Odon von Horvath / notre temps de misère

Odon von Horvath est né en 1901, près de Fiume. Sa famille vit à Belgrade, puis Budapest, puis Munich, enfin à nouveau à Budapest. Il étudie à Vienne, et s'installe à Berlin en 1924. Il publiera trois romans et quelques pièces de théâtre. En 1935 il s'installe à Vienne, et fuit en 1937 l'Allemagne nazie, erre dans toutes les capitales d'Europe avant de trouver rege à Paris: à peine y est-il arrivé, que le 1er juin 1938, une brève tempête sur les Champs-Elysées arrache une branche d'arbre qui le tue.

Il faut lire Prosa, le recueil de ses proses courtes traduites par Bernard Lortholary, dont voici ci-dessous un extrait : "Comment Toni Tafelhuber a renié son cher Hitler."

Sur Horvath, presque rien sur Internet, sauf le site du théâtre de la Colline : "Notre temps de misère..."

En février 2002, France 2 diffuse "Un fils de notre temps", adapté par Fabrice Cazeneuve et Jean-Claude Grumberg, réalisé par Fabrice Cazeneuve...

retour remue.net

"UN FILS DE NOTRE TEMPS"
de Fabrice Cazeneuve
adapté par Jean-Claude Grumberg et Fabrice Cazeneuve
le lundi 3 février 2003 à 20 h 55 sur France 2


avec avec Jérémie Rénier / Bernard Le Coq / Jean-Pierre Lorit / Anne Coesens /Martine Sarcey et la participation de Daniel Martin, Loulou Legay, Quentin Baillot....

Nous sommes à la fois dans les pays Baltes des années vingt, dans les Sudètes des années trente, en Bosnie, en Tchétchénie, au Kurdistan… Aujourd’hui… Nous suivons des jeunes gens en treillis dans leurs opérations de nettoyage. Ils chantent, ils marchent, ils tirent, ils brûlent, ils nettoient avec zèle, enthousiasme et discipline. Demain sous quels cieux, pour quelle cause, sous quelles oriflammes des enfants jailliront-ils des camions, l’arme au poing, pour nettoyer à leur tour ? - annonce Télérama

Comment Toni Tafelhuber a renié son cher Hitler

 

Contre la satanique tentation de la chair, il n'est encore aucun remède, surtout pas pendant le carnaval. Même un membre du NSDAP, inscrit au parti, y succombe aisément, ainsi que nous le montre le cas Tafelhuber. Toni Tafelhuber était, il faut bien le dire, un adepte particulièrement zélé de la croix gammée; au dernier bal masqué, il n'en a pas moins renié son cher Hitler, et ce tout simplement par la faute d'une femme des plus rusées, Dieu lui pardonne son péché. Elle a eu Toni Tafelhuber en un tournemain, comme Dalila a eu Samson. Sauf que Tafelhuber n'avait rien d'un Samson.

Les choses ont commencé de la façon suivante: tout au début, Toni était avec ses camarades personnels du parti, tout près de la piste de danse illuminée. C'était une fine équipe. Il ne recherchait même pas l'ombre d'une femme, et se contentait de laisser tomber quelques remarques sarcastiques sur le cardinal Faulhaber et son dernier sermon. Mais brusquement le destin sournois a voulu qu'il trouve sa Circé. C'était une créature épanouie, tout à fait racée. Elle était déguisée en Andalouse et le trouvait à son goût. Quand elle est passée devant lui, il s'est senti attiré comme par magie. Et dès lors elle ne l'a plus lâché, avec ses yeux pleines de promesses et ses lèvres sensuelles entrouvertes. C'est ainsi qu'il a été envoûté.

Il a dansé cinq fois avec, cinq fois de suite. Elle se pressait contre lui, car ce n'était pas une sauterelle. Là-dessus, il est devenu tout à coup romantique et a employé une image poétique, sur quoi elle s'est pendue à son bras en disant qu'il lui fallait boire quelque chose tellement elle avait gambillé. Il est monté avec elle au balcon dans un coin obscur. Là, ils se sont assis tous les deux, et comme sur ordre, la musique a joué un air lent. Mais tout cela n'était que la fatalité. Elle buvait une douce liqueur rouge, et lui la regardait boire. Puis ils se rapprochèrent de plus en plus l'un de l'autre et ne dirent plus un mot. Mais tout à coup, au beau milieu de tout ça, un monsieur passa devant eux, et ce monsieur était juif. Il souriait, finaud, et lança à l'Andalouse un regard provocant auquel celle-ci répondit automatiquement, car c'était une personne coquette.

Tafelhuber ne voulait tout simplement pas en croire son don d'observation. Il revit toute la scène dans son esprit et une fois de plus cet épisode lui parut une preuve. Il n'était pas prêt à tolérer qu'un Sémite regardât sa chère et tendre amie d'un air si orientalement lubrique, mais l'Oriental avait déjà disparu, et il y eut alors dans ce couple un échange de vues sur toute la question juive. Tafelhuber, de plus en plus fringant, exposa à son Andalouse toute une série d'arguments, mais celle-ci resta de marbre. Elle déclara même qu'elle s'en foutait qu'on soit juif, chrétien ou païen, l'essentiel étant à ses yeux d'avoir visage humain. Et brusquement, elle lui lança: « Ou est-ce que tu serais par hasard de ces nazis? Ceux-là, je ne peux pas les voir! » Elle le fixait d'un regard pénétrant. « Mon père est social-démocrate, ma mère aussi, et moi pareil », dit-elle encore, s'écartant de lui de telle sorte que tout le côté qu'il avait jusqu'alors tourné vers elle fut parcouru d'un souffle glacé. Car il était déjà passablement en sueur. Il eut envie de se réchauffer auprès d'elle comme à un feu - mais c'est alors que lui revint à l'esprit le cardinal ou le sieur Owen Young, celui-ci en particulier avait un sourire fort sarcastique. « Surtout, ne plus penser! » pensa Tafelhuber désespéré, incapable de faire autrement. Le désir attisé en lui par les formes attrayantes de son Andalouse marxiste subsistait et ne faisait que grandir en dépit de leurs idéologies diamétralement opposées. Même un membre de la SA n'est finalement qu'un être humain. Et ce n'est qu'un homme, avec les mêmes attributs qu'ailleurs. A quoi bon tous les principes en l'occurrence? La vie pose ses filets sans s'interroger sur la race ni la religion. Parfois, même chez un hitlérien, l'esprit est ardent mais la chair est faible. Et Tafelhuber dit: « Non, je ne suis pas hitlérien. » Ainsi renia-t-il son Hitler avant même qu'on eût dansé la troisième contredanse.

Mais par la suite il a eu des remords, et plus qu'un peu. Il est retourné complètement abattu à la table de ses camarades du parti et il a bu comme un trou tellement il était contrit. Longtemps, il est resté, regardant droit devant lui d'un air lugubre en méditant. Et tout d'un coup il s'est levé et il a braillé: « Mais nom de Dieu est-ce qu'on est encore en Allemagne, oui ou non?! » On l'a calmé en lui expliquant qu'il était bien encore en Allemagne, et même en plein centre de Munich, mais il ne voulait pas le croire. Il ne faisait que bredouiller des inepties et vacillait dangereusement. On l'a mené dehors prendre l'air. Une fine brume recouvrait l'asphalte et s'il n'avait pas eu envie de vomir, il aurait vu les étoiles de sa patrie.

 

traduction Bernard Lortholary et Henri Christophe © éditions Christian Bourgois