Fleur de Barbarie : Joséphine Pineau et Gisèle Baker en langue barbare


Entretien accordé en septembre 2005

Chantal Anglade : Gisèle Pineau, vous publiez le 6 octobre Fleur de Barbarie au Mercure de France. Ce roman est né d’un projet. Où l’écriture de ce roman vous a-t-elle menée ? Au-delà de ce projet ? Ailleurs ? La fin du roman est une ouverture qui ne donne pas de réponse.

Gisèle Pineau : J’avais un projet : je voulais écrire un roman dans lequel l’histoire se situerait entre trois Saint-Louis, Saint-Louis du Sénégal, Saint-Louis de Marie-Galante et Saint-Louis du Missouri, et je voulais tirer des fils entre ces trois Saint-Louis. Et finalement tous ces lieux se ressemblent ! D’autre part, la figure de Joséphine Baker, née à Saint-Louis du Missouri, qui m’avait marquée pendant l’enfance, qui était la seule femme noire que je voyais alors à la télévision française, qui ne cessait de faire ses adieux à la scène et qui remontait perpétuellement sur scène, qui parlait de son château qu’elle était en train de perdre, de ses enfants - sa tribu arc-en-ciel - dispersés, m’intéressait : je voulais comprendre cette femme, et savoir pourquoi je me sentais si proche d’elle. Et c’est un roman que j’ai écrit dans des conditions particulièrement difficiles : je pensais que j’allais devenir aveugle et j’ai demandé à Dieu, à la Vie, de me permettre d’arriver au bout de ce roman. Dans ces conditions, je voulais y mettre tout, les thèmes qui me sont chers, mes obsessions, les sujets qui me préoccupent, et écrire contre les préjugés, la barbarie, la violence, l’atteinte faite à l’innocence des enfants, m’interroger sur la domination, le racisme. Je me sentais proche de Joséphine Baker, parce qu’elle recueillait des enfants de toutes origines et toutes les couleurs, et elle rêvait d’un monde où les gens pouvaient se rencontrer, partager, chanter et danser. Et dans mes romans, j’ai toujours ce rêve, cette espérance, même si parfois mes personnages luttent et traversent de nombreuses épreuves : un monde de paix où la barbarie sera abolie ! Il y a dans mon roman un personnage qui dit « est-ce que les temps barbares sont abolis ? ».

J’ai voulu également dans ce texte que j’ai écrit réellement comme un testament - au départ en tout cas, puisqu’à la fin de l’écriture du roman j’étais pratiquement guérie et je savais que je ne deviendrai pas aveugle -, parler de mon rapport avec l’écriture à travers le personnage de Josette, la jeune écrivaine, et à travers la figure de Margaret Solin, écrivain reconnu dans le monde entier, parler du sens et de la force de l’écriture, de la place que les mots occupent dans ma vie. Outre les mots, dans ce roman, il y a aussi la musique - musique que j’écoute lorsque j’écris, par exemple le blues de John Lee Hooker -, il y a les couleurs de la vie dans la peinture puisqu’on rencontre de nombreux peintres au fil des pages.

La figure de Joséphine Baker est là, parce que je me sens proche de cette femme : comme moi, c’est une descendante d’esclaves, comme moi elle a souffert de la discrimination et du racisme, elle a vécu à Saint-Louis du Missouri à un moment où on pendait les Nègres aux branches des arbres - c’est ce que chante Lady Day dans Strange Fruits. Elle est arrivée en Europe à l’âge de dix-neuf ans, et elle a chanté, dansé, louché, rigolé pour conjurer la barbarie, pour survivre, pour se convaincre qu’avec le chant, la danse, on pouvait rencontrer les autres et arrêter la guerre. Elle a chanté sur le Front pour les soldats. C’est une femme qui a rêvé sa vie, qui a rêvé de devenir une princesse, et elle est devenue une châtelaine, elle a eu son château en Dordogne ; elle n’a pas pu avoir d’enfants, elle en a recueilli douze, elle n’en avait jamais assez, et elle rêvait ce monde dans lequel ces enfants de toutes les couleurs pouvaient vivre ensemble et se donnaient la main, elle a voulu concrétiser chacun de ses rêves et changer le monde. Quand j’écris contre la violence faite aux enfants, contre le racisme, j’ai envie à ma manière moi aussi de changer ce monde, changer le cœur des gens, même s’il s’agit d’un lecteur, de deux lecteurs. Ainsi j’aurais donné un sens à ma vie, et je crois que c’est cela que je partage avec Joséphine Baker et c’est pourquoi on trouve dans mon roman de nombreux personnages féminins qui, chacune à sa manière, ressemblent à Joséphine et rêvent le monde, qui chantent et dansent pour ne pas être désespérés, qui écrivent aussi pour ne pas être désespérés. Margaret Solin, écrivain réputé, publiée à travers le monde, peut paraître un peu bourrue, et pourtant elle est la marraine de nombreux enfants au Sénégal, elle paie pour leur éducation, nourrit des familles entières et est à sa manière une Joséphine Baker. On a aussi le personnage de Tata Michelle, c’est une sarthoise bien implantée, qui vit dans sa ferme, n’a pas eu d’enfants et recueille des enfants de la D.A.S.S. qu’elle aime de tout son cœur et qu’elle console des blessures qu’ils portent en eux. Il y a Rosy, l’attachée de presse, qui n’a pas eu d’enfant non plus et qui chérit les auteurs - d’ailleurs ce roman lui est dédié...

