Pauline Guillerm | jusqu’à chez vous - only you

Je marche avec vous dans Montreuil et ailleurs, je parcours des kilomètres et des kilomètres et ils ne valent pas, ces kilomètres, les kilomètres et les kilomètres que vous avez parcourus.



Je traverse un peu de vos paysages, je me sens privilégiée, vous avez accepté, chacune et chacun à votre tour, de me faire visiter votre quartier, celui où vous êtes arrivés il y a deux mois, trois mois, six mois, plusieurs années parfois, je sillonne avec vous vos rues, celles dont vous foulez le bitume chaque jour, celles qui ont vu vos premiers pas en France, elles sont devenues de nouveaux repères ces rues, vous me guidez et je vous suis, il n’y a aucune hésitation, on est chez vous,

je vous ai demandé - est-ce que tu me ferais visiter ton quartier -, vous avez répondu – oui -, des rues de vos quartiers plus aucune n’est un mystère, tu t’inquiètes de savoir si nous partons nous promener seulement tous les deux, et plus on marche - il n’y aura que toi -, et plus on parle - juste toi et moi -, lundi matin – Only you -, 10h30, arrêt du Bourget de la ligne B du RER, tu es là, tu m’attends, je vous ai demandé - choisissez un endroit que vous voudriez me montrer de votre quartier -, tu m’emmènes au parc, au fond de l’allée de terre, le château Ladoucette, je te demande si c’est chez toi, tu ris et tu me fais visiter ton jardin, il y a ce groupe de randonneurs, ils s’échauffent, les bras vers le ciel et les jambes écartées, entre les mains un bâton de marche, et quand ils resserrent leur jambe et plient leur genou et coincent les bâtons sous les aisselles, on les dirait prêts à un tout schuss dans le parc plat du centre-ville de Drancy, notre attention est détournée par le cri du coq, par le cri des poules, des canards et des dindons, les langues se délient en même temps que les articulations - au Mali, je travaillais à la ferme, il y avait aussi les dindons, les coqs et les poules -, au Mali, tu cultivais les carottes, le maïs, les patates, la salade et les oignons, au Mali, depuis longtemps tu savais que tu viendrais en France - je savais que je partirai, ça s’est fait parce que j’ai grandi, au Mali, il n’y a pas d’argent -, pas d’argent, pas d’avenir et toute une enfance tournée vers la France, par la porte arrière du parc, on quitte la verdure, on s’enfonce dans les rues de ton quartier, tu t’arrêtes sur un perron - c’est là chez moi -, à l’entrée, des hommes assis sur des tabourets vendent, vendent de tout, on entre dans une cour centrale intérieure, il y a des vélos accrochés aux troncs des arbres, il y a quatre étages de portes et derrière les portes, des chambres, ça ressemble à un immeuble, pourtant c’est un foyer, un foyer de travailleurs migrants, tu partages une chambre avec ton père et ton oncle et ton cousin, tu voudrais me montrer, seulement il n’y a personne dans la chambre et tu n’as pas les clés, tu appelles ton père, tu appelles ton oncle, tu appelles ton cousin, les clés sont dans la poche de ce dernier, ton cousin, parti à la laverie, devant la porte close, tu me décris l’intérieur, une pièce, une salle de bains, de quoi cuisiner, devant la porte close, tu racontes, ton père travaille à l’aéroport, ton cousin travaille comme assistant médical, ton oncle travaille comme, tu ne trouves pas le nom, tu mimes un corps engagé et tordu vers l’avant qui porte, porte, porte, ça a l’air lourd, ton oncle travaille comme magasinier, devant la porte close, tu dis - on y va -, tu as presque 20 ans et de chez toi, tu n’as pas la clé, on quitte le foyer sans tes affaires pour la journée, elles sont dans la chambre derrière la porte restée close,

je les trouve éprouvants tous ces trajets à pieds, en bus, plusieurs bus parfois, en métro, je les trouve éprouvantes ces journées d’allers et venues, pour me rendre dans des quartiers mal desservis par les transports en commun, des allers et des retours, j’admire votre patience, quand les demi-heures s’additionnent, que le trajet est ponctué d’attentes, de bousculades, d’enfilades de couloirs souterrains, de stations debout, je trépigne, regarde l’heure, tout ce temps que je perds, et vous face à moi, impassibles, on dirait que le temps n’est pas le même,

où m’emmènes-tu ? - sur le trajet de l’appartement, tu me racontes qu’à la maison, il y a ton père, ta belle-mère, tes deux frères et ta sœur, ta mère, elle, est au Sénégal, quand tu as eu 18 ans, elle t’a envoyé en France, c’est à son tour de s’occuper de toi a-t-elle dit à ton père, c’était il y a six mois, tu es le plus grand de la famille, il faut dire que tu es immense, on marche et tes pas sont des pas de géant, je cours presque à tes côtés, tes mouvements sont gracieux, tu as l’air si léger, habité par l’énergie de l’enfance, on se retrouve au milieu d’un immense rond-point, directement sur la route, comme si les trottoirs de Montreuil n’existaient pas, j’accepte ton choix d’itinéraire périlleux jusqu’à chez toi, je te regarde et je te souris, on marche longtemps encore, on arrive dans une résidence, on monte les quatre étages, tu sonnes, ton père ouvre la porte, s’étonne de te voir accompagné, tu me présentes, je ne sais pas ce que tu dis, tu le dis en soninké et j’entre dans l’appartement, sur le canapé du salon, ta belle-mère nourrit le petit dernier, sur tes genoux, le cadet s’installe, il vient d’entrer à l’école, la plus grande est dans sa chambre, je la croise juste, je me retrouve assise sur une chaise au milieu du salon et les regards sur moi, je raconte mon projet d’écriture - être jeune et arriver dans un nouveau pays, c’est ça qui m’intéresse -, ton père me raconte son travail à la mairie, me dit qu’il a honte de dire qu’il est agent de propreté, me dit que tu vas va au foyer le week-end, je comprends qu’à la maison, il n’y a pas de place pour tout le monde, il n’y a pas de place pour toi,

