Suivantes, d’Emmanuel Laugier

Suivantes, le dernier livre de Laugier, paru chez Didier Devillez tout récemment, se donne comme suite immédiate à Et je suis dehors déjà je suis dans l’air, publié en 2000 aux éditions Unes. Et sans doute il y a continuité, par exemple le rappel des expériences enfantines qui inspiraient ce livre-là, et parce que le corps, comme toujours chez Laugier, est présent, et même origine de l’expérience poétique, de sa nécessité.

Toute la première partie de Suivantes, du reste, part de l’expérience d’une chute brutale au cours de laquelle la tête donne fort sur le sol, et montre comment on tente de se redresser de cette chute, comment surtout elle ouvre dans l’être une faille ontologique, qui vient de la perception éclatée, fragmentaire, et comme dentelée, du réel, du "dehors", que la chute a pour toujours inaugurée. Elle est, cette perception, emblématique de notre rapport au monde.

Or, peu à peu, et surtout dans la seconde partie, c’est du pouvoir du poème qu’il est question ; et ainsi, il me semble que ce livre ne fait pas que suivre : plutôt, il fait retour sur le travail accompli depuis l’origine et pose, dans la tension et comme dans l’urgence, la question de ses véritables enjeux.

Parallèlement aussi, et logiquement, une esthétique se construit là, faite du sentiment très humble de la difficulté de la tâche, peut-être de son caractère impossible. Et en même temps, à nouveau, de sa nécessité.
Ce paradoxe nous fait vivre.
Il suscite, chez Laugier, une esthétique du fragment dont l’obscurité tout à la fois exige et émeut beaucoup par cette exigence, d’abord, qui est de vérité et de fidélité, une recherche de la justesse, puis par son humanité aussi.

Laugier met en exergue un passage de Le sceau égyptien, de Mandelstam, qui fonctionne, je trouve, comme la loi de composition de Suivantes. Et comme méthode de lecture : « Je répète une fois encore : la grandeur de cette place, c’est qu’on n’y donne jamais aucun renseignement à personne ».
Au lecteur de se frayer chemin.

Il est question en effet, dans ce passage de Mandelstam, d’une place, que traversent divers acteurs occupés, sur un métier, à tisser une chemise. On retrouve ces acteurs, dans les poèmes de Suivantes ; on les voit traverser aléatoirement la place, parler le langage des signes, faire circuler les navettes, tenter de débrouiller des fils enchevêtrés. Ce sont les mots du poème, revenant sans cesse sur leurs parcours, traçant des chemins interrompus, des lignes brisées, balbutiées parfois.
Paroles fragmentaires qui interrogent aussi la mémoire, ses jeux d’ombre, ses cris.

Je ne sais si Laugier a pensé, reprenant ce texte de Mandelstam, à la légende Dogon selon laquelle la parole fut donnée à l’homme sous la forme d’un métier à tisser dont tous les éléments figurent les organes de la phonation. Puis ceux de l’écriture.
C’est bien au fond la naissance de la parole qui est la question de son dernier livre.

On y trouve souvent beaucoup d’émotion, très mesurée aussi, comme dans la série de poèmes écrits à la mémoire de Jeanne Lee. C’est que la mort fait partie des jeux qui se jouent sur la place et dans lesquels le corps - sa mémoire brève, son « ombre étirée comme un animal » - est impliqué. Comme il l’est aussi dans l’amour.

Il faut livre ce très beau livre. Il vous questionne, longtemps.

Il y a
je ne sais quoi qui
insiste dans le frappé sourd de qui
est derrière la porte au-delà
de toute phrase alors
dans l’impossible boucle du poème
il y a ce que dans l’herbe
violacée
il s’accapare
et accroche avec les dents maintenant
à son maintenant

Jean-Marie Barnaud - 18 décembre 2004