François Durif | Temps compté

Amalgame
Des années pompes funèbres, j’ai tout conservé. Comme si j’allais ouvrir une agence de pompes funèbres. Tout conservé dans des pochettes, des classeurs, des chemises et aussi dans une caisse en plastique que j’ai remontée de la cave. À l’intérieur, pêle-mêle : feuilles volantes, cartes de visites, notes manuscrites, documents administratifs, canevas de cérémonies, lettres, photographies, photocopies de documents divers, photocopies de photocopies, plans de cimetières, itinéraires, avis d’obsèques, faire-part, images de cul, images de corps…

Tous ces mots reliés à la réalité des métiers du funéraire, ils me sont devenus si familiers qu’ils ont en perdu leur charge : nombre d’entre eux semblent appartenir à un autre temps. Tombés en désuétude, ils n’en continuent pas moins à désigner des gestes, des actes, des opérations funéraires. Ils sont écrits sur un devis de pompes funèbres. Mots coupés, découpés, que je voudrais réactiver. À chacun, il serait aisé d’accoler un court récit, ce que je m’étais proposé de faire au moment de rencontrer Paul Otchakovsky-Laurens. Rendez-vous manqué.

Faudrait pas que je m’obstine à lire des choses trop compliquées pour moi, parce qu’à la fin, de sentir ainsi mes limites, ça me fout le bourdon, c’est comme s’il y avait une fuite. Je ne retiens pas ce que je lis. Je ne retiens rien. C’est pour ça que je ne profite pas. Je chie comme une oie. J’ai le boyau droit. Je sais pas quoi. C’est quand j’ai pas le choix. Fait froid. Nous entrons dans la saison froide. Tout ce pataquès dès le premier froid. Un jour, roide et froid, je serai. Comme ça, je serai bien débarrassé. Corps fardeau, comme un vieux manteau. Ce corps, ce poids, et nulle part où le laisser choir. Une sorte de naufragé volontaire. Engagé chaque matin. Démissionnaire chaque soir. Cul qui gratte au soir, doigts qui puent au matin. Phrases du père qui cheminent en moi. Phrases dissoutes en chemin. Des phrases qui se perdent. Des phrases qui se perpétuent. Des phrases mortelles. Du venin. Je ne vais pas y aller par quatre chemins. Dans ma tête, un rond-point. Des ronds-points occupés par des gens, celles et ceux qu’on ne voyait jamais, celles et ceux qui ne sortaient pas de chez eux, des pas-heureux, des pas-pris-au-sérieux. Des visages s’ouvrent, des paroles viennent, des vies se racontent, des gens reviennent, des gens qui, jusque-là, ne parlaient jamais d’eux, se débrouillaient pour qu’on n’entende jamais parler d’eux, des jeunes, des vieux, des « au milieu », des jeunes devenus vieux, des sans âge. C’est pas comme s’ils n’avaient pas de mots.

C’est pour cela, c’est pour eux, c’est pour se défendre, se redresser, c’est pour pouvoir se réchauffer qu’il ne faudrait pas avoir peur de lire des choses difficiles, parce qu’à un moment donné, ça s’ouvre, si je suis ce que je lis, ce que je lis me modifie, c’est pas grave s’il y a des fuites, on peut pas tout garder, on est aussi fait de déchets, on ne se nourrit pas que de bonnes choses, les bonnes choses aussi, elles produisent des déchets, et nous aussi, à la fin, on viendra nous chercher, on nous traitera comme des déchets, on se moquera bien de ce qu’on a pu fabriquer toute une vie, comment on s’est compliqué la vie, comment, les dernières années, elle est devenue compliquée, la vie, on s’est débrouillé avec ce qu’on avait, selon ses capacités, un flacon de vingt centilitres ne contiendra jamais autant qu’un litre, c’est entendu, j’ suis un petit flacon, je connais mes sons, vite bu, ras et risible, pas de cérémonie, merci, on n’est pas là pour limiter les dégâts, pas un mauvais bougre, pas un saint non plus, à un moment donné, la vie, c’est répétitif, j’aime plus ce métier, j’aime pas me répéter, difficile de faire autrement, différence et répétition, l’écart est une opération, ça ne coïncide que rarement, faut pas chercher à refermer, si, à l’intérieur, tu te sens en mille morceaux, fais de ces bris un trésor, choisis ceux que tu veux ajointer, coupe, colle, découpe, décolle, brise à nouveau la forme si celle-ci ne te convient pas, jusqu’à ce que cela tienne à tes yeux, de toute façon tes escaliers sont en papier, à partir du moment la soupape chuchote, le temps est compté, tu le sais.

29 octobre 2019
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