En vivant, en écrivant : relire Annie Dillard pour la première fois | Pascal Gibourg

à Nicolas Losson

1.
On lit, on relit. Il y a des lectures qui sont inséparables d’un climat, d’une atmosphère, d’une température. Des écritures qui font circuler en elles un air caractéristique d’une saison. Je relis En vivant, en écrivant d’Annie Dillard et je m’avise du fait que la dernière fois que je me suis plongé dans son œuvre c’était au mois de juin, il y a quatre ans. Ce n’est pas hasardeux. Pour moi les livres d’Annie Dillard s’épanouissent l’été ou à la fin du printemps, ils sont liés à une certaine chaleur, même lorsqu’ils parlent du grand nord, ils sont liés aux grands espaces et font retentir en leur sein un appel, une aspiration tels que les murs s’en trouvent repoussés ou traversés par une fenêtre. Au sein des mots passe un souffle vital, de même qu’au sein d’une réflexion se mêlent des récits ou des anecdotes, comme si la pensée abritait en elle une ébauche de récits, un pêle-mêle d’images et de sensations qui ne demandent qu’à se révéler. C’est ainsi qu’ En vivant, en écrivant se trouve farci de denrées succulentes, qu’au milieu de considérations sur la forme d’un livre, sa structure, s’immisce l’histoire d’un chauffeur de taxi qui sillonne New York avec l’auteure tout en égrenant des chansons, jusqu’à ce que celle-ci lui fasse remarquer qu’il a déjà entonné l’une d’elles. A quoi il répond : « Vous ne vous doutez pas du temps que j’ai mis à la composer. » Et Annie Dillard de penser : et alors ? Quel rapport entre le temps passé à fabriquer quelque chose et sa valeur intrinsèque ? Songeant très certainement à Proust, elle évoque ces œuvres qui gardent sur leur jaquette l’étiquette de leur prix comme s’il fallait exhiber la quantité de sueur qu’un travail a coûté pour savoir quoi en penser. Détruire, effacer, disparaître semblent des conditions pour exister ou faire exister. A rebrousse-poil de bien des réflexions que l’on a pu lire ces dernières décennies, elle écrit : « Le processus n’est rien ; efface tes traces. Le chemin n’est pas l’œuvre. » Il est rassurant de voir qu’on peut aimer un auteur avec lequel on est tout autant en accord qu’en désaccord ; car s’il n’y avait ses points de butée et de résistance, quel plaisir y aurait-il à le relire ? Faite pour nous est l’œuvre à laquelle on acquiesce à chaque pas, sans qu’on soit capable de la faire vraiment nôtre. Toujours elle nous dépasse, suscitant notre admiration.

