Lectures fondatrices

A Chacun son Izambard [1]


La poésie est parole vive, ou elle n’est rien.
Elle a donc affaire à la présence.
Elle veut la voix, le geste, le souffle ; elle est comme une gymnaste : quelles que soient la perfection, les subtilités de sa technique, sa tendance à l’excès ou à la mesure, tout son art est au service d’une nudité : la nudité d’une parole risquée vers l’autre, vers le corps de l’autre.
Faute de ce dénuement et de ce don, elle n’est qu’un artifice de bateleur, comme le disait Hölderlin à son frère Karl : elle appartient alors à ces choses « que l’on secoue de sa manche et qu’on déverse par monceaux » ; au pire, elle est un divertissement de salon, un décor, une pose, un exutoire sentimental ; ou encore une performance réservée à la glose des spécialistes.
Ces remarques définissent tout autant le travail du poète que celui de son lecteur.
Voyez Mandelstam dans son Entretien sur Dante, à propos de Pasternak :

Pour lire les vers de Pasternak, primo, se racler la gorge, reprendre son souffle, gonfler les poumons. (...) Ma soeur la vie constitue à mon sens un excellent manuel d’exercices respiratoires ; il oblige à poser la voix de manière chaque fois différente, à réajuster à chaque instant ce puissant appareil qui est le nôtre. (...) C’est ainsi, grommelant, battant les bras, que se tisse une poésie titubante, hébétée, pâmée de béatitude, et néanmoins la seule sobre, la seule en éveil de tout ce qui existe au monde.

*

Il n’y a pas inadéquation entre ces propos et la question qui m’est posée concernant « les lectures fondatrices qui m’ont conduit à la poésie » ; c’est que, du plus loin qu’il me souvienne, je n’ai jamais séparé le poème du souffle qui l’anime ; je n’ai jamais lu la poésie autrement qu’en soumettant ses vibrations pressenties à l’épreuve de la voix. Ne l’ai jamais lue sans l’entendre.

Dans tout poème que je découvre, c’est premièrement le rythme, bien plus encore que les images - à supposer qu’on puisse isoler les unes de l’autre - qui fait sens, ou plutôt qui annonce qu’il y a là, de façon énigmatique, du sens. Et c’est précisément cette annonce qui maintient ouvert le désir du poème - désir de ce poème-ci offert dans ce livre, et puis, plus largement, désir de la poésie elle-même, désir d’en faire sa ressource pour vivre autrement, - et bientôt d’en écrire.

Tout cela comme on dirait : désir d’en être.

Car le tremblé de la voix révèle qu’un autre séjour est possible dans ce monde, et nous confirme dans l’intuition que, pour l’essentiel, le sens de nos vies se joue ailleurs que dans les martèlements réitérés de l’ordre, ailleurs que dans la cacophonie, l’incohérence, banales et imposées, de la vie comme elle va, où pourtant chacune de nos existences nécessairement s’enracine et se dépense.

*

Lectures fondatrices ?
N’en déplaise aux grincheux, à tous ceux qui lamentent la pauvreté de leurs années d’école, je dirai fermement que c’est pourtant elle, l’École, qui m’a initié à la poésie ; que mon premier contact avec la poésie me vient de la présence charnelle, du timbre, du grain de la voix, et donc du théâtre vivant, bref de la parole, de certains de mes maîtres. Et sans doute en a-t-il fallu, du temps, et de la chance, dans toute une carrière d’élève et d’étudiant, pour l’avènement de telles rencontres...
Je dis « maître » en toute connaissance de cause, contre ce qui semble être la pensée conforme des pédagogismes présents, et voulant désigner par ce mot ces enseignants par qui la joie arrive.
Des « maîtres », c’est-à-dire des hommes, certainement - et fort heureusement - pleins de contradictions, mais dont on sentait que la parole, subvertissant toute convention, témoignait de leur vie ; des êtres grâce à qui, hors la grisaille des jours, quelque chose soudain se passait, peut-être parce qu’ils parlaient l’inquiétude, et qu’ils montraient, rigueur et plaisir confondus dans un même geste artiste, qu’on peut travailler, chercher, se tromper, mais écouter et découvrir ensemble, dans la joie.
Vous aurez vécu de l’impossible, voilà ce que maintenant, maintenant qu’on est vieux, on aimerait leur dire, après avoir suivi maladroitement leurs traces, et en geste de reconnaissance émue ; vous aurez tenu entre vos mains des brûlots qui ont nom, par exemple, Villon, Racine, Pascal, Baudelaire, Rimbaud, Michaux... là où se vrille la langue, où s’invente le détournement des énergies vers la vie requalifiée.

D’où la question qui n’a pu manquer de vous troubler jusqu’à la moelle : comment faire entendre, sans les trahir, ces paroles extrêmes, la faim dont elles témoignent. Jusqu’à quel point dénoncer publiquement l’inconfort de vivre dans la détresse routinière à quoi nous voue la nécessité de nous mentir toujours un peu. (Messieurs les ministres, Messieurs de l’autorité, savez-vous bien comment la littérature parle de vous et vous grimace ?)

