Fabrique d’aphorismes

(La souris se joue de l’obstacle de sécurité.)

Derrière la porte verte, un rideau de fer : ce que l’on usine dans cette « société anonyme » demeure mystérieux, malgré un nom venu tout droit de l’Est.

On dirait une officine pas très catholique, peut-être sous surveillance de la DST ; ses agents sont d’ailleurs déjà intervenus dans cette même rue Bichat qui longe l’hôpital Saint-Louis à Paris.

La lumière (un flambeau ?) vacille en plein jour, c’est louche.
Je pénètre dans l’atelier : il s’agit d’une fabrique d’aphorismes.

Une dizaine d’ouvriers composent sur commande, en caractères de plomb (récupérés lors de la dispersion de l’Imprimerie nationale), diverses sentences, proverbes, adages, apophtegmes, formules, maximes, pensées. « Demandez, on vous les écrira ! » affiche fièrement un panneau dans l’entrée.

Le ministère de la Culture, me dit Gérard Manvut, le contremaître, est l’un des meilleurs clients de l’entreprise, qui compte aussi des services publics et multinationales en tous genres : car les discours des dirigeants exigent de plus en plus, en fonction d’événements officiels ou internes, des aphorismes frappés au coin du bon sens.

Mais ceux-ci sont aussi souvent basés sur le paradoxe, par exemple : « Pourquoi certain écrit-il ? Par ce qu’il n’a pas assez de caractère pour ne pas écrire. »

Le patron de la société est, hélas, en déplacement à l’étranger. Une de ses phrases est reproduite en lettres rouges au-dessus de l’énorme linotype qui fait tout un boucan de locomotive à vapeur : « La langue sera la baguette qui trouve les sources de la pensée » (Karl Kraus).

Lorsque je demande à mon interlocuteur, qui humecte régulièrement sa cigarette éteinte fichée au coin de la bouche, s’il arrive que des écrivains viennent se fournir ici, dans la fabrique d’aphorismes, le contremaître sourit.

Il me lit alors celui-ci, punaisé au mur, comme il le fait sans doute pour chaque visiteur : « Ô volupté dévorante des expériences du langage ! Le péril du mot est le plaisir de la pensée. Qu’est-ce qui a tourné là, à l’angle ? Pas encore perçu et déjà adoré ! Je me précipite dans cette aventure. »

Dominique Hasselmann - 7 janvier 2006