Pourquoi les trains n’arrivent jamais en avance ?

Peut-on longtemps se laisser gommer d’un monde qui ne vous voit pas ou vous assigne à la place du rien ou du non-être ?


Françoise Labridy encore tout récemment professeur des Universités [1] en Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives, est aussi psychanalyste.

Elle apporte ici son point de vue particulier sur les événements que désigne, selon toute apparence, assez commodément, le vocable violences urbaines.

remue.net

Ça déraille, les chevilles sortent des petits trous, une échappée qui ne veut pas se faire rattraper, et qui essaime, se propage, les « Antigones » sont dans la rue et s’opposent à Créon sur les modalités du vivre ensemble. L’imprévisible n’est pas comptable dans ce qui est programmé [2] , il apparaît comme une bévue comme un en-trop que l’on ne sait situer nulle part, la nouveauté de ce qui le meut est innommable dans la langue du déjà là, dans la langue des bonnes pratiques qui disent ce qui doit être et qui avait programmé la paix sociale à partir de la ségrégation des populations. Que personne ne sorte du territoire qui lui est imparti, les bourgeois dans les beaux quartiers, les classes populaires dans les HLM, que d’autres retournent chez eux, notamment ceux qui font le plus tache dans le tableau, alors que nous sommes dans une période d’abolition généralisée des frontières afin que tout un chacun puisse être converti au commerce mondial, avouez que c’est à n’y rien comprendre.

Et pourtant.

Un train en cache toujours un autre

Le symptôme n’est plus lisible comme message, comme part de jouissance, il devient un signe non équivoque, une assignation. La révolte d’une partie de la jeunesse ne peut plus être entendue comme un « dire que non » à beaucoup de choses qui ne vont pas dans le monde. La révolte est une chambre d’écho, une tentative de stopper quelque chose, d’arrêter l’opacité du monde dans lequel tous les humains vivent, un appel à trouver d’autres marques que celles de la destruction continuée des conditions de vie, l’appel à construire des « avenirs » qui ne soit pas celui de l’anéantissement. Aurions nous oublié le spleen de Baudelaire [3] , écrasé par la chimère dont il ne sait rien et qui le pousse à marcher et Rimbaud avec sa hâte de trouver « le lieu et la formule » pour écrire ce qu’il ne comprend pas de lui. Il est impossible que le printemps de la vie devienne l’équivalent de son automne, car s’y écrase l’espace de la liberté et de l’espoir où se fonde l’envie de vivre.. Peut-on longtemps se laisser gommer d’un monde qui ne vous voit pas ou vous assigne à la place du rien ou du non-être ?

Si les adultes ne peuvent plus assumer la responsabilité du nouveau et du renouvellement que constitue une nouvelle classe d’âge, même s’ils ne comprennent pas ses actions tempétueuses et désespérées, si nous ne pouvons plus déchiffrer avec eux ce qui cherche à venir à l’existence, alors c’est toute la société qui est en danger nous dit Hannah Arendt [4] .

Quand ce qui fait signe devient insigne : l’assignation à demeure et la bataille des épinglages

La révolte d’une partie des jeunes a été suscitée par l’énigme de la mort de deux d’entre eux, encore, sur laquelle le voile de la douleur, de la nomination et de l’histoire particulière n’a pas été déroulé. Il n’y a pas eu publiquement la coupure d’un temps reconnu pour penser « l’impensable » celle de la perte de deux enfants. Il y a eu trop vite, d’emblée assignation à la chaîne signifiante de la délinquances et non pas arrêt de sens et silence devant des morts non-anonymes. Qui étaient ces jeunes, électrocutés, désintégrés ? La révolte s’est propagée ensuite comme une traînée de poudre enflammant sur son passage les objets de l’envie et du refus.

Nous avons à être sensible à l’usage que nous faisons chacun des mots de la langue pour accueillir ces événements. La révolte en devenant émeute, échappait au pouvoir d’assignation à résidence des mots qui viennent épingler une guise de l’être, au lieu d’être un signifiant appelant un autre signifiant pour que le sujet puisse circuler sous des identifications diverses, emprunts variables, labiles et non épinglage définitif et ségrégatif, mise en demeure par un autre d’être ça et rien d’autre.. Aux signifiants de racaille et de délinquant qui leur étaient mis sur le dos, ils ont répondu par un autre signifiant celui d’émeutiers « on n’est pas des casseurs, on est des émeutiers. », qui ne se réfère plus à la chaîne signifiante de la délinquance, mais à celle de l’explosion, du mouvement et du soulèvement populaire, donc à celle de leur histoire actuelle rapportée à celle qui les a précédés dont ils devenaient alors les héritiers. Est-ce l’émeute de 1830, celle de 1848, celles de Los Angeles ou de Bradford ? Car l’émeute est un signifiant qui s’articule au champ du politique et de l’action collective. En fin de compte ceux qu’on veut réduire à des comportements délinquants ne sont-ils pas en train d’interpréter l’incurie du politique sur les questions majeures de notre société. Et sous la révolte, s’aperçoit l’hésitation entre émeute et révolution ; s’y expérimente une échappée des territoires établis, un « devenir toujours à recommencer, une tentation de libérer la vie, là où elle est emprisonnée.