je traverse de nouveaux environnements, je ne suis qu’à quelques dizaine de kilomètres de chez moi et j’ai déjà voyagé une heure, une heure et demi, deux heures, je découvre des endroits que je ne connaissais pas, mes repères sont troublés et je me pose la question de vos voyages, toutes ces routes que vous avez prises, on se contente de parler de vos trajets en Ile de France et de ces trajets-là, je mesure l’importance,

ton premier trajet en France, c’était en RER, il a fallu comprendre les petits carrés lumineux du panneau d’affichage des stations desservies, puis le bus, puis le métro, il a fallu monter, traverser les couloirs, descendre, prendre à gauche, puis à droite, et tout t’a semblé très difficile, dans le RER que l’on prend ensemble, les lumières se sont éteintes, on est dans le tunnel qui mène à la gare du Nord, on est dans le noir, on ne distingue plus nos voisins, le silence est total, personne ne prononce un mot, on ne voit plus rien, on ne sait pas où le train nous emmène, un train fantôme, les obstacles sont invisibles, au Mali, tu circulais en moto, il a fallu changer d’espace et avancer dans le noir,

on s’engage dans un long trajet à pieds, toi et moi, il y a six mois, tu as pris le bus, tu as traversé l’Autriche, on suit le bord de l’autoroute, tu as traversé l’Allemagne, on longe la friche industrielle, tu as traversé le Luxembourg, on sillonne les bordures de la banlieue, tu quittais ton pays pour la première fois, on traverse un no man’s land pour passer d’un quartier à un autre de la ville, tu es arrivée à Montreuil, tu as rejoint ton père, il est là depuis trois ans, tu as rejoint ta mère et ton grand frère, ils sont là depuis un an et demi, tu vivais avec ta grand-mère et toute la famille sous le même toit d’un village près de Timisoara, tu veux être serveuse et avant, tu dois apprendre le français, tu dois t’habituer – je suis triste ici – là d’où tu viens, c’est très pauvre – il n’y a pas de travail en Roumanie –, tu as 19 ans, tu as retrouvé ton père, ta mère, ton frère – je suis contente aussi ici – tes émotions se contredisent, tu évites de trop penser, on continue notre marche, tu me demandes mon âge, tu me demandes si je suis mariée, tu me demandes si j’ai des enfants, tu me demandes si j’ai déjà voyagé, tu me demandes où j’habite, je te réponds, je réponds à toutes tes questions, ici, ton père est ouvrier, ta mère est femme de chambre, ton frère travaille, un peu, par-ci, par-là, on longe, par-ci, par-là, des commerces et des maisons, des écoles et des croisements, des cabinets médicaux et des églises, des banques et une bibliothèque, on marche longtemps, on s’approche de chez toi, je le sais parce que tu me montres là où tu fais tes courses, l’épicerie orientale, tu y achètes aussi des bonbons – j’adore les bonbons –, là où ton frère boit son café, là où tu te promènes avec ta mère le week-end, on est dans ton quartier, ces rues, depuis six mois, sont devenues les tiennes, tu t’arrêtes, tu montres du doigt un grand portail noir en ferraille, il est de l’autre côté de la rue – j’habite là - au-dessus du portail est écrit en capital, B O X E S, et sur une pancarte accrochée à la façade, je lis Boxes à louer,

sous le soleil de Montreuil, c’est le nom du restaurant à la façade abîmée et aux stores déchirés devant lequel on passe - tu vis dans ce quartier depuis combien de temps ? – tu réponds - dix minutes - et dans un éclat de rire, tu te corriges – dix mois -, les rues de Montreuil sont un labyrinthe, tu le maîtrises comme ta poche, je te suis pendant que tu parles, que tu ne t’arrêtes pas de parler, tu arrives à 12 ans en France, ta mère vit dans la banlieue de Dakar, tes parents sont divorcés, à 12 ans, tu vis avec ton père pour la première fois et tu rencontres ta belle-mère et tes frères et sœurs, tu racontes que tu ne pourras pas épouser une fille ici, il faudra qu’elle soit au pays, il faudra que la fille soit du même village que toi – c’est la règle - et qu’elle s’occupe de ta mère pendant que tu t’occuperas d’elles, il faudra alors que tu trouves un travail, à la maison, les relations avec ta belle-mère se dégradent, à 18 ans, tu déménages au foyer, pour toi, un matelas que l’on installe au centre de la chambre le soir et que l’on pose contre le mur le matin, tu paies 100 euros par mois, je m’étonne des fauteuils de bureau vides qui s’accumulent dans la cour arrière du foyer – c’est pour les vendeurs, ceux qui viennent l’été -, tu racontes que beaucoup d’hommes du foyer sont venus dans un bateau en plastique, du Mali ou du Sénégal – comme Ulysse – tu ajoutes avant de me dire au revoir,

je marche avec vous dans Montreuil et ailleurs, je parcours des kilomètres et des kilomètres et ils ne valent pas, ces kilomètres, les kilomètres et les kilomètres que vous avez parcourus.

13 mars 2019
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