De la libre circulation des textes en temps de confinement

Voilà plus d’un mois que la fabrication des livres est à l’arrêt.

Il ne pouvait en être autrement au vu de la crise sanitaire que nous traversons. Face à l’incapacité de notre aigre-douce France à fournir masques et tests en quantité suffisante, il nous faut bien nous terrer.

En cette période trouble, les différents maillons de la chaîne du livre sont dans l’expectative — comme beaucoup d’autres artisans et de petites entreprises. Les imprimeries françaises, qui vont déjà si mal, vont-elles pouvoir se relever [1] ? Comment les diffuseurs-distributeurs (ceux qui transportent et stockent les livres) vont-ils reprendre leur activité ? Quelles conséquences cela aura-t-il sur l’avenir des centaines de librairies et maisons d’édition indépendantes qui font la richesse et la diversité de notre production littéraire ? Et surtout, resterons-nous sur les mêmes volumes démesurés de nouveautés ? [2]

Quelques échanges interprofessionnels ont lieu ici et là pour essayer d’encaisser le choc mais, globalement, la chaîne du livre paraît profondément atomisée. Au-delà des concertations sur la « reprise » (comme dans n’importe quelle autre industrie, on veut encore croire au business as usual), rares sont les recherches d’alternatives et de transformation collective.

De façon plus concrète, le brouillard est dense pour le Rideau rouge où je suis en résidence depuis janvier, comme pour les éditions Wildproject avec lesquelles je collabore étroitement. L’une et l’autre — dans des configurations différentes — sont aujourd’hui contraintes de mener de front une double réflexion épineuse : minimiser les pertes pour continuer à exister ; et se réinventer pour ne plus avoir à faire face à une telle situation (qui a de fortes chances de se répéter dans les années à venir, sous une forme ou une autre [3]) dans les mêmes conditions de vulnérabilité.

Dans le même temps, les professionnel·les du livre et de la lecture avec lesquel·les j’ai pu échanger partagent mon sentiment que notre confinement général invite à une plus grande circulation des textes et des idées. Des tribunes fleurissent en tout sens, les enquêtes des médias militants se poursuivent, les analyses se multiplient, on se tourne vers les livres — déjà lus ou non — de nos bibliothèques personnelles. Il paraîtrait même qu’on n’a jamais autant lu La Peste de Camus. Sans chercher à discuter ici les effets réels de cette effervescence [4], la circulation des idées est un pendant libérateur à l’enfermement actuel de nos corps.

C’est pour apporter un peu d’eau supplémentaire à ces sources d’inspiration que nous avons décidé, avec les éditions Wildproject, de mettre trois de mes ouvrages en accès libre sur Internet.

1. Tout d’abord, Le Livre est-il écologique ?, sorti le 6 mars dernier : un ouvrage collectif écrit à plusieurs mains qui adresse une série de questions et de réflexions sur l’avenir de la chaîne du livre dans une société de l’après-pétrole — un travail qui rencontre l’actualité de façon interpellante.

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2. Ensuite, Résister au désastre, entretien long avec la philosophe écoféministe belge Isabelle Stengers — qui offre une analyse approfondie et accessible des bouleversements sociaux et écologiques dans lesquels nous sommes pris·es.

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3. Et enfin, Un Sol commun, livre de vingt entretiens sur l’écologie paru au printemps 2019 — et qui fait écho de bien des manières aux problématiques qui sont les nôtres ces temps-ci, tout en ouvrant de nombreuses pistes d’alternatives et de réinventions.

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Nous espérons que ces quelques perspectives sur notre présent et nos futurs écologiques pourront être utiles dans l’accompagnement vers les transformations nécessaires de nos modes de vie.

• D’autres titres sont accessibles directement sur le site des éditions Wildproject.

Bonnes lectures à toutes et à tous !
Et prenez soin de vous et de vos proches.

20 avril 2020
T T+

[135% des imprimeries françaises ont fermé depuis 2007, entraînant la suppression de 42% des emplois dans le secteur (-30 000 postes en dix ans !).

[2Plus de 100 000 par an de nos jours contre 40 000 en 1990 — en sachant que le problème majeur n’est pas tant le nombre de titres que les politiques spéculatives de surimpression des grands groupes d’édition qui tentent des "coups éditoriaux" (ce que l’on appelle aussi la "politique du best-seller" : le succès sur un titre en rembourse généralement 9 ou 10 autres tirés à perte).

[3Car voilà exactement ce que l’on appelle un bouleversement socio-écologique.

[4Comment se traduit-elle dans les différentes classes sociales ? Surtout que l’on sait que nombre de travailleurs et travailleuses invisibilsé·es — mais si essentiel·les à notre survie et subsistance — continuent d’aller au travail.