Villa Chagrin, de Marie Cosnay

« Un dévoilement sans fin, voile derrière voile, plan sur plan de transparences imparfaites, un dévoilement vers l’indévoilable, le rien, la chose à nouveau. Et l’ensevelissement dans l’unique, dans un lieu d’impénétrables proximités (...) » : paroles de Beckett à propos de qui se risquerait à écrire sur la peinture, que Marie Cosnay met en exergue à son dernier livre [1], et dont la puissance programmatique est évidente, dès les premières pages.

Car il ne s’agit pas là d’un récit, non, mais d’une sorte de chant profond et constamment maîtrisé, un creusement, sur le ton de la plainte assez souvent, et qui, accrochant dans son mouvement circulaire des motifs récurrents, s’approche peu à peu, sans jamais la saisir tout à fait, de l’énigme qu’est son propre destin pour celle qui, par bribes, en prend conscience, et tente de le parler.

Ces motifs sont, entre autres : la ville - Bayonne - et l’Adour qui la traverse ; mais aussi le monde autour, et de plus en plus éloigné à mesure qu’on évoque les voyages de l’amant perdu ; le destin aussi de Bram Van Velde et des trois femmes qu’il a aimées, leur vie pathétique et erratique, celle de Marthe Arnaud en particulier, le vis-à-vis et comme le double douloureux de la narratrice... (« Il fallait dire l’abandon, le mien et celui de Marthe, le même, je voulais du moins qu’ils fussent les mêmes. ») Autre récurrence encore : cette "fatigue" qui vous met souvent à terre, qui vous accroupit, comme il arrive si souvent à Marthe, avec l’insolence d’une enfance qui perdure et qui n’en peut mais...

L’entrecroisement « sans fin », le ressassement de ces motifs, nouent ainsi, sous le mode de l’interrogation, de la quête incertaine, les fils d’une nécessité dont la nature secrète, elle aussi, est énigme.

Il en va ainsi de chacune de nos vies...

« Pour dire l’accalmie des amours par-delà le désastre, ou le contraire (la calamité chevauchant les petites chroniques où nous nous tenons) j’ai cherché une histoire. »

Quelle histoire ? S’il s’agissait d’une histoire rangée dans l’économie plate d’un temps linéaire, il y aurait convention et tricherie... Et ce n’est pas ici le cas.

J’ai parlé de plainte, mais c’est au sens que prend ce mot dans la tragédie, dans la tragédie grecque en particulier, la querelle, la "source" privilégiée de Marie Cosnay, il me semble (à côté aussi, dans ce livre, d’Ovide et de ce qu’il dit du « suc du corps » quand il vient à manquer). Et je reprends exprès le mot de Simone Weil pour évoquer la fascination qu’exerce sur Marie Cosnay, et sur nous encore, la clarté de cristal à quoi correspond parfois l’expression du malheur chez ceux qui, comme les héros grecs, éprouvent la coïncidence parfaite de leur destin avec l’ordre du monde, cet ordre dont la beauté des choses, si déchirante dès qu’elle se manifeste, est comme le double mystérieux : « c’était terminé, on était de ce côté, d’où rien ne pourrait nous ramener, je regardais, il restait ceci : regarder - un éveil d’oiseau à l’heure précise, avec le regret poignant de ce qui était déjà empoigné. »
Mais écoutez plutôt :

Elle est venue la mort, nous ne sommes plus des enfants, nous ne disons pas un mot, c’est la mort mienne, regarde-moi - tu es l’ombre habillée d’un costume trop grand car les disparus rétrécissent, ils ont beau être en vie les disparus ont rétréci, celui-ci, ombre marquée aux flancs, a une vie de cristal, magnifique.

L’écriture de Cosnay, qui porte en elle l’exigence et la puissance de la compassion, c’est tout sauf l’emphase : c’est d’abord l’économie des moyens, le resserrement de la phrase autour de brèves séquences qui s’enroulent en spirales, ou qui s’interrompent et s’illuminent en aphorismes, se rassemblent autour de quelques mots dressés comme des poèmes, dont la beauté nous réconcilie avec nous-même et, contre tout ressentiment, avec notre histoire : « Je sais le monde vaste, miroir de celui qui tout étroit l’étreint », dit-elle.

Ou encore cette sagesse (est-ce qu’elle ne murmure pas en secret, et comme à son insu, que l’amour invisible et illisible est cependant très proche...) :

Ce que je savais, je l’avais parcouru, c’est que le morceau de vie, ce manteau, qui nous couvre et nous passe est de lieu en lieu déchiré, laisse voir le ciel, l’abîme, une route aux embûches et petits tumulus érigés pour trébucher, laisse voir les lumières fugaces. Quand on cligne de l’oeil et prend de la hauteur, c’est pourtant une longue route, unie, semée de graviers dociles, que l’on voit. On ne sait plus telle douleur, si on la laissa en suspens. Il était possible de vivre avec telle chose en suspens, non réglée, non rangée, non bricolée.

Jean-Marie Barnaud - 11 février 2006

[1Marie Cosnay a publié Que s’est-il passé (2003), et Adèle, la scène perdue (2005) dans la collection Grands fonds de Cheyne éditeur. Voir aussi, ici même, « En outre », dans la revue de l’été 2005. Par ailleurs, on nous annonce que l’émission de France culture « Le livre du jour » sera consacrée, le 10 mars, à Villa chagrin.