Serge Meitinger/Voisinages

À proprement parler, l’Être n’a pas de centre. Ni sujet (et nous ne saurions tenir ce rôle afin de lui être « un » centre) ni objet (pas de point de fixation ou de cristallisation qui l’arrête et le cerne en le figeant). Toujours situé comme sur nos entours, nos alentours, il tient du halo ou du champ vibratoire, s’accordant à notre attente, à notre entente et à notre attention comme un « proche-lointain » qui se laisse esquisser des yeux et s’offre à l’ouïe, à l’odorat, à l’intuition mais s’esquive dès que notre main s’approche ou lui fait un signe trop insistant.

L’événement a toujours lieu juste à côté, dans le silence et dans l’écart. Présence d’un arbre ou chant d’un oiseau, « pinceau de lumière », et cette « justesse », nous lui sommes souvent « mystérieusement accordés ». Nous avons cependant, dans l’ordinaire des jours où dominent nos préoccupations, à vaincre « notre indifférence » en rétablissant en nous « le plus âpre dénuement » et « cet état de silence/ d’où se lèvent les mots ». À ce prix, l’éveil est possible dans un monde remis à neuf, « dans une respiration/ assez large pour couvrir la journée ». Et le rythme nycthéméral entre alors dans la grande simplicité où « rien ne pèse » : la clarté des choses s’allie à celle de l’esprit.

Toutefois la pluie établit à sa guise les territoires et elle partage l’espace entre un ici et une contrée placée sous le signe de l’horizon : entre les deux, le rideau, vaporeux, « certain-incertain » de l’ondée, qui « n’aura livré/ qu’une éclaircie, un tremblement/ de l’air, une hésitation limpide,/ un frissonnement vite réprimé ». Mais l’intervalle ainsi pressenti s’accompagne d’une plus grave prémonition voire d’une véritable monition :

C’est un horizon au plus près de soi,

une sorte de noir défilé où

chacun un jour rejoint l’autre

sans parler, sans dire que

c’est la nuit.

* * *

C’est ce même horizon

palpitant près de soi qui

continûment s’éloigne.

Pour peu que nous avancions les mains

dans une forme de prière

un silencieux mouvement

nous l’enlève.

La palpitation conférée à cette frontière « proche-lointaine » par la pluie lui donne la qualité d’un intransgressable et marque la limite d’un au-delà qui est peut-être aussi l’ultime : le « noir défilé » pourrait bien être ce royaume des morts que toutes les religions placent au loin et nous dérobent en même temps qu’elles en parlent. Et le signe ou la « prière », trop précis, trop pressant, alors adressé à cet autre monde possible effarouche l’Être et entraîne son retrait, sa fuite, son élusion... Nous sommes prévenus : l’Être ou la mort ou le dieu, il ne faut les arraisonner, même par un geste de dévotion :

Les dieux à l’instar des chauve-souris tracent dans le soir leurs arabesques insouciantes. Ils nous contraignent au silence. Et si dans une forme de prière nous avançons les mains, ils s’éclipsent.

Est-ce pure illusion que d’entendre alors des rires étouffés au loin ?

Alors, ce sera l’humilité et le détour qui prévaudront, l’attention ou l’attente sans résolution, et l’hypothèse seulement aura le droit de se donner carrière sans insister, sans y toucher :

Se peut-il que nous puissions recueillir le bruit de leurs pas, le son de leurs voix, les rires aussi de l’autre côté ; que nous déplacions la frontière et que la table mise soit également la leur ?

L’homme, le proche, le frère, le voisin, vivant ou mort, encore vivant et déjà convié par ses morts, déjà mort et encore invité par les siens, en appelle à la mesure de toutes choses. La mesure est couleur : le bleu des ardoises ou des volets confronté à l’ « irréfragable », le bleu du ciel ou du vitrail perforé de lumière, l’encre qui verse la nuit dans l’eau du jour. La mesure est le paysage imposant son aune aux présents comme aux absents, aux distraits comme aux attentifs ; sa dureté et sa douceur, sa distance et la présence de la haie qui s’impose après l’averse, revivifiée ; le pays devenu paysage a « la ferveur d’un compagnon tranquille quand l’escorte la lumière et que les eaux n’ont d’autre souci que d’exposer une surface lisse ». La mesure est « la distance de la pierre à soi », elle écarte et allie indissolublement. La mesure est « gorge ouverte », celle de l’oiseau qui explose en son chant sans jamais se disperser, ramenant toujours à l’originelle vigueur, celle de l’homme s’essoufflant à ouvrir le sol et à porter l’espace, en un « souffle » pris et repris « au bol/ usé de sa poitrine ». Jusqu’à la limite...

