Le Corbusier bâtisseur

Réalisateur de films documentaires et photographe, Laszlo Horvath a exposé à de nombreuses reprises en France (château du Tertre, galerie Aller-Simple, couvent de La Tourette, etc.) comme à l’étranger (Hongrie). Son travail, qui privilégie le détail, l’a conduit à photographier, entre autres lieux de prédilection : Notre-Dame de Paris, le centre Pompidou, le cimetière du Père-Lachaise, le Louvre, la Bibliothèque nationale.
L’exposition Le Corbusier, au lycée des métiers Jean-Perrin, rend hommage à l’un des architectes les plus influents du XXe siècle, poète de l’angle droit, du béton brut, des jeux d’ombre et de lumière à travers quatre de ses créations : deux résidences privées (la maison La Roche et la villa Savoye) et deux édifices religieux (la chapelle de Ronchamp et le couvent de La Tourette). Ces réalisations font partie des dix-sept bâtiments de Le Corbusier (dans onze pays et sur quatre continents), inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO.

La date fixée pour l’accrochage, le 17 mars dernier, a coïncidé avec la mise en place du confinement. Le vernissage devait avoir lieu quatre jours plus tard, dans le cadre des journées portes ouvertes du lycée des métiers Jean-Perrin – exposition accompagnée d’ateliers d’écriture, en collaboration avec Julie Soularue, enseignante documentaliste.

L’exposition Lucien Hervé et Laszlo Horvath : Images d’architectures – Architecture de l’image qui devait débuter à la galerie Aller Simple le 26 avril 2020, est reportée.

Toutes les photographies insérées dans l’article sont de Laszlo Horvath.

LE CORBUSIER
(1887-1965)

Charles-Édouard Jeanneret, dit Le Corbusier, est originaire de La Chaux-de-Fonds, « la métropole de l’horlogerie », dans le Jura suisse. Après une formation de graveur-ciseleur à l’École des Arts et Métiers de sa ville natale, il s’oriente vers le dessin, la peinture, puis l’architecture. Sous l’égide de son professeur et mentor, Charles l’Eplattenier, il entreprend des voyages de formation (en Italie, en Allemagne, à Paris où il travaille pour l’architecte du béton armé, Auguste Perret, puis en Grèce et en Orient). Dans des carnets (pas moins de quatre-vingts tout au long de sa vie), il note ses observations et multiplie les croquis pour apprendre à « voir » (son modèle étant alors John Ruskin), mais aussi « conserver » des modèles qu’il pourra réutiliser dans de futurs projets.

Installé à Paris en 1917, il fonde avec le peintre d’avant-garde, Amédée Ozenfant, un mouvement, « le purisme », et une revue, L’Esprit nouveau. Ses articles sur l’architecture sont dorénavant signés Le Corbusier (avec « votre tête de corbeau, ça vous ira comme un gant » aux dires d’Ozenfant). Dans les années 1920, il publie plusieurs livres, dont Vers une architecture, Urbanisme et L’Art décoratif aujourd’hui, à l’écho international immédiat et qui révolutionnent l’habitat. Le purisme antique admiré au Parthénon (« oracle de la ligne droite », « machine terrible qui broie et domine ») fusionne dorénavant avec l’audace des ingénieurs, constructeurs d’avions, d’automobiles (la berline Voisin C 12 qu’il possède, la « Voiture Minimum » dont il réalise le prototype), de navires (l’édification de logis associée à « l’honnête expression du constructeur de paquebot » et ses « Cités radieuses » conçues comme de « grands vaisseaux »).

La mise en œuvre de ses théories débute par la construction de villas, celles de la période dite « blanche » (de la loi du Ripolin et du lait de chaux), parmi lesquelles : la Villa Le Lac, pour ses parents, dans le canton de Vaud ; la Maison La Roche, pour le banquier suisse et collectionneur d’art, conçue comme « une promenade architecturale », « une machine à émouvoir », et qui abrite actuellement la fondation Le Corbusier (à Paris, dans le 16e arrondissement). La Villa Savoye, du nom de ses commanditaires, auxquels il veut offrir une architecture « pure, nette et saine » alliée à « l’agreste paysage de Poissy » (grandes fenêtres rectangulaires, terrasse-solarium), d’où son surnom, « Les Heures Claires », ou encore, « boîte sur échasse », car posée sur de minces pilotis. Cette « création poétique issue de la technologie », peu fonctionnelle, vite désertée par ses propriétaires, dont le rez-de-chaussée était conçu pour l’automobile, a bien failli disparaître à cause d’elle lors de l’agrandissement de l’usine Simca. Finalement, elle sera classée monument historique, du vivant de Le Corbusier.