2.
Il n’y aurait pas la pensée d’un côté et le récit de l’autre, fictif ou non, mais deux modes de penser différents, lesquels gagneraient à se côtoyer. Grand art du côtoiement à cet égard chez Annie Dillard, grand art de la composition (je pense en priorité à ses essais). Je suis toujours très étonné quand j’entends quelqu’un opposer l’œuvre d’art et la vie, comme si l’œuvre était en défaut par rapport à ce qui anime le vivant. Evidemment, ramené au stade d’objet, le livre tout comme le tableau ou le fichier-son ne représentent pas grand-chose. La question est celle du passage de la vie dans l’œuvre et même s’il y a une distinction à faire entre l’œuvre et la vie ordinaire, il me semble que c’est davantage entre des modes de vie qu’il faudrait faire passer une ligne de démarcation, qu’entre la vie et son imitation.
Nous sommes constamment affectés, sans cesse des corps agissent sur nous, suscitant des réactions diverses. Appelons cela des passions, qu’elles soient bonnes ou mauvaises, qu’on s’en réjouisse ou qu’on les déplore. J’émets l’hypothèse selon laquelle l’œuvre d’art n’est pas une passion, même si elle en procède. Elle serait plutôt une conversion des affects passifs, une réactivation de ceux-ci dans une perspective qui n’est pas la réponse à quelqu’un, pas une réaction, mais l’investissement d’un espace séparé : celui de l’œuvre. De passive, la joie deviendrait alors active. Non plus causée par le dehors mais effet d’une pratique volontaire, d’un entraînement, d’un exercice, d’une maîtrise même. Une force intérieure, peut-être contenue ou accumulée depuis longtemps - rôle de la mémoire -, m’enjoint à prendre le stylo, le pinceau, la guitare, que sais-je encore. Il peut bien y avoir un corps extérieur auquel se colleter ou une matière à travailler mais de sorte qu’à la faveur de l’action entreprise l’artiste se fonde dans la matière qu’il modèle, comme le nageur dans l’eau. C’est ainsi que l’œuvre cesse d’être un simple reflet pour participer à la vie même, s’ajoutant après-coup au monde extérieur à la manière d’une vie supplémentaire qui elle aussi réclame des soins, de l’attention.
Annie Dillard dessine parfois. Dans un des chapitres d’En vivant, en écrivant elle évoque le dessin d’une fenêtre et du paysage qu’elle encadre. Eu égard à ce que je viens de dire, on a là l’exemple basique d’une action, assez proche de l’imitation. Je m’imprègne d’un paysage puis je le restitue. Or la question de l’auto-affection comme de l’autodétermination dépend d’une capacité à faire venir sur la page ou la toile un monde chargé de ce qu’on pourrait appeler un point de vue personnel ou une sensibilité, comme si la chose produite, quand bien même aurait-elle une origine extrinsèque, devait passer dans le sang de l’artiste pour conquérir sa forme, sa manière d’être. La question de savoir si le style ou le génie est « personnel » est une question ambigüe. Je ne suis pas sûr qu’un « génie » le soit constamment. Je penserais plutôt qu’une personne devient « géniale » à compter du moment où elle contacte ce qui en elle participe de la formation d’un monde de forces et d’affections tel que l’expérience et la mémoire l’ont conservé et peut-être même pour une part constitué. Le monde qu’on porte en soi n’est pas réductible à un monde personnel, l’individu étant tout au plus l’instrument grâce auquel ce monde trouve un abri et dans certaines circonstances une expression. Un artiste ne sait pas ce dont il est capable, sa puissance de faire dépendant du réveil des forces qu’il abrite et certainement aussi d’une aptitude à puiser une infinie vitalité dans le monde extérieur. Mais à ce point il semblerait qu’intérieur et extérieur se confondent ou s’abouchent, le personnel se branchant sur l’impersonnel comme le dedans sur le dehors. Curieux dehors, me direz-vous, puisqu’il semble soustraire au monde ordinaire.
Absorbée par son travail d’écriture, Annie Dillard s’aperçoit à peine de la présence d’un hanneton qui toque à la vitre. Elle écrit : « Enfin, machinalement, j’écartai les stores vénitiens et regardai dehors. Et voilà le feu d’artifice, au loin. C’était le 4 juillet. J’avais oublié. (...) C’était le 4 juillet et j’avais tout oublié de l’espace immense et du temps historique. J’entrouvris les stores comme des paupières et aussitôt tout cela vint m’exploser au visage - ah oui, le monde. » Quelque chose est assez fort pour nous faire oublier le monde extérieur et ce ne serait pas la vie ? C’est la vie même, la vie intensifiée, la vie multipliée, la vie féconde, donnée, la vie en soi dont un éclat, miracle, nous échoit.

