Duras | Vous êtes là, sur le balcon des Roches Noires, par Michèle Sales

« Vous êtes là, sur le balcon des Roches Noires... », ce sont quelques pages de Avenue de la Mer, récit de la rencontre de Michèle Sales avec l’œuvre et la présence de Marguerite Duras à Trouville où elle-même a passé les étés de sa jeunesse.

Construction en écho à travers les découvertes émerveillées et les blessures de l’adolescence dans la ville qui étend le territoire de ses images le long des avenues et de la plage, au pied des Roches Noires, ce voyage fort et obstiné se poursuit à travers les époques d’une vie, celle d’être une fille et celle d’être une mère, celle d’être une lectrice de Marguerite Duras et celle de devenir à son tour écrivain, jusqu’à ce texte qui les recueille et les rassemble avec ses propres mots.

De Michèle Sales, remue.net a publié précédemment « Le texte c’est la maison. La maison c’est le livre »(MD) et un extrait de Avenue de la Mer dans une version de travail antérieure.

Note de septembre 2008 : Avenue de la mer vient de paraître aux éditions In8.
DD.


Enfants on arrivait par le haut vers Cabourg. Il y avait un endroit d’où l’on voyait toute la côte de Houlgate à l’embouchure de l’Orne. On guettait. Le premier qui criait, « elle est haute » ou « elle est basse » avait gagné. Arriver à marée haute était mieux que d’arriver à marée basse. Un plaisir plus grand. Le rythme des marées organisait les vacances.

Vous êtes là, sur le balcon des Roches Noires, petite silhouette. Si haut au-dessus de l’eau, cette eau qui est au centre, autour, partout dans vos livres. Vous ne lui tournez pas le dos, malgré la peur envahissante. La maison comme le livre contre la peur. Très haut dans le ciel, comme volent les mouettes.
Au fond de la baie de Seine ne viennent souffler que les restes des grandes tempêtes. Les vagues sans obstacles ne sont pas menaçantes, il n’y a pas de gouffres ni de monstres, c’est une mer intérieure. La plage découverte est innocente. Du sable, un peu de vase, des creux à peine formés, de toutes petites rivières claires. La nudité simple de la marée basse.

N’ayez plus peur, Marguerite. Vous êtes définitivement à l’abri, vous avez résisté longtemps.

J’habite une ville où le fleuve s’inverse. Toutes les six heures l’estuaire se vide et se remplit. C’est nécessaire à la vie, une alternance. L’eau monte, l’eau descend, elle dégage des zones boueuses où grouille la vie, elle emplit les berges jusqu’au bord. Les oiseaux pêchent, les bateaux remontent. Je n’ai pas de craintes. Juste un pincement au cœur quand il ne reste que la boue, et la satisfaction de l’eau qui coule à plein bord.
Faire l’amour. Faire des enfants. Faire des soupes et des gâteaux, nourrir, soigner. Bâtir et occuper des maisons. Écrire. Faire de la vie pour recouvrir ce qu’on a appris de la fragilité des êtres. Avoir toute une vie à vivre. N’avoir que ce temps.

Vous êtes dans vos livres et dans ma mémoire. Je peux vous imaginer marchant enveloppée de pluie, hors saison, quand la plage n’est plus un objet de vacances. Vous imaginer au soleil, et toujours ce vent frais de Normandie, vers le soir, qui lisse vos cheveux et vous fait fermer les yeux. Vous savoir écrivant, portée par un amour neuf.
Avant vous, le jeune homme élégant et fragile qui se repose dans sa chambre avec vue sur la mer. Sur la jetée des filles passent en riant, joues roses et dorées par le soleil et l’air vif. Lui aussi écrivant, dans la fièvre des souvenirs.

Il y a un coup de vent, la plage est vide.

Les étés sont de plus en plus courts, on ne fait plus que passer en Normandie, on a oublié le secret du temps, de la durée. Il faut que tout soit là, juste comme on voudrait, un condensé rapide d’eaux, de ciels, d’odeurs. Le kit des vacances à portée de main. L’enfance retrouvée. L’adolescence et l’amour comme une belle histoire dont on aurait oublié la fin. Et l’éternité en plus dans un paquet cadeau, un grand rouleau de papier kraft qu’on appelait une surprise. Au fond du cornet des coquillages blancs pour faire une petite poupée, un filet à crevettes toujours à réparer, une balle rouge, la Fée des grèves, la Petite Fadette, l’Ombre des jeunes filles en fleurs, le transistor de Marc, des tongs bleus, un deux pièces à carreaux vichy verts et blancs, un autre bleu marine, le haut en forme de brassière. Les Beatles chantent Michelle, ma belle.

