27 - Simone Stoll|Direct Painting, softbodies-extra

Simone Stoll, softbodies-extra, Éditions La fabrique sensible janv. 2006, 32 pages quadri

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Dans la réalité close et sans bords du tableau, le vide délimite l’espace d’une présence flottante, elle-même pétrie par le vide, espace indéfinissable, dynamique, à la fois profondeur et surface, où se tiennent les softbodies-extra, aux tons rose comme la muqueuse, ou la membrane cellulaire, se présentant nus, sans effort, ni stratégie, avec l’ambition d’une honnêteté absolue.

Ce vide, qui occupe systématiquement le fond du dessin, n’est pas une surface blanche que la figure viendrait combler, il n’a pas rôle de structure, de support. Il agit comme catalyseur, révélant aux enveloppes molles et sensuelles des softbodies, la brusque réalité de leur nature périssable. Chaque softbody-extra évolue dans une lumière absolue, comme sous un rayon de lampe chirurgicale et, ne dissimulant rien à ce qui l’éclaire, fait l’aveu de sa vulnérabilité.

In microscopy one discovers bodies in layers, versions, surfaces become visible or blur into the mass. I felt a need to come closer to that invented body. (Simone Stoll)


L’omniprésence du périssable, qu’illustrent les effets de transparence, nourrit l’état vibrationnel de l’œuvre dont se nourrit chaque figure. Une fragile vie donnée pour organique, faite de textures transitoires, parvient à faire sentir la réalité élémentaire de la représentation sous forme de désir, et à imposer la parenté directe de ce désir, fait de lignes et de couleurs, avec le système nerveux humain. Une pulsation binaire, que Gilles Deleuze appelle force, ou levier, apte à produire la sensation, faite d’oppositions (ouvert/fermé, glabre/poilu, opaque/transparent, solide/fluide, lignes tremblées/arrondies, gamme chromatique nuancée sur deux teintes), accentue encore l’effet de présence de ces pseudo-corps, présences vulnérables et sexuées dont les singularités s’estompent, hostiles à toute assignation, mais dont la fonction est immédiatement identifiable : faire naître l’organicité à l’idée du partage.

Softbodies-extra are the interim results of a search for sensuality and identity. The human is seen as it may be, raw and fragile, given a shape inspired by the female sex.

Durant ce partage, les figures de Simone Stoll se déclinent à l’infini comme esquisses jumelles. La féminité, libérée de l’organisme, redessine ses organes. La peinture impose le face-à-face avec l’autre en tant que puissance sexuelle et biologique mais aussi, parce que la rencontre s’effectue au contact du vide dont elle procède, en tant que promesse mortelle.

Plus l’oeil se rapproche, plus il se centre sur un écart, une nervosité, un resserrement du trait qui affole les formes et les casse sur des pointes. Le champ de la vision rétrécit, il est happé par une zone centrale où les masses hésitent à se reconnaître en tant que lèvres, sexe, plaie, cicatrice ou simple trait. Une masse mobile de formes et de couleurs, calquée sur le modèle organique, justifie et revendique par la manière qu’elle a d’apparier et de fondre l’une dans l’autre chacune de ses parties, son appartenance au vivant. L’indétermination de ces figures s’infléchit peu à peu, de toile en toile, vers une surdétermination, une surnumérisation, réticentes à la loi des séries, qui accroissent leur pouvoir d’irradiation et leur aptitude à transposer explicitement, mais de manière abstraite, l’analogie sans cesse redéfinie entre le sexe et le corps.

Les softbodies-extra semblent ainsi se réduire à l’épure d’entités intensives. Toutefois, si leur modulation complexe conserve la clarté d’une seule note tenue (les nuances et les contrastes des surfaces diffusent, en profondeur, une seule intention : trouver l’œuvre au-delà des organes) cette note, expression d’un désir viable, ne saurait se priver du rapport au réel et tempère, féconde par la mesure, le surgissement partout où il se produit. C’est pourquoi les figures de Simone Stoll n’acquièrent jamais tout à fait les caractéristiques du corps sans organes d’Antonin Artaud. La représentation organique, détournée au profit de l’abstraction picturale, garde visible les stigmates de ce détournement, laissant transparaître les références figuratives d’une tradition classique au travers l’invention et la redéfinition du corps humain, du corps féminin.

Cette trace situe exactement la zone de partage entre figuration et abstraction dans le mouvement sur le vif, et direct, du tableau libérant le désir de la nécessité de l’organisme qu’il décompose, et recompose. Le corps se voit ainsi continuellement réapproprié par la peinture, si bien qu’il n’existe plus sans elle, comme il ne peut exister, tel quel, sur le tableau. Entre figure et sac d’organes, les softbodies-extra traduisent le vide sous forme de désir.

Et le désir porté par la peinture se déploie, non pas dans la couleur et sur la ligne, mais comme elles, en provoquant l’événement qui plonge soudain la vie dans la sensation immédiate de l’autre. Les softbodies-extra actualisent une sensation aussi directe que le regard.

Philippe Rahmy - 24 janvier 2006