Le wagon, seul au milieu de la ville

Il y avait des fils noirs jusque sur la nappe de la table à manger et mes frères démontaient des cartouches Lebel. Depuis, je suis surveillé par la police.

Max Jacob, Le Cornet à dés, 1914 (Poésie/Gallimard, 2003).

Le ciel est blanc au-dessus de Drancy (93), ce 4 octobre : a-t-il d’ailleurs une couleur et même, ici, une existence ? Les trois côtés de l’ancien « camp de transit » d’où furent convoyés 100 000 Juifs, la plupart vers Auschwitz (il en revint 1518 et 256 furent fusillés comme otages), gardent comme les traces de l’indicible dont il était la gare de départ. Comment ne pas penser à Primo Levi ?

Etrangement, le wagon du mémorial, fixé à l’intersection d’un croisillon de rails, et que l’on aperçoit depuis l’avenue qui le borde, ressemble à une sorte d’Ovni tombé du passé, seul au milieu de la ville.

Comment peut-on vivre dans les immeubles qui surplombent ce souvenir en planches de bois, comme abandonné sur une voie de garage, sans penser tous les jours à ce qu’il représente ? Les cauchemars, pour ceux qui savent, doivent prendre souvent des chemins de traverses...

En bonnet de folie, le rémouleur (c’est la mort) écarte un mantelet doublé de soie cerise pour repasser un grand sabre. Un papillon sur la roue l’arrête.

Des filles et des garçons discutent dans une entrée, pareille à toutes les autres : les bâtiments portent le même uniforme.

Je demande à un jeune d’une vingtaine d’années, qui descend une « cage d’escalier » pour enfourcher son scooter, s’il sait où se trouve le mémorial indiqué par une pancarte à l’opposé de la sculpture monumentale à l’entrée de la place. « Non, je ne suis pas au courant », me répond-il en s’excusant.

C’est en effet à l’intérieur du wagon lui-même que l’on peut visiter une exposition (comme dans la clairière de Rethondes), mais sur la voiture ne figurent pas d’autres mentions que celles d’origine, fraîchement repeintes.

A Drancy, les prisonniers « de passage » étaient gardés par des policiers français. L’intelligence, la poésie, la liberté y furent capturées, croyait-on.

Le monde a comme épine dorsale un crocodile, son bandeau royal est une ligne de chemin de fer. Il a des minarets pour dents et son mouchoir est une robe de Thaïs pliée en vingt carrés.

Mais Max Jacob, lançant son Cornet à dés comme un défi et un jeu, avec ses « poèmes en prose » et leur musique cubique à points, aimée de Picasso, survit en fin de compte, par la grâce de l’écriture, au destin tragique qui lui était confusément tout tracé sur des rails.

Lignes de fuite :

http://perso.wanadoo.fr/d-d.natanson/drancy.htm

http://www.drancy.net/article.php?ID_ARTICLE=5558

http://membres.lycos.fr/contreloubli/primolevi.html

http://maxjacob.free.fr/poemes.html

http://maxjacob.free.fr/index.html

http://www.coeur-de-france.com/st-benoit.html

Dominique Hasselmann - 5 octobre 2005