D’où l’importance de la façon et de quoi nous avons à nous faire destinataire dans ce qui arrive sans que nous le comprenions. C’est à la responsabilité de chaque adulte que ces jeunes s’adresse, dans l’attente d’un relevé de paroles qui ne les enfermera pas à nouveau, mais ouvrira « des avenirs » [5] fera passer du côté du vivant ce qui peut toujours s’invaginer en haine ou en destruction de soi ou de l’autre. Certains ne soulignent dans ces événements que les faits de violences exercées sur les personnes ou sur les biens, renforçant à nouveau une seule chaîne d’interprétation celle de la délinquance. Si la condamnation des actes délictueux est de l’ordre de la loi, l’échange concernant une recherche de causalité la plus large sur ce qui peut les déclencher s’avère indispensable pour tramer le tissus social. La société du spectaculaire a pour conséquence l’exacerbation de la valeur attribuée au visible. Quand ça flambe, ça peut être vu par les médias, ça peut être montré. Cela peut devenir un point d’appel possible pour être vu. Mais qui entend au delà de ce qui est montré et rendu visible par la machinerie médiatique ?

Cette fièvre adolescente ouvre une brèche entre le passé et le futur , elle appelle une suite d’où l’espérance pour une autre modalité du vivre puisse se dégager. Couvrir le feu ne laisse-t-il pas les braises à la merci de n’importe quel souffle ? Car une grande partie des jeunes comme une partie des adultes ne veulent-ils pas simplement pouvoir aussi être acteur de leur vie, et cesser de se chercher sans jamais accéder à la prouesse, dans une insatisfaction nue ?

Le pouvoir de l’émeute

« ...au point de vue du pouvoir un peu d’émeute est souhaitable. Système : l’émeute raffermit les gouvernements qu’elle ne renverse pas. Elle éprouve l’armée ; elle concentre la bourgeoisie ; elle étire les muscles de la police ; elle constate la force de l’ossature sociale. C’est une gymnastique ; c’est presque de l’hygiène. Le pouvoir se porte mieux après une émeute comme l’homme après une fiction. » Victor Hugo a écrit une friction et j’ai écrit une fiction. C’est sans doute par la fiction qu’on sort des frictions, par une nouvelle nomination de ce qui peut lier, et non par l’ « épaisseur triste » d’une vie privée axée sur rien sinon sur elle-même.

Victor Hugo était aussi celui qui disait que l’adolescence était le lieu d’une délicate transition, parce que « l’éveil du printemps » peut y prendre des formes surprenantes Il précédait Freud qui lui, inventa un concept « la libido » (depuis fort longtemps oublié, ou encore toujours méconnu), pour nommer ce qui surgit du corps des adolescents en tant que ce corps devient pour eux le lieu d’une satisfaction inédite et nouvelle. Véritable moteur à explosion, bombe à retardement, jouissance restant en partie étrangère au corps qui voudrait bien se civiliser, devenir plus raisonnable, mais qui continue à résonner, cause irréductible, en écart par rapport aux valeurs idéales et à la normalisation que le collectif veut lui imposer.

Françoise Labridy


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vous y trouverez aussi :

– Les identifications anonymes à un insigne symptomatique : anorexique, alcoolique, dépressif, hyperactif, délinquant, opposant avec provocation.....
– La façon dont les hommes se parlent les rend humains, inhumains ou a-humains : nous avons à habiter la langue et nous ne sommes pas seulement décrits par elle
– Transformer les hommes en choses pour les gouverner comme des choses : évaluation, expertise, contrôle
– Où sont donc passés les actes politiques en ce début de XXIe siècle ?

13 décembre 2005

[1Université Henri Poincaré, Nancy ; publication recommandée : Sport, psychanalyse et science en collaboration aux PUF

[2Sera-t-il permis de légender ainsi le tableau de Max Ernst : La Vierge fessant l’enfant Jésus, avec cet extrait de Tohu , Paol Keineg, éditions Wigwam, repris dans Là, et pas là, éditions le Temps qu’il fait, juillet 2005 ? :

De ses petits bien mis, au premier rang, rien à dire. De leurs joies, de leurs rires, rien à dire. De leurs jeux, de leur goût exquis, de leur esprit de géométrie, rien à dire. De leur habileté, politesse, brillantes études, rien à dire. Des petits de ses petits, rien à dire. De leurs écrans et claviers, des images qui font merveille, rien à dire. Cours normal, code pénal, rien à dire. Des beaux chefs, tables rondes, règles non écrites, rien à dire. De leur pays devant la loi, de la poursuite du bonheur, des frontières naturelles, rien à dire. (note remue.net)

[3Cité par Philippe Lacadée, Conférence L’éveil et l’exil chez l’adolescent

[4Hannah Arendt, La crise de l’éducation, in La crise de la culture, Folio/essais

[5Hafid Aggoune, Les avenirs, Farrago,