Duras | L’Amant ou l’événement de l’écriture, par Yun Sun Limet

Imaginons-nous à une table de bistrot, entré avec la presse sous le bras en cet automne 1984, et parcourant. On pourrait lire le raz de marée de L’Amant, l’événement Duras.

« On se doutait bien qu’un jour on finirait par y aborder, au cœur de la Durasie [...], on la voyait toujours de partout affleurer, on y était déjà presque. Seulement presque, pourtant. [...] Il serait temps plus tard de dire « je » de plein fouet. [...] Cette fois-ci, plus de rôle, plus de jeux avec le je. L’auteur se dénonce actrice. »

« Cette histoire plus romanesque, pourrait-on dire, que toutes les fictions qui en sont dérivées, plus silencieuse, plus absolue, plus exemplaire. [...] L’écriture a cessé de vouloir se faire "autour ". »

« Marguerite Duras déchire un voile : [...] celui qui obscurcissait plusieurs de ses œuvres. »

« L’Amant, où elle reprend sur le ton de la confidence les images et les thèmes qui hantent toute son œuvre. [...] Au sens propre, Duras est ici remontée à ses sources, à sa "scène fondamentale" ».

On vient de feuilleter ainsi Le Nouvel Obs, Libé, Les Dernières Nouvelles d’Alsace, Le Figaro magazine... Ces phrases extraites du flot de presse entourant la parution du texte annoncent le couronnement final qui viendra avec le Goncourt. Mais pour reprendre la phrase de Jérôme Lindon, on a bien plutôt « donné Duras au Goncourt ».

Le moment « Amant » dans l’œuvre de Duras est connu, il fait événement et la critique l’a ainsi désigné en termes de dévoilement, de retour aux sources, de scène fondamentale, de traversée de la fiction vers la vérité d’un je, etc., etc. Et, en effet, toute la matière est là, l’écrivain offre son « espace autobiographique » pour reprendre l’expression de Philippe Lejeune. Par espace autobiographique, il entend précisément l’écho réciproque de la fiction dans l’autobiographie et cette sorte de coquetterie qu’ont souvent eue les auteurs des générations précédentes de se dire plus vrais dans les histoires inventées que dans les Mémoires ou les autobiographies officielles [1].

Avec L’Amant, cet espace autobiographique devient celui du jeu même de l’écriture. Car ce que brasse L’Amant dans son ressac, c’est bien sûr toute l’œuvre antérieure, ses motifs, les femmes seules dans les grandes ambassades, la mendiante, Hélène L., le Pacifique, les frères, les longues limousines noires, les tennis, la moiteur, mais ce mouvement cherche sans doute moins à atteindre la vérité du souvenir que l’événement de l’écriture lui-même. Si Duras semble parfois se « corriger » (« Ce n’est pas à la cantine de Réam, vous voyez comme je l’avais écrit, que je rencontre l’homme riche à la limousine noire », « Oui, c’est la grande auto funèbre de mes livres. C’est la Morris Léon-Bollée. La Lancia noire de l’ambassade de France à Calcutta n’a pas encore fait son entrée dans la littérature »), c’est moins pour indiquer des inexactitudes que pour dire : j’ai écrit. L’événement, c’est cette écriture. Regardez-moi, j’ai quinze ans et demi, je vais écrire. Ce qui est au cœur de l’événement, c’est bien ce savoir de l’écriture à venir. Il s’agit moins de rétrospection que de projection, dans ce futur antérieur que contient toute écriture. (Pour ce qu’est Ecrire, il faut évidemment relire : « Ecrire, c’est tenter de savoir ce qu’on écrirait si on écrivait - on ne le sait qu’après -, avant, c’est la question la plus dangereuse que l’on puisse poser. Mais c’est la plus courante aussi. »).

Je lui ai répondu que ce que je voulais avant toute autre chose c’était écrire, rien d’autre que ça, rien. Jalouse elle est. Pas de réponse, un regard bref aussitôt détourné, le petit haussement d’épaules inoubliable.

La mère dit : celle-ci ne sera jamais contente de rien. Je crois que ma vie a commencé à se montrer à moi. Je crois que je sais déjà me le dire, j’ai vaguement envie d’être seule, de même que je m’aperçois que je ne suis plus seule depuis que j’ai quitté l’enfance, la famille du Chasseur. Je vais écrire des livres. C’est ce que je vois au-delà de l’instant, dans le grand désert sous les traits duquel m’apparaît l’étendue de ma vie.

D’ailleurs le souvenir peut entrer dans l’écriture par l’oubli :

C’est fini, je ne me souviens plus. C’est pourquoi j’en écris si facile d’elle maintenant, si long, si étiré, elle est devenue écriture courante.

Que l’écriture soit ici liée à la découverte et à l’inconvenance de l’amour, c’est qu’il s’agit du même événement. « Ce livre n’est pas un livre. / Ce n’est pas une chanson. / Ni un poème ni des pensées. / Mais des larmes, de la douleur, des pleurs, des désespoirs qu’on ne peut pas encore arrêter ni raisonner », dit-elle dans Ecrire. Duras au fil de son œuvre a mis à nu cette évidence du lien de l’écriture avec non pas la vie, le biographique, mais avec l’existence, ce qui la constitue (l’amour, la solitude, la mort, mais aussi la cuisine, la maison, les enfants). Peut-être a-t-elle été la seule à oser de manière aussi impudente lier écriture et amour, même au sens le plus sentimental du sentiment (de Piaf, elle fait fredonner « C’est fou c’que j’peux t’aimer » dans Savannah Bay).
L’Amant se termine sur cette phrase :

Il lui avait dit que c’était comme avant, qu’il l’aimait encore, qu’il ne pourrait jamais cesser de l’aimer, qu’il l’aimerait jusqu’à la mort.

Ces mots simples disent également l’expérience, l’épreuve de la littérature.

6 mars 2006

[1Gide : « Les Mémoires ne sont jamais qu’à demi sincères, si grand que soit le souci de vérité : tout est toujours plus compliqué qu’on ne le dit. Peut-être même approche-t-on de plus près la vérité dans le roman. », ou Mauriac : « Mais c’est chercher bien haut des excuses, pour m’en être tenu à un seul chapitre de mes mémoires. La vraie raison de ma paresse n’est-elle pas que nos romans expriment l’essentiel de nous-mêmes ? Seule la fiction ne ment pas ; elle entrouvre sur la vie de l’homme une porte dérobée, par où se glisse, en dehors de tout contrôle, son âme inconnue. » Si le grain ne meurt, 1926, Commencements d’une vie, 1953. Notons au passage : Le Pacte autobiographique de Philippe Lejeune paraît en 1975, suivi en 1980 de Je est un autre, il donne le cadre théorique qu’une pratique nouvelle va transgresser en ce tournant des années 1980, les écrivains, ceux du « groupe » de Minuit et d’autres, disent à nouveau « je » dans des livres qui vont précisément jouer des ambiguïtés soulevées par leurs aînés. Je renvoie ici entre autres à Aliette Armel, Marguerite Duras et l’autobiographie, Le Castor Astral, 1990, Dominique Viart et Bruno Vercier, La littérature française au présent, Bordas, 2005.