matières #8


Adriaen van Utrecht, Nature morte avec un lièvre et des oiseaux


ommes réels, en chair et en os, privés pratiquement de tout sauf de la volonté et de la faculté de vivre : cette capacité à absorber, à subir et à rester fermes face aux épreuves, à l’infortune, à la fatalité, en proie à toutes sortes de maux : à la faiblesse, l’affliction, la fureur, la détresse, la misère, et cependant capables d’amour et de courage, comme tous les hommes en somme, ni meilleurs ni pires, peut-être un peu plus frustes, plus démunis, plus indigents, mais aussi plus endurants, discutant de leurs voix retentissantes dans la cuisine avec un accent si prononcé que leur conversation est en partie incompréhensible pour le garçon qui en distingue seulement les intonations et quelques mots surnageant tels des icebergs dans un océan sonore étranger, semblables en cet instant à des êtres chimériques, surnaturels, vaguement fabuleux et anachroniques, non pas des monstres, mais des dieux païens, brutaux et sanguins, ou encore des ogres, des géants, ou plutôt des êtres sans âge : l’éternelle humanité empêtrée, embourbée, se débattant dans l’éternelle, invraisemblable, chaotique et indécente accumulation d’actions et de réactions, de passions voraces et frénétiques, la vaine et pathétique gesticulation de toute créature vivante que certains nomment destin, mais qui est en réalité bien plus cruelle encore et bien plus imprévisible que ce qu’on a coutume d’entendre derrière ce simple mot, avec leurs cheveux hirsutes, leurs barbes broussailleuses, leurs corpulences imposantes, leurs visages farouches, dégageant une chaleur animale et musquée, buvant une mauvaise piquette dans des verres épais tachés de calcaire qu’ils posent sur la table à côté des dépouilles sanglantes du gibier (lièvres, perdreaux, faisans, l’ensemble ressemblant vaguement à une nature morte de maître flamand, mais avec quelque chose de plus vulgaire, plus relâché, car même lorsque ces œuvres représentent la réalité la plus crue, elles sont toujours ordonnées, organisées en entités plastiques, elles possèdent une charge émotionnelle et spirituelle, une dimension lyrique et mystérieuse, un caractère de pureté presque sacrée) dont l’odeur âcre, lourde, sauvage, brutale, heurte les narines, faisant claquer leurs langues épaisses sur le palais après une longue lampée, les chiens de chasse trempés et excités s’ébattant joyeusement entre leurs jambes chaussées de bottes en caoutchouc kaki couvertes de boue, le plus vieux vêtu d’une éternelle et immuable chemise à carreaux de bûcheron propre et repassée, mais usée, défraîchie, élimée, décolorée par les lavages et d’une paire de pantalons d’une teinte terreuse oscillant entre le brunâtre et le gris, hors d’âge et informes, tenus à la taille non par un ceinturon mais par une ficelle en raphia synthétique servant à attacher les boutures des plantes à leur tuteur, portant une casquette à visière plate en velours marron qu’il soulève régulièrement pour gratter le sommet de son crâne chauve, la peau tannée et brunie par le soleil et les intempéries, la nuque et le dessus des mains brûlées et craquelées comme de l’argile séchée, de la terre mêlée à du cambouis invariablement incrustés sous les ongles, avec son visage farouche et osseux, qu’on dirait taillé à la va-vite par l’adversité, comme inachevé, sans expression, hiératique, sévère, inflexible, opiniâtre, creusé par d’innombrables rides, profondes crevasses gagnées de haute lutte, d’où saille un nez ressemblant au bec recourbé d’un aigle ou au soc d’une charrue et dans lequel seuls semblent vivre les deux petites flammes scintillantes de ses yeux sombres, sa bouche édentée laissant parfois s’épanouir un sourire ou échapper un jur


31 janvier 2012
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