L’été va finir.

J’ai vu votre tombe sur l’Internet Marguerite. C’est une dalle blanche déjà usée, votre nom gravé. Les dates à peine visibles. Il y a un peu de désordre, des vases vides, un reste de bouquet bleu fané, sans doute des violettes. Des cailloux aussi. On dirait les petits galets blancs de votre plage.
Il me semble qu’il y a déjà longtemps que vous êtes là.
Comme on est loin de ceux qui vivent d’autres vies, loin.
Vous avez traversé le siècle, on prend le relais, provisoirement.

Cet été aux Roches Noires votre appartement était ouvert, des serviettes de bain séchaient sur le balcon. J’ai garé la voiture juste au-dessus du passage « Marguerite Duras », là où la route commence à escalader la colline.
Une plaque rappelle que vous y avez séjourné souvent de 1963 à 1996, des années déjà. La ville se termine là, et aussi la promenade en planches qui longe la plage. On chuchotait votre nom, les yeux levés vers vos fenêtres. J’ai entendu aussi celui de Proust, et puis de Flaubert. Une femme avec un petit chien blanc parlait de Yann. J’ai marché sur le sable au-delà des planches, vers les rochers tombés des falaises. Ceux qui sont recouverts par la marée sont noirs de moules. Sur le sable sec ils sont rouges, blancs, gris, se sont des silex, incrustés de fossiles. On passe à travers les rochers en marchant autrement que sur le sable. Je ne suis pas seule. Un homme et un enfant ramassent des coquillages. Une femme passe, le visage offert au vent. Un autre homme arpente le sable dur en chaussures de ville et chemise. Il a l’air de mesurer, de faire des relevés imaginaires, il ne note rien, on dirait qu’il compte. En haut de la falaise un parapente bleu se balance. Il hésite, cherche le vent, hésite encore et puis s’envole et vient tourner sur la plage, son ombre projetée.
J’avais envie d’aller jusqu’au bout, là où les eaux de la Seine et de la mer se mêlent. Mais c’est loin, on n’en finit pas de marcher entre les rochers. La côte s’incurve peu à peu vers l’intérieur, l’autre rive semblait pourtant si proche, Antifer, avec les alignées de cuves à pétrole, les cheminées, les empilages de containers. Problème d’échelle, de déformation des espaces sans balises.
En regardant de nouveau vers Trouville, j’ai vu le chemin parcouru. J’allais innocemment bien trop loin, il était plus raisonnable de revenir en arrière, de renoncer. J’aurais voulu trouver d’autres passages, changer de chemin. J’ai cherché un rocher pour m’asseoir et regarder. J’ai ramassé un galet rouge usé par la mer. Pour la couleur, pour la rondeur. Pour avoir ce poids dans la main. J’ai marché jusqu’à la zone des cafés et des commerces. Le casino a été repeint en beige et rose. De gigantesques enseignes lumineuses annoncent la boule, le baccarat, les machines à sous, la soirée mousse. Un gros nuage noir montait de l’ouest. Je n’ai pas pu m’arrêter, malgré la soif, ce goût salé des lèvres.
L’orage a éclaté avant que j’aie retrouvé la voiture garée juste au-dessus des Roches Noires.

Je pense à l’écriture. Je ne sais pas faire le rapport entre ce que je vois et ce que vous voyiez. Il y a trop de choses, trop de gens, trop de bruit. Votre pensée flotte au-dessus, votre regard porte plus loin, vers les zones vierges et vides découvertes par les marées. Les zones de la mémoire. Vous êtes appuyée au balcon, le vent passe dans vos cheveux, vos mains sont nouées au fer peint de la balustrade. Vous êtes vieille.
Vous êtes morte.

Mémoire, mémoire inscrite dans nos corps, ce qui reste.


Michèle Sales fait partie du comité de rédaction de remue.net.

6 mars 2006