Duras | Inside Outside : rêver, par José Morel Cinq Mars

Vous voyez, quelquefois je faisais des articles pour les journaux. De temps en temps j’écrivais pour le dehors, quand le dehors me submergeait, quand il y avait des choses qui me rendaient folle, outside, dans la rue - ou que je n’avais rien de mieux à faire. Ça arrivait [1].

Depuis vingt-cinq ans au moins, le livre est là qui me toise. Il est laid, hideux même. Sur le turquoise de la couverture se détachent en lettres noires et grasses le nom de l’auteur et, en vermillon, le titre. Ça jure, ça hurle. Ça inconforte. Le papier est grossier, épais, jauni, pas sous l’action du temps mais depuis toujours, dirait-on. L’impression, visiblement, fut bâclée. Le livre n’est pas annoté, à peine quelques pages ont-elles été cornées. À première vue, on pourrait croire un livre dédaigné. Déclassé. Un que j’aurais omis de donner à la bibliothèque voisine ou de poser sur le muret de la maison pour le passant curieux qui en aurait envie. (Jeter un livre ? Jamais !) Ce n’est pas un livre qu’on a attendu, il n’a même pas été acheté ; la griffure au dos de la couverture en témoigne : SP, perforé en pointillé. Service de presse. L’avais-je même demandé ou l’ai-je reçu en prime ? J’ai oublié.

Et pourtant. Depuis vingt-cinq ans ce livre a toujours été là, au cœur du cœur de la bibliothèque, rangé parmi les précieux, là où n’existe d’autre rangement que celui opéré par le mouvement des préférences. Ceux dont pour rien au monde on ne se séparerait, et qu’on installe là où ils pourront veiller sur nos rêves et nos insomnies. Quand il a été décidé d’organiser un hommage collectif à Marguerite Duras à l’occasion des dix ans de sa mort (dix ans ? déjà ?) c’est l’image de ce livre-là qui s’est aussitôt imposé : Outside. le livre du dehors. L’autre livre. Celui par lequel je suis entrée, après mille détours, dans l’univers de Marguerite Duras.

Avant Outside, je n’y arrivais pas. Bien sûr, j’avais envie moi aussi de comprendre l’engouement, le ravissement presque, que suscitait Duras chez ceux qui circulaient déjà dans ses pays de mers et de moussons, de barrages fragiles, de voix mendiantes et de consuls consumés d’amour. Oui, j’avais envie, mais j’avais beau faire, je n’y arrivais pas : cela m’endormait. Pour de vrai, je veux dire. Je m’asseyais pour lire Les Petits Chevaux de Tarquinia, il était deux heures de l’après-midi, et cinq minutes après, la tête sur les bras, je dormais profondément. Je réessayais avec du théâtre. Moderato Cantabile par exemple, ou L’Amante anglaise que Madeleine Renaud était venue jouer jusque chez moi, là-bas, dans la ville aux hivers trop longs. Dix répliques, et le sommeil s’abattait sur moi comme orage en été. J’allais au cinéma en matinée voir India Song : pareil, quelques images suffisaient à me plonger dans le même inexplicable sommeil. Je partais dans le noir, je m’échappais. Ailleurs. Dedans ? Dehors ? Est-on dehors quand on est en soi ? Est-on dedans quand on va dans le monde ?

Je ne savais que penser de cet insistant ensommeillement. Ce n’était pas l’ennui qu’on éprouve quand on reste au bord de certaines œuvres, agacé, ennuyé, ou juste rien. C’était autre chose. Double mouvement d’attirance et de répulsion, d’inquiétude peut-être. Comme si je pressentais là derrière, une folie trop intime, familière et étrange, unheimlich, aurait dit Freud. Comme s’il me fallait fuir les lieux où m’entraînaient ces images-là.

