaces verts. Voilà ce qu’il fallait changer avant tout, mais par quoi commencer ? Et, alors que la soirée s’étirait on croisait des envies de Commune et de ralentissement, l’appel à quelques grandes idées, la référence à des projets en cours ailleurs… tout un ensemble d’utopies ambiguës qui viendrait sûrement habiter nos têtes jusqu’à la prochaine soirée dans le sous-sol de cette caverne à papiers.


* Ce texte est une petite dérive éco-fictionnelle faisant suite à la soirée de rencontre avec Fanny Lopez, historienne de l’architecture et autrice du Rêve d’une déconnexion et de L’Ordre électrique. Merci à elle et aux habitant·es présent·es pour les échanges passionnants sur les réalités et les utopies de la production énergétique à Paris Nord.

12 février 2020
T T+