phrases du jour - 2005

5 juin

Il y a les conteurs et les écrivains.

On conte ce qu’on veut ; on n’écrit que soi-même.

Jules Renard, Journal

cité par Jacques Ancet dans sa préface au Livre muet

de Ramon Gomez de la Serna (éd. André Dimanche)


29 mai


Sur ses terrasses, Francesco Biamonti cueille un citron doux rescapé de l’hiver, choisit les prunes et les pêches les plus mûres, commente les différentes espèces de mimosas, loue le vin des « terres blanches ». Conversation anodine ? Elle se prolonge dans les silences, comme chez ses personnages : « Edoardo ne répondit pas : il regardait un fragile amalgame : un papillon sur une fleur ondoyante. » Il parle de la musique d’Olivier Messiaen dont il accompagne ses nuits, qui divinise les oiseaux, les bruits de la nature : le violon ténu et lointain et le pas lourd de l’homme. Il parle aussi de l’impossible tâche de l’écrivain qui voudrait traduire le chant des sirènes.

Ce chant que l’on ne peut entendre sous peine de mort et que pourtant, parfois, dans quelques mots très simples, on croit parvenir à capter. Constant et fragile défi à la mort.

« Faulkner disait que chaque page est un désastre, et que plus belle est la page, plus grand est le désastre... Pour moi, écrire est un désastre lumineux. »

François Maspero, traducteur de

Attente sur la mer (Attesa sul mare), roman, Seuil, Paris, 1996 ;

Les Paroles la nuit (Le parole, la notte), roman, Seuil, Paris, 1999.

in Le Monde du 20/09/96

22 mai


il y a toujours une promesse avant la promesse : une promesse faite à moi par les autres, en échange de laquelle je promets de tenir ma promesse. La promesse n’est donc pas un acte ponctuel. Elle a son histoire. Et si on peut la considérer comme du futur, c’est qu’elle est en même temps la reconquête d’une dimension du passé. La promesse n’est pas seulement au futur, elle était le futur du passé. C’est ce que je viens d’appeler le futur antérieur.

Paul Ricoeur,
entretien dans l’Humanité du 24mars 2004.


15 mai


le poète : une fenêtre qui doit rester ouverte

sinon le monde moisit


Patrick Beurard-Valdoye

La fugue inachevée p. 123.
Editions Al Dante/Niok, 2004


8 mai

Ecrire depuis et à partir de

Ecrire depuis et à partir de, et non pas sur et à propos de, voilà ce qu’une critique libre et inspirée pourrait encore tenter.

Olivier Schefer, Traceurs d’horizon,
in L’étrangère 08/09, Sur la Critique, Bruxelles, 2004)


1 mai

Ecrire est un savoir ombreux.

Ecrire est un savoir ombreux. Sa lumière est incomparable. Il est singulier d’écrire dans une époque barbare. Il l’est bien davantage de considérer l’enténèbrement du monde qui résulte non seulement de l’obsolescence des formes littéraires mais de la mort de la langue qui nous a constitués et dans laquelle la littérature n’aura pas été que l’exercice d’un pouvoir temporel ou une figuration romantique mais une vie d’homme tout entière vouée à une tâche où j’aurai accepté sans regret, avec ferveur, voire dans la joie de ce qui me détruit tout en me gardant en vie, de n’être qu’un appel éperdu de sens.

Richard Millet, in Le dernier écrivain ; fata morgana, décembre 2004


24 avril

La nature est, dans l’oeuvre de René Char, cette épreuve de l’origine, et c’est dans cette épreuve où elle est exposée au jaillissement d’une liberté sans mesure et à la profondeur de l’absence de temps que la poésie connaît l’éveil et, devenant parole commençante, devient la parole du commencement, celle qui est le serment de l’avenir.

Maurice Blanchot, "La Bête de Lascaux", in Une voix venue d’ailleurs, Paris, Gallimard, "Folio/Essais", 2002, p.63.

17 avril

On naît dans une dissemblance, et l’écrivain, dirait-on, de la façon la plus nécessaire.
Tout son effort sera de frayer le chemin d’une autre origine, de laisser advenir les choses comme virginalement : de les laisser apparaître pour qu’un « moi » simultanément se découvre dans cette apparition et retrouve en elle sa propre ressemblance. » Ce processus de désencombrement, de déconditionnement, est une traversée inajournable, en vue de savoir « qui je suis avant de mourir » (Chappaz).