Et puis un jour donc, Outside, tout vilain qu’il soit sous jaquette criarde, m’est venue dans les mains, et je ne l’ai pas reposé. Si je me souviens bien, je l’ai même lu d’une traite, estomaquée de ce qui s’y découvrait. Fascinée ? Non, plutôt déplacée, par cette écriture, par ce ton-là, par cette posture-là : femme - écrivain - cinéaste - engagée (je n’ai pas dit militante), telle je découvrais Marguerite Duras. Il y avait là cinquante-huit articles répartis en deux blocs séparés par ce diamant brut, « La voie du gai désespoir », une interview d’elle faite au moment la sortie de son film Le Camion. Le tout était précédé d’un avant-propos daté de novembre 1980 et d’une très pérequienne « Note sur le classement des articles » où Yann Andréa exposait comment, tout classement étant impossible et inévitable dès lors qu’on se situe dans le champ de la littérature, il avait organisé les textes en quelques séries (articles pour passer l’été, articles sur les crimes, sur la littérature..) dont la dernière était ainsi définie : « et puis on n’a plus essayé de mettre ensemble quoi que ce soit, on a mis n’importe quoi avec n’importe quoi ».

Oui, Outside, ce fut d’abord ça : cinquante-huit petits cailloux plus ou moins rugueux qui, se suivant à la queue leu leu, allaient me conduire sans crier gare sur le chemin de l’œuvre de Marguerite Duras.
Après, j’ai lu tout le reste. Et je suis restée éveillée.

Car c’est ainsi : mine de rien et à touches discrètes, Outside est une formidable introduction au travail de Marguerite Duras. Peut-être d’autant plus efficace que son art y opère de façon clandestine. On croit lire quelques anodins « Papiers d’un jour » - comme indiqué en sous-titre - et on se trouve propulsé dans un univers qui ne vous lâche plus. Tout est là : les thèmes - la littérature et le cinéma, bien sûr, l’amitié aussi, le crime, le désir, les enfants, les lieux, la cuisine, la guerre d’Algérie, le désespoir, l’idée du suicide, la peinture, la musique, etc. - et puis aussi, les tours de main, la posture de l’écrivain, le jugement incisif, la critique audacieuse, la curiosité juvénile, le commentaire cassant, la litote percutante, l’ellipse sèche, la tendresse et l’ironie, l’admiration, la colère et le mépris. La haine aussi. Et l’amour, bien sûr, l’amour.
Pour la plupart d’entre eux, les articles ont d’abord été publiés, tous avant 1980, dans quelques périodiques. Certains existent toujours, d’autres ont disparu : Sorcières, Le 14 Juillet [2], La Ciguë [3] ou se sont transformés : France-Observateur, Le Nouvel Observateur, Les Nouvelles littéraires, La Quinzaine littéraire, Libération, Le Monde, Vogue. D’autres textes ont été écrits comme préface, pour figurer sur une pochette de disque ou dans un catalogue d’exposition, pour garder la trace d’une chronique radiophonique, etc. L’ensemble est curieux, hétéroclite, daté, au double sens du mot. Certains enthousiasmes restent mystérieux, d’autres propos, privés de leur contexte, semblent boiteux. Mais toujours, texte oublié et retrouvé, article alimentaire ou cri d’indignation, tous ont en commun de laisser paraître, ne serait-ce qu’un moment fugace, le génie de celle pour qui écrire ne fut jamais un passe-temps de dame. Pas un qui ne soit illuminé par une phrase, une idée, une remarque, un silence, qui laisse le lecteur pantois. Tant d’intelligence, tant de justesse, tant de force dans l’énonciation !

Depuis vingt-cinq ans jamais je n’avais rouvert mon exemplaire. J’avais gardé le souvenir de plusieurs articles, et d’un en particulier, « Les fleurs de l’Algérien », dont j’ai lu qu’en dépit de son indifférence à l’ordre de publication finalement adopté, MD elle-même avait demandé qu’il ouvrît le livre. Or, à mon grand étonnement, à le relire, ce texte, je me suis aperçue que je m’en rappelais quasiment son intégralité. Non, pas mot à mot comme un texte appris par cœur, mais autrement, plutôt comme un texte qui se serait déposé dans la matière même de la mémoire et y serait demeuré actif toutes ces années durant. La force des « Fleurs de l’Algérien » était restée inaltérée. J’ai alors compris que, depuis vingt-cinq ans, c’est ce texte-là qui, chaque fois que j’assiste à une interpellation, me fait chercher comment transposer le geste de ramasser une fleur renversée sur le sol par la force brute en un geste minimal qui dira la solidarité avec celui qui se trouve du mauvais côté des choses et affirmera le désir pugnace de résister à l’ordre délétère de la moralité bourgeoise. Pour qu’il se soit ainsi déposé en moi et n’ait pas épuisé pas sa charge en si long de temps, fallait-il que ce texte soit puissant ! C’est peut-être ça, une part du mystère Duras : une écriture branchée sur l’inconscient qu’on pense avoir oubliée mais qui fait effet car elle a pris corps. Comme si, telle une rencontre réelle, cette écriture singulière échappait à la fiction.