« C’est la limite » qui fait l’homme et fait de lui notre mesure du monde. Le ciel est infini, mais « il se mire/ dans une tête d’épingle » ou une flaque dans le sentier sous le pas. Les choses viennent jusqu’à notre bord, visage, fenêtre, langage, papier, voix et font signe... La lumière même et les branches et le fragment d’horizon, qui tient ciel et mer entre deux bornes claires, dessinent « le point d’où l’on rejoint le plus obscur en soi ». C’est quand cela se renverse ainsi en notre conscience, quand cela se restreint et resserre qu’on approche enfin l’autre, par la mémoire commune, par le lieu commun (vérité partagée et sol natal), et qu’on se connaît enfin des « proches-lointains » qui sont proprement des voisins.

Ce monde de mémoire nous dépasse et englobe : il porte vers l’enfance, la nôtre et l’immémoriale, celle des enfants morts et qui rient quelque part. Il anticipe « une butte de terre dans le petit cimetière »... Nous connaissons la joie et, la lumière, nous sommes « dedans sans même [nous] en rendre compte ». Nous démêlons les jours et que dire de plus de notre cheminement :

J’entends les rires des enfants,

les vieux morts - ce trouble mélange

qui rembouge le temps.

Je vais au devant de cette ombre.

Là, le futur se voûte,

c’est un ciel sans image.

Je m’étonne de la sûreté

de mes gestes, de la pression

du cœur, du fil de mon

sang.

La station vive d’un corps en pleine santé et son allant propre restent un mystère ; car le corps se dégrade, se délite avec la même « sûreté »... L’on peut bien sûr imaginer un mythe qui est celui de l’éternel voyant, du cyclope qui finit par crever lui-même son œil unique pour mieux voir et qui recouvre alors « la vue, peut-être même l’innocence./ Celle qui n’ignore pas contre quoi/ butent les jours ». Soudain le monde se mettrait à ressembler au monde, mais, pour nous, au jour la journée, il se ressemble bien peu et, le plus souvent, il ne ressemble encore à rien. Il ne nous fournit d’emblée guère d’appui et nous devons lui imposer notre patience tant que nous en avons la force. Il y a, pourtant, entre « proches-lointains », un signe qui vaut pour tout, un signe qui vaut tout, une parole, un sourire, de voisin à voisin :

Il n’a plus d’appui. Ses jambes flageolent. Par endroits le sol cède sous lui. Il s’en extrait malaisément. Mais il avance. C’est la nuit sans trêve. Sous le couvert des nuages la lune embarque. C’est la nuit façonnée comme un outil de bronze retrouvé dans la terre. Il s’arme de patience. Son œil entame la ténèbre et le rebord caillouteux du chemin. Il a les mains assurées, les paumes dures. Elles prennent des pierres coupantes. Le sang ne les tache pas. Lentement ses pupilles s’agrandissent. Il voit. C’est la nuit pourtant mais il voit. En voisin, je m’approche, je le hèle. Il se retourne et joint la parole à son sourire. Bientôt le jour, me dit-il.

C’est ici le cyclope à l’œil crevé qui s’avance dans la nuit comme sur une terre qui roule et croule sous le pied et c’est Chep, le voisin à l’antique vélo, qui « a un combat à mener contre sa jambe malade ». Levé avant le jour, il s’avance dans le monde encore fermé de « la ténèbre », impose au sentier et à l’ombre son pas incertain mais têtu, affronte la roche et la soumet à ses mains comme les hommes de la préhistoire se sont soumis le silex et le bronze. Ce sont les mêmes gestes, la même nuit et la même aube, la même ténacité. Il n’y a plus qu’à ajouter, pour parfaire la preuve et avérer la plénitude de l’humanité ici en jeu, l’intensité discrète d’un salut matinal, simple comme bonjour, associant le mot au sourire. Le voisinage - au sens actif du terme : la faculté d’ « être et de vivre ensemble » - malgré l’écart, l’indifférence, la timidité ou la pudeur, les mille aléas de l’existence, révèle son efficience. Respecté en son approche distante, insolite, maladroite, peut-être incongrue, le voisin véritable - pour chacun d’entre nous, l’homme des entours ou des alentours - devient, par son allant et par son geste, l’hôte, celui qui accueille, celui qu’on accueille, c’est-à-dire le gardien ou l’intercesseur de l’Être.

2-4 décembre 2005.