Théoricien forcené, esprit vif à la plume alerte (auteur d’au moins trente-cinq livres), artiste peintre (il peint chaque matin, dans son immeuble Molitor, rue Nungesser-et-Coli), conférencier aux quatre coins du monde (qui d’avion, tel un oiseau dont il vante « la noblesse de vue », conçoit le tracé de villes futures), Le Corbusier est un urbaniste autant admiré que détesté. Décrié, à la quasi-unanimité, son radical « Plan Voisin » qui prévoyait de raser des quartiers entiers de Paris (Les Halles et le Marais en priorité, jugés insalubres et désordonnés) pour implanter des gratte-ciel et des autoroutes sur pilotis. Rive droite, le Louvre, la tour Saint-Jacques, l’Hôtel de ville, la place des Vosges et le Palais Royal seraient préservés, guère plus… Dogmatique, volontiers cassant et provocateur, on lui reproche ses errements urbanistiques (projet « Obus », à Alger, aux accents hygiénistes et totalitaires), et a posteriori, surtout à l’occasion de 50e anniversaire de sa mort, ses dérives politiques et ses fréquentations (sous l’occupation, dix-huit mois passés à Vichy tout de même…).
En marge de ses spéculations sur le papier, toutes ses réalisations n’ont pas manqué de susciter des réactions extrêmement contrastées : Pavillon de la Suisse pour la Cité Universitaire, Cité refuge de l’Armée du Salut, manufacture de Saint-Dié-des Vosges, « Cité radieuse » de Marseille, conçue comme « une machine à habiter », « un laboratoire du futur », que ses détracteurs baptisent « la maison du fada ». Toutefois, aucune critique ne fait perdre au père Corbu, comme il se surnomme, sa détermination. Maître de la formule, que les attaques stimulent plus qu’elles ne l’affectent, il sait tirer profit des polémiques.
Ainsi, face à son utilisation du béton brut qui déchaîne les passions, il répond : « J’ai fait naître un romantisme nouveau, celui du mal foutu ». Ou encore, après avoir cité son ami Blaise Cendrars (Frédéric Louis Sauser de son vrai nom, également originaire de La Chaux-de-Fonds) qui lui avait écrit : « Ton Modulor (gamme de mesure à l’échelle humaine mise au point par Le Corbusier), je m’en fous ! » – il enchaîne : « Le Modulor a fatalement raison. J’apporte le réconfort, comme un honnête âne qui a accompli son tâche. » L’image de l’âne, qui « zigzague », contrairement à l’homme qui « marche droit », apparaît d’ailleurs dès ses premiers textes publiés dans L’Esprit nouveau (1924), et on le retrouve dans son dernier essai, sorte de testament intellectuel, Mise au point (1965) : « On me prête des capacités occultes, mathématiques, nombres, etc. Je suis un âne, mais qui a l’œil et des capacités de sensation. Je suis un âne ayant l’instinct de la proportion. Je suis et je demeure un visuel impénitent. »

Parmi ses réalisations les plus célèbres, la chapelle Notre-Dame-du-Haut, à Ronchamp, de forme sculpturale inédite et dont le toit évoque la carapace d’un tourteau. Conçue comme « un vase de silence et de douceur », « c’est l’œuvre d’architecture la plus révolutionnaire qu’on ait faite depuis longtemps » écrit-il à sa mère. A posteriori, Le Corbusier mentionnera le souvenir des gargouilles du palais de Topkapı, le Serapeum de la Villa Hadrien, les murs épais de la petite mosquée Sidi Brahim, en Algérie, et l’Acropole d’Athènes pour « la procession ascendante vers le sanctuaire ».

Vient s’ajouter un second édifice religieux, le couvent dominicain de La Tourette, plus austère sous forme de parallélépipède de béton percé de trous de lumière, construit sur pilotis, à flanc de colline et face au paysage. On peut s’étonner de voir Le Corbusier, non croyant, s’atteler à des édifices religieux. Pourtant, dès son Voyage en Orient (récit de 1911 repris et publié peu avant sa mort), dans les « sanctuaires du Mont Athos », il évoque l’aspiration à devenir « un honnête bâtisseur », la révélation « de la seule et noble tâche de l’architecte qui est d’ouvrir à l’âme des chemins de la poésie ». Quant au père Couturier, l’un des commanditaires, il avait déclaré :
« Je me fous que vous ne soyez pas catholique. Il nous faut un grand artiste, l’intensité esthétique, la beauté […] Il y aura convergence entre l’art et la spiritualité. » Pour ce dominicain, féru d’art moderne, mieux valait « s’adresser à des hommes de génie sans la foi qu’à des croyants sans talent ».

Dans les années 1950, quand Le Corbusier se voit confier son dernier grand chantier, à Chandigarh, la capitale du Penjab où il réalise l’imposante Haute Cour de Justice, il se construit, « sur un bout de rocher battu par les flots », à Roquebrune-Cap-Martin, un cabanon (« petite cellule à l’échelle humaine où toutes les fonctions sont prévues », comme dans une cabine de paquebot). Sur ses vieux jours, mondialement connu, il aime s’y réfugier, tel un anachorète, adepte du naturisme et des baignades en mer : « Je me sens si bien dans mon cabanon que, sans doute, je terminerai ma vie ici » confie-t-il à Brassaï. Effectivement, Le Corbusier meurt d’un arrêt cardiaque, à 77 ans, en nageant au large de son refuge estival.
Fait inédit pour un architecte, après une veillée funèbre au couvent de La Tourette, il a droit à des obsèques presque nationales dans la Cour carrée du Louvre. Malraux, ministre de la Culture et orateur grandiloquent, déclare : « Le Corbusier a connu de grands rivaux. [...] Mais aucun n’a signifié avec une telle force la révolution de l’architecture, parce qu’aucun n’a été si longtemps, si patiemment, insulté. » Soit dit en passant, la critique, Le Corbusier ne l’avait-il pas cherchée ?