3.
Comment peut-on écrire, sous quelles conditions l’écriture est-elle possible, existe-t-il une méthode, en quoi consiste cet art ? Voilà les questions qui agitent cette écrivaine dans ce livre, et c’est pourquoi il est aussi concret que comique. En effet, rien ne répond mieux à l’idéal que l’échec ou le ratage, le trébuchement. Et rien ne semble plus porteur de leçon que cet échec duquel s’écoule sinon une solution du moins une perspective. Il faut bien se heurter au réel et éprouver sa résistance si l’on veut en extraire une matière susceptible d’émouvoir. La méthode d’Annie Dillard semble être toujours la même : s’isoler dans une maison ou une cabane et faire entrer les lions. C’est évidemment un vœu pieu lorsqu’on est entouré d’un chien ou d’un chat. On invoque souvent le café, le thé, l’alcool, la drogue ou les marches escarpées. On cherche à donner le change au niveau d’une action corporelle parallèle à ce qui se produit au niveau de l’esprit ou de l’âme ou qu’on espère voir arriver. Ame et corps, les deux sont liés bien sûr, mais on ne fait guère progresser la connaissance en associant la vigueur ou l’originalité d’une écriture ou d’une vision avec l’excitation qui gagne le corps grisé par le vin ou l’air vivifiant des sommets. Certains écrivains s’abstiennent de lire quand ils écrivent, s’interdisent la musique. D’autres à l’inverse vont puiser dans une œuvre non pas un modèle mais un souffle, un élan, un appétit d’imitation qui les mettent sur les rails, les leurs. Une énergie.
Mais comme il est très difficile d’identifier les causes intrinsèques d’une œuvre - d’où vient-elle ? - on s’attarde plutôt sur ses conséquences : l’effet qu’elle produit sur le lecteur ou l’auditeur ; la reconnaissance qu’elle obtient ou le malentendu qu’elle suscite. Pourquoi vouloir parler de création, pourquoi vouloir expliquer le comment ? Pas le pourquoi, la vie déborde, c’est un fait. Mais comment se fait-il que ça puisse prendre telle ou telle forme, que l’on s’applique à ce point à soigner une forme-matière, que cela suscite nombre de sentiments et puisse déboucher sur une chose cruciale, du moins pour certains : une expérience de la beauté. Une beauté implacable, solitaire, qui se passerait presque de spectateur et face à laquelle on ne peut guère que se dire que c’est ça vivre. La force de l’évidence : le regard d’un chevreuil blessé dressé sur ses pattes dans une camionnette des Ponts et chaussée ou les volutes insensées dessinées par un biplan risquant à tout moment de s’écraser. Arracher ça au temps qui passe, extraire cette figure, cette action, et les regarder avec le sentiment qu’elles sont rescapées d’un naufrage.

4.
Il reste un point à élucider. Cette question du monde intérieur-extérieur - du monde devenu intérieur mais ne pouvant être exprimé qu’à la faveur d’une ouverture sur un dehors inconnu - ne saurait être posée sans que soit également posée la question du medium : peinture, sons, mots, corps... Mallarmé disait ne pas écrire avec des idées mais des mots, Dillard cite Klee parlant de la nécessité de s’adapter à sa boîte de peinture bien plus qu’à la forme d’un oiseau ou d’un arbre. Comment ne pas s’aviser de ce que des expériences extraordinaires donnent des livres illisibles, non-écrits ? Peut-être que la plupart des choses vues et des choses éprouvées sont communes, que seule la manière qu’a un tel de les évoquer est à même de surprendre et de toucher. Une phrase fait mouche, une autre est plate. Elles sont portant toutes deux du même auteur. Etrange. Il ne faut pas en rester aux phrases. La matière de l’écriture c’est le langage, mais pris dans un élan ou une tourmente, happé par un sens qui le propulse dans une direction et une seule. Il ne s’agit pas de vérité mais de point de vue. Du point de vue de celui qui parle, c’est comme ça. Il ne s’agit pas d’être d’accord ou non. Est-on d’accord avec le vol des martinets ou le sens du courant ? Il ne s’agit pas de reproduire mais de produire. La forme n’y suffit pas. Que penseriez-vous d’une maison qui ne s’allumerait pas quand la nuit tombe ? Qu’elle n’est pas habitée. Il faut que le courant passe. C’est comme entre deux êtres. Le moment de la réception correspond à quelque chose comme une épreuve de vérité mais rien ne se passera avec le lecteur si rien ne s’est déjà passé avec l’écrivain - l’écrivain et qui ? son double, sa chose. Mon doigt s’approche de l’interrupteur... Marchera ? Marchera pas ?
Annie Dillard cite l’exemple d’un ami peintre qui explique sa vocation en invoquant son affection pour l’odeur de la peinture. Pour écrire, il faut aimer les mots, les livres, il faut rêver d’eux, les observer, les caresser, les malmener. Il faut vivre une histoire avec eux. A quoi bon sinon ? Les vraies histoires ont lieu ailleurs, prises dans le cours du temps et promises à l’effacement. Alors que, quoi qu’on en dise, le livre reste, même oublié. Il est une preuve du passage de l’éternité. Oui, je dis bien de l’éternité, celle qu’il nous est donné d’expérimenter. L’œuvre a fixé quelque chose qui est la vie et cela pour toujours. Comment ne pas s’en émouvoir ? Et comment ne pas toujours repartir en quête de ce qu’elle contient mais ne révèle jamais que fugitivement ? Toute rencontre est première, la répétition n’y change rien, elle ne fait au contraire que confirmer la primauté de la première fois sur toutes celles qui sont derrière elle.

7 juin 2020
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