Alain Bernaud, Passages de Maurice Chappaz recension de "Maurice Chappaz" de Christophe Carraud, aux éditions Seghers, 2005.


10 avril

Il y a de la mort dans toute beauté

A quoi sert la beauté mortelle ?

in Adrian Grafe : Gérard Manley Hopkins, La profusion ténébreuse, Presses Universitaires du Septentrion

et pour qui désire musique dans la poésie, cette proposition de François Nicolas et cette poignée de mains


3 avril

i.m. Eugène Le Cabec, qui pensait et écrivait "avec"

nous écrivons dans le don et le passage précaire d’être avec, avec tous les autres des voix exilées, muettes de tant de proximité, mais la parole empêchée se donne à entendre dans l’aura impassible et généreuse qui émane de leur corps écrit.

Et le salut du soleil sur les pierres, muettes elles aussi, d’invasion matinale.

Patrick Laupin, LES VISAGES ET LES VOIX, Le chemin de la Grand-Combe Editions Comp’act

27 mars

Pour Ch. T.

Il n’y a pas de paradis... Il y a seulement la résistance passionnée aux vents coulis poétiques pour que sourde à la fin de la forme brutale la petite lumière de la tendresse humaine, et qu’en soit éclaircie notre condition...

Bernard Noël, Sans garanties, in Pour André Frénaud,

Cahier neuf Editions Obsidiane/ Le Temps qu’il fait, 1993

à lire (merci au site des édition Comp’Act) ce Poème publié dans "Il n’y a pas de paradis" (1962) sous le titre "Armoiries pour une arrivée le jour de la fête des rois".


20 mars

Tout homme bien portant peut se passer de manger pendant deux jours, - de poésie, jamais.

Charles Baudelaire, Conseils aux jeunes littérateurs ; O.C.,II, Pléïade, 1976)

cité par Jérôme Thélot, Au commencement était la faim ; encre marine, 2005


13 mars

L’éthique, c’est l’esthétique du dedans.

Pierre Reverdy,

Le livre de mon bord, Notes 1930-1936, Mercure de France MCMLXXXIX)

recommandé : Pierre Reverdy sur le site Chantiers


6 mars

Elle seule, la poésie, est par elle même la vie qui est la tension vive, et qui, par son tressaillement, nous fait connaître qu’elle sent notre présence.

Et, mieux que là, où trouve-ton le couple déchirure-arrachement ?

Patrick Wateau, minerve José Corti 1999, en lisant en écrivant

27 février

ce qui le caractérise, une résistance sauvage à tout ce qui empêche l’homme, ce qui en tient lieu, d’être nu, dans l’éternel recommmencement de l’aventure. Armé de mots-grattoirs qui se font mal à l’attaque du monstre Esprit, du monstre Dieu, du monstre Beauté ; en vue, non d’un poème, certes, mais d’une vie à part entière pour tout tout le monde, la mort derrière soi, mise au piquet, son bonnet d’âne jusqu’au menton ; l’homme enfin livré à son cri silencieux, hic et nunc, hors toute contrebande, falsification, trompe-l’oeil de judas. Tout compris.

Georges Perros

la mort de la mort, in Givre n°2-3, consacré à Bernard Noël, 1977

Correspondances, Bernard Noël Georges Perros, Editions Unes, 1998


20 février

"La douleur est un morceau de soleil"
Philippe Rahmy, cité par Jacques Dupin dans sa postface de Mouvement par la fin - un portrait de la douleur. CHEYNE EDITEUR - COLLECTION GRANDS FONDS

Lire Philippe Rahmy : Une fin des certitudes, chroniques.