Mon sommeil initial ne venait-il pas précisément de ce que la rencontre avec ces mots-là avait été, dans un premier temps, trop violente pour ce que je pouvais supporter de savoir ? Comme une interprétation sauvage qu’on refuse moins parce qu’elle serait fausse - elle ne l’est pas - que parce qu’elle arrive inopportunément. De ce qui palpite en soi et dont on ne veut rien savoir, on ne peut s’approcher qu’à pas comptés. Avancer vers ces zones d’ombre soudain fugacement éclairées par une phrase, un mot, croiser la folie Duras, la vérité Duras, telle fut l’occasion fournie par Outside. Les « Papiers d’un jour » étaient ainsi faits qu’ils n’intimidaient pas de prime abord. On entrait dedans sans se méfier, comme on lit le journal ou un magazine. Puis voilà que vous saisissaient une image ou une formule qui vous faisaient voir le monde autrement : une logique pouvait devenir criminelle parce qu’elle était « pragmatique », une solitude pouvait se révéler « tout juste suffisamment douloureuse pour en inventer le remède : l’effort » ; une femme était décrite comme « the most beautiful of the ugly women of her time » », d’une autre il était dit qu’elle était née « dans la plus belle lumière du monde » ; « le rapport psychologique » se voyait « annulé devant l’horreur collective » tandis que se découvraient la « fraîcheur » du « savoir de l’horreur » et la « vérité des ténèbres ». Chacune, phrase ; formule, image, scène, silence même, entamait vos certitudes, ébréchait ce que vous aviez cru savoir jusque-là. Et voilà, c’était fait : désormais vous n’auriez de cesse que de retrouver cette voix-là, capable de nommer l’impensable, l’innommable, l’inouï, capable d’écrire ça :

Je veux dire qu’elle Vera Baxter mourra de ne plus aimer le même homme jusqu’à sa mort. Je crois qu’elle veut se tuer parce qu’il est possible, simplement, de ne plus aimer le même homme durant toute sa vie.


Je ne raconterai pas ici la scène rapportée dans « Les fleurs de l’Algérien », mais je remarque que ce texte bref, à peine une page et demie, a la structure d’un rêve : la narratrice, muette et immobile, est témoin d’une scène qu’elle nous fait regarder avec elle. Le plan est frontal, le rythme resserré. Ça se passe devant nous, très vite. Elle décrit ce qu’elle voit, sans commenter. De là vient sa force : des faits. Elle nomme ce qu’elle voit, rien d’autre. Et ce qu’elle voit, ainsi cadré, détaché, arraché à la pâte molle des jours prend soudain valeur poétique. Or du geste poétique au geste éthique, n’y a-t-il pas qu’un pas ? Voilà pourquoi on peut dire que « Les fleurs de l’Algérien » est emblématique de la posture de l’écrivain que fut MD : celle d’une femme présente au monde qui tentait de rendre compte de cette présence par la littérature. Et pour qui écrire, comme filmer, était un acte. Non pas commenter, gloser, interpréter mais ça : essayer de dire la vérité, et pour cela, observer le quotidien, être attentive aux détails, au concret des situations, à l’insensé des passions. Duras ne défendait rien, elle tenait une position : celle d’une femme lucide qui ne voulait rien ignorer de la cruauté du monde, du poids de la vie concrète, de la sauvagerie du désir et du pouvoir des mots.

