Bartleby, nouvelle traduction

J’ai découvert le Bartleby, une histoire de Wall Street (éditions Amsterdam) à Ombres Blanches jeudi, et c’est via le blog Rebollar que je vois le commentaire un peu distant de Pierre Assouline dans le blog que lui offre le Monde. Mais dans les commentaires de son commentaire, je découvre une intervention du traducteur, Jérôme Vidal, bigrement intéressante, alors pas de meilleur moyen d’attirer l’attention sur ce travail que lui laisser la parole.

Le texte de Deleuze dont il est fait mention est reproduit dans la collection GF à la suite de la traduction de Michèle Causse, celle que jusqu’ici j’avais toujours préférée, offerte et réofferte...

Ma question au traducteur, en fait, ç’aurait été : pourquoi donc avoir changé le titre ?

D’ailleurs, la semaine dernière, on proposait Melville parmi quelques liens d’Amérique en fin de bulletin.

FB

Le texte de Jérôme Vidal :

Deux exemples qui me passent par la tête, mais que je crois représentatifs du souci qui a animé mon travail :

"the apparition of bartleby appeared" : les traductions existantes (du moins celles que j’ai consultées - je n’ai pas encore lu la traduction de Jean-Yves Lacroix) gomment cette répétition ; je l’ai rendue par "l’apparition de bartleby apparut" (à l’encontre de l’enseignement de la plupart des professeurs de traduction - qui soulignent la plus grande tolérance de l’anglais aux répétitions -, il me semble que cette tournure est assez typique de Melville, et qu’il faut la restituer en français - à la fin du texte, il est question d’un "broad meatlike man" (il s’agit du cuisinier de la prison) : ici aussi il m’a semblé important de ne pas gommer ce trait vigoureux de Melville ; je l’ai donc rendu par "un homme viandeux".

(De façon général, les traducteurs de Melville - et pas seulement de *Bartleby* - ont une certaine tendance soit à en rajouter sur le côté parfois bariolé du lexique et de la syntaxe, soit, au contraire, à "lisser" le texte. Il est vrai qu’il est difficile de résister à ces tentations, tant la langue de Melville correspond peu à l’idée que nous nous faisons généralement de la "belle langue".)

"I would prefer not to" n’est assurément pas un cas d’agrammaticalité en anglais ; le tour est un rien précieux, voilà tout. (Deleuze, dans son très stimulant essai sur *Bartleby*, se retient d’ailleurs de l’affirmer purement et simplement.) Ce qui n’empêche pas de s’interroger sur le caractère "suspendu", elliptique, de la formule.

Ce choix s’inscrivait de plus dans ma stratégie générale de traduction/interprétation. Il me semble important de "libérer" ce texte des interprétations qui réduisent Bartleby (le personnage) à une figure de l’écrivain (scribe) ou *Bartleby* (le texte) à la formule "I would prefer not to". Ce qui explique aussi mon choix de ne retenir qu’une partie du titre original, *Bartleby the Scrivener, A Wall Street Story*. (Une seconde édition du texte, parue du vivant de Melville, ne portait pour titre que *Bartleby*.)

Le texte est beaucoup plus riche, a beaucoup plus d’épaisseur, de "grains", que ne le laissent penser les résumés qui en sont généralement proposés.

Donner pour sous-titre au texte "Une histoire de Wall Street", c’était pour moi mettre en relief son inscription historique et géographique - inscription qu’ignorent beaucoup des exégètes du texte, alors que celui-ci est truffé d’allusions à ce contexte, de clins d’oeil adressés par Melville à ses contemporains, - ainsi d’ailleurs que d’éléments , pour ainsi dire, en excès par rapport à la ligne narrative principale.

C’est dans cette perspective (faire sortir le texte de lui-même ou, du moins, de ses lectures courantes) que j’ai proposé à Jean-Claude Götting de collaborer à cet ouvrage.

Une dernière remarque, sur l’essai de Deleuze. Je prends autant de plaisir à le lire que la nouvelle de Melville ; c’est un texte roboratif et, d’un point de vue littéraire, splendide. Mais il me semble que l’interprétation de Deleuze néglige la mélancolie, voire la dimension tragique, qui travaille indiscutablement le texte, concurremment au comique qui le parcourt. *Bartleby* est aussi traversé par des passions tristes. Je crois qu’il y a là quelque chose à méditer. Comment comprendre ce point aveugle dans l’interprétation de Deleuze ? Comment un personnage aussi mélancolique que Bartleby, voué à la mort, est-il devenu, à la suite de Deleuze, la figure par excellence de la "résistance" ? Je crois pour ma part, pour le dire de manière quelque peu grandiloquente, qu’il y a un lien entre la péremption historique des formes instituées de la lutte des classes et la transformation en icône de Bartleby chez nombre de théoriciens critiques... mais l’analyse de ce lien prendrait beaucoup de temps et nous éloignerait sans doute trop du texte lui-même.

(Je signale au passage que je suis aussi l’auteur d’une nouvelle traduction de *Billy Budd* de Melville. Le site des Editions Amsterdam en propose un extrait.)

Bien à vous,
Jérôme Vidal

PS : Différents états de ma traduction (révisée de nombreuses fois) circulent depuis 2001 (notamment une édition hors commerce, imprimée à l’automne 2003).

François Bon - 16 décembre 2004