13 février

[...] mais je voudrais une revanche. Ou plutôt, je voudrais - tant pis la chose était déjà risible de mon temps -, je voudrais une sorte de justice. Celle qui passe toujours à côté de ceux qui la désirent sans les voir. La pute pour riches. Je ne lui en veux pas d’être ce qu’elle est, je souhaiterais simplement qu’elle ne se cache plus sous ce qu’elle n’est pas. Je souhaite qu’elle se flatte d’être partiale, qu’elle se targue d’ajouter à la misère, qu’elle se félicite du crime parce qu’il est charmant. Les victimes doivent leur place à la bêtise et à la soumission. La servilité générale doit être entretenue par une oppression qui la récompense. J’ai dit cela crûment et l’on m’a condamné au lieu de me reconnaître. Je suis le martyr inconnu du vocabulaire pour avoir tenté de remettre une petite dose de littéralité, c’est-à-dire de justesse, dans la dénomination. Cela mettait en rage mes contemporains, qui se sentaient démasqués ; cela fait rire aujourd’hui les vivants si bien qu’ils en redemandent.

Bernard Noël

Le retour de Sade (scène VIII), éditions Lignes-Manifeste 2004
Au théâtre de la Colline, à la "Manu",


6 février

La phrase. Chez les uns, sautillante comme une bergeronnette ; chez d’autres, en fractures tectoniques. Ici, par ressacs au-delà du dit. Là, dans ses parenthèses -encavée, lovant son silence. Moins qu’une voix soeur, nous cherchons peut-être un rythme frère. Même si nous la savons mal, une langue peut soudain scander, incanter, comme réveillant -quoi, en nous ? Béroul, Saint-Simon, Lautréamont, Reverdy, Schehadé lus, bien lus, dans des prisons, des cimetières, des observatoires ...

Christian HUBIN
parlant seul éditions José Corti, 1993


30 janvier

pour saluer la naissance des éditions Argol (Catherine Flohic)

Parce qu’ils sont toujours agitation, mouvement, éréthisme, Argol et Maldoror ont des effets d’entraînement auxquels le lecteur ne peut s’abandonner longtemps sans se convaincre qu’ils appellent à autre chose qu’une simple lecture, et que la seule façon d’entrer soi-même véritablement dans ce tourbillon enthousiaste, c’est de se mettre à son tour à écrire.

Jean-Paul GOUX

ARGOL ET MALDOROR : QUELQUES PROPRIÉTÉS DES OBJETS AIMÉS (revue Théodore Balmoral, 26/27, printemps-été 1997


23 janvier

à François Rannou

Nous avons la même langue, bien au-delà de la langue !

Fazil Hüsnü Daglarca

en réponse à André du Bouchet : « Nous ne nous connaissons pas et pourtant chaque mot nous reconnaît sur le champ ! Nous nous reconnaissons parce que nous avons attendu toute une vie ! »

Dans le beau texte d’Anne de Staël : Polyphonie (une conversation dans un café d’Istanbul) complétant dans "La Rivière échappée" numéro 10 (1999) une petite anthologie de Fazil Hüsnü Daglarca.

Voir aussi l’ouvrage bilingue, publié chez Cheyne, L’Oiseau à quatre ailes. Traduit du turc par Ahmet Soysal. Préface de Sébastien Labrusse.

16 janvier

La comédie des feuilles, n’allez pas la jouer aux arbres.


Henri Michaux

cité par Gérard Titus-Carmel, Epars, Le Temps Qu’il Fait, 2003,
au chapitre : H. M., LE GUETTEUR ABSOLU.


Créer des concepts, malmener des langues, aiguiser des styles, trouer la pensée, voilà d’abord le travail. Et c’est aussi une fête, il ne faut pas l’oublier : non pas une affaire de lampions, mais encore une affaire d’impétuosité et de mise hors de soi. C’est une fièvre contractée dans l’ouvert auquel la pensée s’expose. Si elle ne s’expose pas, elle sombre : il faut le dire sans pathos, sobrement, mais avec la dernière force. A la fin, il ne faut pas - pour le dire avec Artaud - que le ronron philosophique de l’être recommence à foutre la vie.


Jean-Luc Nancy

Un jour, les dieux se retirent
William Blake & Co. Edit., mai 2001

Lecture par Denis Lavant, dans Poésie sur parole, le dimanche 9 janvier à 16 h sur France-Culture, qui permettra également de faire connnaissance avec la poète russe Vera Pavlova (L’Animal céleste, ed. l’Escampette)

20 juin 2005