J’aurais pu encore trouver d’autres Saint-Louis ... J’aurais pu trouver d’autres femmes qui ressemblent à Joséphine, qui chantent, qui écrivent pour oublier que le monde est si barbare. Je veux parler de cette barbarie, mais dire qu’à côté de cette barbarie, on trouve la beauté ...

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Rayon de bibliothèque

Chantal Anglade : Dans cette barbarie, il y a des fleurs ...Le personnage qui porte un nom de fleur, pourtant, c’est Pâquerette.

Gisèle Pineau : Pâquerette, c’est la fleur du mal, la mère de Josette qui l’a abandonnée. Mais il y a aussi Margaret, la marguerite, Rosy, la rose. Il y a la peinture de David qui voit sa Joséphine comme une fleur au milieu de la jungle.

Chantal Anglade : A Saint-Louis du Sénégal, il y a une bande de terre entre Océan et fleuve qu’on appelle « Langue de Barbarie », et « Langue de Barbarie » aurait pu être le titre de ce roman. Alors, la langue ?

Gisèle Pineau : C’était effectivement le titre que j’avais choisi, et je me suis rendu compte qu’il existait déjà un livre qui porte ce nom.

Chantal Anglade : Mais la langue ? Un écrivain qui se promène sur la Langue de Barbarie n’est-il pas envoûté par un tel nom de lieu ? La langue au sens imagé et pourtant concret, c’est un bout de terre qui a la forme d’une langue. Mais pour un écrivain, cela a un autre sens aussi, non ? Symboliquement, ce lieu entre l’océan et le fleuve est forcément tumultueux, c’est un havre de paix au milieu du tumulte.

Gisèle Pineau : C’est la consolation, c’est le lieu où Margaret Solin veut mourir, c’est comme si on entrevoyait le paradis sur cette Langue de Barbarie : violence de l’Océan Atlantique, et langueur du fleuve Sénégal ; les eaux douces et salées se mêlent. Sur la Langue de Barbarie, il y a des figues de barbarie, j’ai voulu en cueillir une et je me suis piquée ... Il y a des épines au Paradis aussi !

Chantal Anglade : On est toujours tendu, en lisant ton œuvre (comme sur la Langue de Barbarie entre océan et fleuve) entre une blessure indéniable, originelle et une vie qui va refermer ces blessures...

Gisèle Pineau : Une écriture qui va refermer ces blessures, plutôt. C’est l’écriture qui est la grande consolation.

Chantal Anglade : Le roman s’ouvre sur une injonction : « Raconte, Joséphine, raconte l’histoire vraie qui n’est pas dans ton roman. Ca m’empêche de penser, je te jure ! ». C’est Rosy qui demande.

