Jean-Paul Goux
lyrique et singulier

Au Banquet du Livre (Lagrasse) , en 1997, François Bon rend hommage à Jean-Paul Goux


Il n’y a pas, globalement, d’injustice profonde dans l’histoire de la littérature. Des textes qui restent vingt-cinq ans dans les placards (Une saison en enfer) finissent par en sortir, des Mémoires faits pour des archives confidentielles deviennent la référence des plus exigeants auteurs (duc de Saint-Simon). Simplement, l’histoire littéraire prend son temps, et crée des décalages qu’on a beaucoup de mal à ne pas considérer comme injustes, même si provisoires.

Jean-Paul Goux a été un auteur déterminant pour moi il y a vingt ans, quand, ne sachant pas moi-même ce que je cherchais, sauf que cela passait par la littérature, et qu’il me faudrait attendre encore longtemps la maturation d’un premier livre. C’étaient des livres élégants, liés à une revue turbulente (Digraphe et sa collection), et surtout, des livres en prose, où pour la première fois je découvrais la liberté possible de son usage dans notre présent le plus immédiat, et ses grandes villes et ses usines, son bruit et pourtant ce que nous exigions de beauté, de continuité aussi au vieil héritage, des poètes, des peintres. Et cela se passait en prose. Je me souviendrai toujours, dans mon usine, d’un type prenant dans mon sac le livre de Goux que je lisais et se mettant à lire à voix haute, pour se moquer, parce que la phrase ne finissait qu’au bout de deux pages. Et nous étions sept dans ce coin derrière les machines, où nous buvions le café dans les senteurs d’huile, et soudain la cadence, le grand lyrisme de Goux (c’était ce livre magistral, et bien sûr indisponible désormais, qui s’appelait Le Triomphe du temps) en imposait même à ce type, qui n’avait pas de livre chez lui, trouvait de lui-même les balances, les amplitudes, et voilà que tout le monde écoutait, on ne se moquait plus.

Ce que je ne savais pas encore, c’est par quels chemins cela passait, d’accéder là.

Par quelles lectures, par quelle discipline pour soi-même. J’ai eu l’audace de le rencontrer. Je ne sais plus comment je m’y suis pris, parce que je ne suis pas coutumier de cela. Il a lu mon manuscrit en ébauche. Je me souviens d’une séance chez moi, sur une page, et lui devant moi, l’auteur considéré si rare, avec tant de respect, en train de me démonter ligne à ligne une page dactylographiée. Après j’ai travaillé, plusieurs mois, mais je tenais mon livre.

De lui aussi j’ai appris les dettes, le chemin : les noms de Gracq, Chateaubriand, et bien sûr Claude Simon, je ne les aurais peut-être pas si vite fréquentés s’il n’y avait pas eu la rencontre de ce garçon à la longue mèche, à la voix presque chuchotée derrière les cigarettes, remplissant sans marge d’une écriture minuscule et serrée ses grandes pages.

Jean-Paul Goux n’a jamais écrit de façon mineure. Dans sa tentative, jamais le monde, dans ses empoignades, ses désordres, politique et jardins, n’a été absent ou délaissé. Sa grande cadence lyrique emporte tout. Un autre livre indisponible, mis au pilon, de Goux : Mémoire de l’enclave (Mazarine, 1986) [1]. Deux ans chez Peugeot, un livre de commande, deux ans à arpenter les habitats ouvriers, à discuter par pleines nuits avec les gars aux mains abîmées. Un livre de six cents pages, le livre le plus total, le plus fouillé, sur l’usine, au moment où l’histoire bascule, les renvoie au passé. On n’a pas voulu le reconnaître ni l’entendre, même si ses livres, désormais chez Actes Sud, ont enfin pignon sur rue.

Au Banquet, aujourd’hui, c’est cette voix singulière, une des plus audacieuses, obstinées et résolues, de la prose française d’aujourd’hui, qu’il nous sera donné ensemble de découvrir. En prélude à l’injustice défaite.

6 août 1997

[1Réédité depuis, chez Actes Sud, dans la collection Babel, 2003