Témoignages, anecdotes, citations :

Fernand LÉGER : « Je vis venir à moi, très raide, un extraordinaire objet mobile sous un melon, avec des lunettes et un pardessus noir. L’objet avançait à bicyclette, obéissant scrupuleusement aux lois de la perspective. »

Salvator DALI, dans Les Cocus du vieil art moderne, rapporte qu’il avait à peine vingt et un ans, quand il a déjeuné chez son ami Roussy de Sales avec « l’architecte masochiste et protestant Le Corbusier qui est, comme on le sait, l’inventeur de l’architecture autopunition. Il me demanda si j’avais des idées sur l’avenir de l’art. Oui, j’en avais. D’ailleurs, j’ai des idées sur tout. Je lui répondis que l’architecture serait molle et poilue et j’affirmai catégoriquement que le dernier grand génie de l’architecture s’appelait Gaudí, dont le nom, en catalan, signifie jouir, de même que Dalí veut dire désir. »

LE CORBUSIER, Vers une architecture, 1923 : « La construction, c’est pour faire tenir ; l’Architecture, c’est pour émouvoir. L’émotion architecturale, c’est quand l’œuvre sonne en vous au diapason d’un univers dont nous subissons, reconnaissons et admirons les lois. Quand certains rapports sont atteints, nous sommes appréhendés par l’œuvre. »

Dans le film Jean EPSTEIN, Les Bâtisseurs, en 1937 (documentaire pour lequel Robert Desnos a composé des chansons), Le Corbusier expose : « Le postulat fondamental de la révolution architecturale, autant que sociale, peut tenir dans trois éléments qui, depuis la nuit des temps, ont conditionné la vie des hommes : le soleil, l’espace, la nature. » Veston croisé, éternel nœud de papillon, lunettes cerclées, il explique, doctoral : « Je place un homme sur le plancher. Une surface de verre devant lui, le pan de mur des immeubles modernes. Je place le soleil, l’espace, les arbres. C’est fini ; le logis est conditionné. Je multiplie. J’installe tout l’édifice sur pilotis. Puis viennent les autostrades pour voitures à grande vitesse, indépendante de la situation des maisons. J’ajoute des terrains de sport, un stade, une piscine, des terrains de tennis. Puis, les chemins des piétons. Ainsi, la ville se couvre de verdure, c’est une ville verte construite à 12% de surface bâtie et à 88% de parcs. »
Ne figurent pas dans le film documentaire d’Epstein (produit sous le Front Populaire, commande de la Fédération nationale des travailleurs du bâtiment), ces deux petites phrases : « L’architecture est une mise en ordre. Chacun, bien aligné en ordre et en hiérarchie, occupe sa place ».

En 1945 : « J’ai fait et je fais chaque jour ma part dans la révolution machiniste. Que chacun fasse la sienne, prenant le relais utile afin que toutes choses soient coordonnées. Je m’adresse pour cela à la CGT en disant : C’est pour vous, mais il faut enseigner à vos gens la discipline nécessaire ». Pierre Francastel, historien de l’art, qui ignorait cette lettre, a cependant écrit : « Monsieur Le Corbusier a horreur du pauvre », « pour le guérir, il envisage non seulement la séduction, mais le dressage ». Propos similaires et témoignage de Blaise Cendrars à propos de « l’hurluberlu officiel » : « Il est vrai qu’il affirmait qu’il fallait éduquer le peuple, alors que c’est lui qui a tout à apprendre du peuple. »

LE CORBUSIER, au sujet de La Tourette : « Ce couvent de rude béton est une œuvre d’amour. Il ne se parle pas. C’est de l’intérieur qu’il se vit. C’est à l’intérieur que se passe l’essentiel. »

LE CORBUSIER, Mise au point (1965) : « La ligne de conduite du petit Charles-Édouard Jeanneret à l’époque du voyage en Orient était la même que celle du père Corbu. Tout est question de persévérance, de travail et de courage. Il n’y a pas de signes glorieux dans le ciel. »

Je suis un constructeur
de maisons et de palais
je vis au milieu des hommes
en plein dans leur écheveau
embrouillé.
Faire une architecture c’est
faire une créature.
….
Les cathédrales modernes
se construiront sur cet
alignement des poissons
des chevaux des amazones
la constance la droiture la
patience l’attente le désir
et la vigilance.

Extrait du Poème de l’angle droit (1955)

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