Jean-Marc Lanteri / L'assassin dispersé (un extrait)

"Théâtre ininterrompu"

Jean-Marc Lanteri enseigne le théâtre à Lille III, il a publié en particulier sur Koltès. L' Assassin dispersé a été écrit en résidence d'auteur à La Chartreuse de Villeneuve Lez Avignon ( février-mars 1999).

Choeur : Comment t'appelles-tu ?
Roberto : Je m'appelle André, André Colin, Andreas Kolb, Georges Neron, Pol, Kurt.
Choeur : Roberto Suco.
Roberto : Je suis allemand, belge, italien, suisse, anglais, portugais, hollandais.
Choeur :Tu as un visage d'ange mais ton curriculum vitae dénonce ton apparence inoffensive.
Roberto : Je suis espion international.
Choeur : Tu es un tueur erratique.
Roberto : J'appartiens à l'état-major insensé du monde.
Choeur : Même à toi cela doit sembler étrange, dérober, cambrioler, battre, blesser, violer, trucider, puis redécouvrir cette espèce d'innocence peinte sur ta face comme des fleurs de porcelaine, tu dois te trouver passablement obscène à tes heures de lucidité.
Roberto : J'habite un enfer dépourvu de reflets.
Choeur : Dans un fragment de miroir crasseux, te regardes-tu jamais ?
Roberto : Vous voulez me psychanalyser ?
Choeur : Expertise close.
Roberto : Les médecins ont tous dit que j'étais fou hier aujourd'hui à jamais.
Choeur : Qu'est-ce qui te fait croire que je suis psychiatre ? Tu pourrais te tromper.
Premier inspecteur ( Didier ) ou inspectrice ( Corinne ) : Après son évasion de l'asile psychiatrique, il habitait un galetas anonyme au dessus d'un bazar - Toulon. Putes, macs, flics, bars et lui égaré au milieu du milieu.
Roberto : Ceux qui vivent sur la route ne se regardent jamais dans la glace.
Miranda : Je passais des heures à le regarder, il était si beau quand il dormait dans l'herbe.
Deuxième inspecteur ou inspectrice : Dans le petit Chicago, le quartier chaud de Toulon, une espèce de Pigalle tiède et suranné, dans le danger émoussé d'une ville de marins, il sommeillait.
Roberto : Au delà du miroir est. Éloignez-le de moi !
Choeur : Qui ?
Miranda : Je me souviens, il parlait souvent d'un.
Roberto : Quand je ne pouvais pas partir, j'affichais des cartes Michelin sur les murs de la salle de bains - mes yeux suivent les veinules rouge minium des nationales, butent sur les émeraudes des villes ouvertes.
Deuxième inspecteur ou inspectrice : Il s'échappe après une fusillade de truands, il en tue deux et puis.
Choeur : L'enfer itinérant des montagnes françaises.
Roberto : Non, une sorte de paix, un chalet familial habité à la sauvette, une dépense folle de mon corps à couper du bois, à arpenter les sentiers de neige, mille mètres de glacier entre moi et les navires de guerre, je m'oublie presque, j'oublie mes crimes passés et à venir.
Miranda : Tous les anciens galions d'Europe appareillent quand ta bouche s'ouvre, les ombres des colonies projetées sur la mer.
Roberto : Et puis.
Choeur : Miranda.
Miranda : Mon bonhomme de neige rapide sur ses jambes.
Roberto :Et puis.
Choeur : Au commencement.
Roberto : Mathilda, donne-moi les clés de la voiture, je sors.
Choeur : Était.
Mathilda : Non.
Roberto : Je me rappelle.
Miranda : Il se rappelle, vous entendez, alors il finira par se souvenir de moi, moi, Miranda, il ne m'a jamais oubliée !
Mathilda : C'est moi Mathilda qui suis au commencement de tout.
Roberto : Je n'aurais même pas eu à lui demander les clés de la voiture, je les mettais dans mon blouson, tous les matins je mettais le contact et j'allais à l'école, et puis ce soir-là, ne les trouvant pas, je suis allé trouver Mathilda - et tout ce temps de maîtrise de moi-même annulé dans une seule demande : passe-moi les clés de la voiture.
Mathilda : Non.
Roberto : Mathilda...
Choeur : Donc vous appeliez votre mère par son prénom ?
Roberto : Je prends la voiture tous les matins pour aller à l'école, les camarades sont jaloux de moi, la jalousie dans leurs yeux me dédommage des regards de dédain des filles, me dédommage des coups de coude que je distribue aux filles impudiques qui m'entourent.
Mathilda : Tu ne vas pas au lycée le soir alors reste à la maison, je ne sais pas ce que tu fais dehors et cela me rend folle.
Miranda : Je l'ai rencontré sur une route de montagne, il marchait, il regardait en l'air, il m'a souri, on était bien ensemble, il me tenait par la main d'une manière parfois tellement...
Premier inspecteur ( Didier ) ou inspectrice ( Corinne ) : Parfois tellement...
Miranda : ...tellement tendre.
Roberto : Je vais faire un tour en ville, je vais retrouver des amis.
Mathilda : Amis ? Gens qui sont autour de toi et parasitent ta beauté, tes inférieurs, mais tu es si beau alors reste ici.
Roberto : J'ai de bonnes notes en classe.
Mathilda : Tu es un formidable petit fayot, fils de ton père, et maintenant que tu veux t'encanailler, tu vas devenir une formidable petite frappe, exact fils de ton père.
Le père : Moi je n'ai pas encore voix au chapitre.
Mathilda : Tu dois être le meilleur, or tu n'as aucun effort à faire pour être le meilleur, tu l'es puisque mon fils et parce que je t'ai élevé comme je t'ai élevé, vers le haut.
Roberto : Mon corps est l'illustration vivante de l'acier - que veux-tu de plus Mathilda ? Miranda : Il faisait de la musculation, des milliers de pompes en plein air, au milieu des vaches indifférentes, l'herbe gardait la marque profonde de ses poings, il se laissait tomber, il disait : tu as vu ? Cent cinquante.
Roberto : Pourquoi ?
Mathilda : A-t-il demandé, les yeux déjà exorbités, il a vu que mon visage et ma voix disaient non, diraient non et éternellement non.
Miranda : Il m'apportait un cadeau chaque fois qu'il venait me voir, des choses chères et extravagantes ou bien des colifichets sans valeur.
Roberto : Donne-moi les clés.
Miranda : Avec la même ferveur.
Mathilda : Non.
Roberto : Pourquoi ?
Mathilda : Non.
Roberto : Deux ans que j'ai eu mon permis de conduire du premier coup - rends-moi les clés !
Choeur : Elle a pris les clés dans votre blouson, je comprends que ça vous ait irrité.
Roberto : Alors viens dans la salle de bains.
Mathilda :Tu crois que c'est un lieu propice à la discussion et puis je ne discute pas.
Roberto : Viens dans la salle de bains. J'aime bien cet endroit. C'est chaud et intime. Et puis il y a là-bas ton odeur qui s'obstine, l'odeur de musc de tes bas et l'odeur salée de tes aisselles.
Mathilda : J'ai toujours su qu'il y avait un viol possible entre nous. Ai-je pensé ? Ai-je dit ?
Le père : Mais qui fera le premier pas ?
Miranda : Ce matin, j'ai éprouvé de nouveau le manque de lui juste sous mon corps, j'ai senti la carence de lui jusque dans mes os, alors j'ai vu l'avis placardé et j'ai couru jusqu'ici et maintenant que je suis là comment me taire ?
Premier inspecteur ( Didier ) ou inspectrice ( Corinne ) : Il s'appelait ?
Roberto : Combien tu prends ?