Et puis, il y avait aussi la rumeur du monde à rôder aux fenêtres, et cette autre rumeur insigne, tout intérieure, la plus belle, enfouie « sous le front pleins d’éminences » des enfants dont vous aviez la charge, dont les regards vous traversaient de part en part, si consentants, si prêts, comme dit encore Rimbaud, « à rire aux parents », à dénoncer l’autorité, qui est une injustice aux yeux de qui attend ses coudées franches.

Et vous-même, n’était-ce pas ce vieux rêve qui vous tenait aux tripes. Et surtout quand vous revenait en boomerang cette autre parole du « pauvre Arthur » : « Vous faites partie des corps enseignants : vous roulez dans la bonne ornière »...

Mais la raison, les devoirs de la charge, le respect de la vie fragile, le sentiment aussi d’appartenir au menu fretin des tâcherons, vous rappelaient constamment au train mesuré des choses, à l’humilité des tâches brèves.
Vivre de l’impossible fut votre grand risque.
Est-il une autre vie ?

*

(Aucun angélisme dans mes propos. Je les ai connues aussi ces fautes abominables contre l’esprit, disséminées dans les prêts-à-mâcher de la pensée et de l’esthétique conformes, et reprises en chœur par tout un tas de besogneux exsangues : de quoi vous couper la faim pour toujours... Cela a bien existé, existe. Voyez par exemple comment un manuel célèbre, et qui n’a pas manqué par ailleurs de mérite, prétendait initier naguère encore la jeunesse à la lecture du sonnet de Baudelaire « Les aveugles » : ils jugent, ces savants, que « le poème serait moins vrai à notre époque où l’aveugle se comporte de plus en plus comme les voyants ». Sic. Allez, et brûlez donc Breughel dans la même fournée : plus personne par ici ne porte de telles houppelandes...
Il n’empêche : qui parmi nous n’a pas rencontré un jour son Izambard... Question qu’on doublera de celle-ci : chacun n’a-t-il pas l’Izambard qu’il mérite ? )

*

Lectures fondatrices ?
On comprendra, après ces remarques, que mes premières lectures furent celles de la tradition, auxquelles tout un chacun, par ici, est initié. Et donc, pour en revenir à la question des rythmes, que ceux qui m’ont fait une oreille sensible furent d’abord les mètres de la poésie française dite classique, l’alexandrin et l’octosyllabe, par exemple. Mais on comprendra aussi bien que tout a dépendu du corps qui leur aura donné le souffle, libéré l’âme.
Est-il utile ensuite d’aligner des noms, de dresser la liste de poètes qui ont compté, - et parfois il se sera agi seulement d’un poème rencontré au hasard, lu et relu jusqu’à faire de lui pour un temps ma chose, mon rythme intimes, ma propre chair ...

Peut-être sortir de ma bibliothèque les livres les plus marqués, écornés et annotés ... Mais l’on n’y trouvera aucune originalité de la part de qui est né comme moi un peu avant la guerre : Rimbaud, Apollinaire (« O Seigneur flagellez les nuées du coucher/ Qui vous tendent au ciel de si jolis culs roses »...) - sont les plus salis, « livres de haute graisse »... Mais viendront par la suite, et en fonction des paliers de l’âge, sans plus d’originalité du reste, Hölderlin, Rilke, Trakl, Char, Bonnefoy, Jaccottet, et tout dernièrement encore, dans Truinas, cette seule phrase concernant « cette pensée du simple qui serait seule opposable à la mort ».

On voit quelle famille cela vous constitue, famille qu’il faut bien quelque jour apprendre à mettre à distance, et peut-être même, comme toutes, consentir à « haïr », ce qui est une autre manière de reconnaître ce qu’on lui doit : briser les rythmes aimés et voir surgir des décombres, dans le meilleur des cas, les siens propres, - ou crus tels...

Et bien sûr cette courte énumération fait immédiatement surgir à l’esprit l’ensemble des noms qu’elle écarte et qui ont tout autant compté, à diverses époques.

Lectures fondatrices, avez-vous dit ?

Mais la vie en poésie suit-elle le cours banal du temps, irait-elle comme ça de l’initiation à la maîtrise sans autre forme de procès.
Eh non : elle n’a faim que de rencontres. Et je sais bien des écritures actuelles, jeunes et iconoclastes, en prise directe sur le dur du monde, qui sont pour moi comme autant d’événements, capables de vous faire une âme toute neuve.
Puisque c’est devant, plus loin, que se tient ce qui fonde.

Jean-Marie Barnaud - 4 décembre 2005

[1Texte paru dans : États provisoires du poème,VI, « Lectures fondatrices (Théâtre National populaire et Cheyne éditeur, automne 2005, p. 7-19.)
Dans la même livraison, textes de M. Butor, J.-P. Dubost, A. Gellé, C. Juliet, S. Loizeau, T. Renard, V. Rouzeau, A. Velter.