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Le bureau de Gisèle Pineau

Gisèle Pineau : Pourtant, Rosy est une femme qui vit au milieu d’écrivains, des gens qui modifient, qui inventent des mondes. Et elle veut le luxe, le cadeau suprême. Car c’est tellement difficile de livrer cette histoire vraie ! On ne peut pas aller vers la vérité... J’ai commencé à écrire des romans le jour où j’ai trouvé mon père en train de feuilleter mon journal intime. Mes frères m’ont dit que j’allais prendre des coups, parce qu’il lisait à haute voix des passages dans lesquels je le nommais - je racontais des ... histoires vraies. Il a seulement fait ce commentaire : « il y a des serpents dans cette maison ». Puis, il n’en a plus parlé. Je me suis juré, moi, Gisèle Pineau, à onze ans, de ne plus écrire de journal intime, de changer le nom des personnages, de changer les lieux, les situations, de faire en sorte que les gens ne se reconnaissent plus jamais - même si moi, pertinemment, je sais de qui je parle ! L’histoire vraie n’est pas facile à raconter, mais l’écriture est un moyen d’évacuer ses peurs et ses douleurs, et de partager avec les lecteurs.

Dans le roman, Josette se dit qu’elle est misérable d’écrire toujours ses petites histoires, de gratter toujours sa même plaie, alors que la grande Margaret Solin, elle, écrit pour les Noirs, pour la diaspora, pour l’humanité. En fait, on se rend compte aussi que Margaret Solin également écrit parce que dans son histoire il y a une douleur...Elle écrit pour se libérer d’une injustice. Elle écrit donc pour dénoncer l’injustice faite au peuple Noir, et en fait parce qu’elle porte le poids de son histoire personnelle. L’histoire personnelle est toujours liée à la grande Histoire. Margaret Solin se libère à chacun de ses romans, mais quand un roman est terminé il faut en écrire un autre, parce qu’on n’est jamais tout à fait affranchi.... Quand on est écrivain, on n’écrit pas pour raconter des histoires parce qu’on a un talent d’écriture, on écrit des romans, parce que c’est une nécessité, et l’écriture permet de tenir debout.

Chantal Anglade : A la fin du roman, la rencontre de Josette et de Pâquerette est annoncée. Pourquoi ne pas l’avoir écrite ?

Gisèle Pineau : J’étais dans l’incapacité de le faire, même si dans tout le roman Josette mendie la présence de sa mère : un mot, une étreinte, un baiser. Il n’y a pas de happy end. Le lecteur doit se satisfaire de cette fin, et s’il veut, c’est à lui de se dire : elle va venir, ce sera bien, ce sera beau. Ces deux femmes sont tellement dans la douleur, Pâquerette dans la culpabilité et dans l’incapacité de demander pardon, et Josette dans cette quête d’amour, que c’était impossible pour moi d’écrire leur rencontre.

Chantal Anglade : Pâquerette est absente et toutefois au centre du roman. Elle est la mère que raconte Josette et que raconte aussi son fils Teddy, très différemment d’ailleurs. Je reviens donc à cette langue « barbare », langue incompréhensible - tu dis « je n’ai pas pu l’écrire ». N’y a t il pas là, inscrite dans le texte, une langue barbare que est celle des filles qui racontent leurs mères ?

Gisèle Pineau : On parle parfois la même langue, on exprime alors des choses que l’autre ne comprend pas. Pas seulement les mères et les filles. La langue ne permet pas de communiquer, de régler les problèmes. Et c’est ainsi qu’il faut des bombes, des guerres. Nous sommes, aussi intelligents soyons-nous, dans un monde de barbarie. Nous sommes, sur cette terre, des barbares quand nous rejetons l’autre, quand nous parquons des Maliens dans des hôtels cyniques. Le monde tel que Joséphine Baker le rêve est un monde sans papiers et sans frontières. On rentre chez soi, et on voit des clochards couchés dans la rue. Le cyclone Katrina s’abat sur la Louisiane et d’un seul coup le monde découvre qu’il y a toute cette misère également dans le pays le plus riche du monde : voilà la barbarie ! Et on dit que les Nègres entrés dans les magasins sont des pillards tandis que les Blancs, eux, sont des survivants qui essaient d’avoir quelque chose à se mettre sous la dent. J’écris pour témoigner... Un écrivain un jour m’a dit : « arrête donc de parler du racisme ! Cela n’existe plus ! c’est fini » et je lui ai répondu « ah ! oui ? dans quel pays ? ».

Joséphine danse, moi j’écris, pour essayer de changer le monde. Je ne me fais pas d’illusion mais cela m’aide. Il y a toujours de l’espoir, il faut continuer. Elle, elle a chanté et dansé sur scène jusque soixante-neuf ans. Moi, j’espère que je vais écrire encore pour rencontrer l’humain, toucher le cœur de l’humain.

Chantal Hibou Anglade - 9 octobre 2005