Deuxième inspecteur ou inspectrice : Il s'appelait ?
Florence : Combien tu me donnes ?
Premier inspecteur ( Didier ) ou inspectrice ( Corinne ) : Il s'appelait ?
Florence : Comment t'appelles-tu ?
Miranda : Roberto Suco.
Roberto : Je ne dis jamais mon nom.
Florence : Moi Florence.
Roberto : Moi juste moi toi juste toi - Combien ?
Le père : On se moquait de lui à l'école, son nom de friandise, son nom de pâte de fruit, on se moquait surtout de moi à travers lui.
Mathilda : Tu es un incapable consternant ridicule affligeant quoi au fait ?
Deuxième inspecteur ou inspectrice : On sait enfin son nom.
Le père : Moi j'en avais plusieurs.
Roberto : Combien ?
Miranda : Il m'a avoué que mais je n'y croyais pas - comment faire ?
Deuxième inspecteur ou inspectrice : Un nom italien Didier ( Corinne), il faut appeler l'Italie, les archives du parricide.
Miranda : C'est tellement bon de le redire, j'ai pensé que je n'aurai plus jamais la douceur de ce nom sur la langue.
Mathilda : Roberto ? Roberto ? Qu'est-ce que tu as à la main, mais tu es fou !
Roberto : Je me tue.
Mathilda : Non !
Le père : Une amitié amoureuse et violente qui se développait - sous mon regard impuissant et grâce mon silence. Il la ceinturait de derrière pendant qu'elle faisait la vaisselle, la soulevait, il riait très fort et elle gloussait au-dessus de l'évier.
Mathilda : Lâche-moi !
Le père : Le lendemain elle le frappait, comme s'il avait sali sa culotte en catimini, comme si la scène devant l'évier n'avait pas existé.
Roberto : Laisse-moi Mathilda !
Le père : Je voyais tout ça en rentrant du commissariat, j'étais absent et muet.
Choeur : Du dehors on ne voyait rien. Du dedans je ne vois pas davantage.
Le père : Il l'appelait par son prénom et moi il m'appelait papa.
Choeur : Cela nous le savons.




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