Outside se présente donc comme de petits morceaux de vie, ou des portraits, arrachés à des vedettes du moment, à des monstres sacrés (Bataille, Bacon, Sartre, Callas), à ses amis parfois ou à des inconnus qui l’avaient intéressée. Ce qui arrive du dehors - événement, renommée, conversation, etc. - est alors mis en forme, cadré, toujours à hauteur d’interlocuteur (à cet égard les interviews d’enfants, lumineuses, devraient être proposées à tout futur psychanalyste d’enfants) pour être partagé avec qui veut, ose, peut affronter une perspective que Marguerite Duras sait ne pas être « agréable ». Car si elle est séduisante elle n’est pas séductrice. Elle n’écrit pas pour plaire. Elle ne vend pas soupe (elle la fait : il faut lire l’admirable « comment cuire la soupe de poireaux », cette soupe que « le corps avale avec bonheur » », elle dit, elle avance, elle regarde, elle écoute, elle rend compte. Son travail est le contraire de la séduction, elle ne cherche pas à établir une emprise sur le lecteur, elle ne le disqualifie pas d’avance par sa morgue ou sa suffisance, elle écrit. Et le plus souvent, c’est par le maniement des antiphrases (« Non, mais où s’en va le langage ? Si les assassins ne charment plus, n’émeuvent plus, dans quel bourbier s’en va le crime ? » » ou par l’éclat d’une ironie féroce, perceptible dans une façon de décrire une scène ou de reprendre un propos qui devient à l’occasion le titre d’un article (« Alors, on ne guillotine plus ? », « Circulez.... ») - que se traduisent sa colère, son indignation ou son dégoût.
Quelquefois tout de même le jugement est net et sans appel :

Quand je lis certains livres je trouve que, écrire d’une certaine façon, c’est encore moins écrire que de ne pas écrire du tout.


et la prise de position, ferme :

Même si ces propos, ces réponses blessent certains lecteurs dans leurs croyances ou leurs convictions morales, politiques, religieuses, j’ai pensé que ce genre de blessure là était d’une nature passagère et supportable au regard des blessures qu’au nom de ces croyances et convictions on inflige à certains hommes.


Et cependant, à l’inverse de la prose journalistique si souvent frappée de boursouflure, l’écriture de Marguerite Duras opère avec une extrême économie de moyens. Y jouent plus que tout son art de l’ellipse et sa maîtrise du montage qui transparaît par exemple dans sa façon d’aligner côte à côte, en leur posant les mêmes questions, l’interview de deux ouvriers algériens et celle d’une femme polonaise rescapée du ghetto de Varsovie ou dans sa manière d’éclairer le hors-cadre des entretiens : les heures passées devant la porte de « Nadine d’Orange » avant que celle-ci ne consente à la recevoir ; les hésitations de Delphine Seyrig, « célèbre inconnue » qui ne voit pas ce qu’on pourrait dire d’elle et consent « à essayer quand même » ; la timidité qui gagne le journaliste à l’idée d’aller rencontrer Georges Bataille, ce « taureau » de la littérature ; ou cette note en post-scriptum où l’on comprend que les prises de positions répétées de MD sur le sort des Algériens en France lui ont valu des menaces anonymes.

Cette façon qu’a Duras de poser le cadre des entretiens - souvent un peu décalé - produit des effets inattendus chez ses interlocuteurs qui se mettent en retour à penser ou à jouer avec elle. Elle obtient ainsi des réponses inimitables. C’est cet enfant à qui elle demande s’il trouve que « les grands sont gentils avec les enfants » et qui répond « ils sont gentils mais ne dépassent pas les bornes » ; c’est cette femme analphabète qui reconnaît le mot Lilas « presque haut comme il est large » : c’est la comédienne Sylvie (celle de La Vieille Dame indigne) qui déclare faire attention à son poids parce que « mon nez suit mon ventre » ; c’est un Georges Bataille ludique qui après avoir établit une comparaison entre l’idée qu’il se fait de la présence de Dieu et un vaudeville à la Feydeau demande :

GB - [...] Rien ne vous vient à l’esprit dans l’œuvre de Feydeau qui pourrait illustrer ça ?
MD - Je cherche... Non... et vous ?
GB - Rien non plus. Mais vous savez je me passe généralement de me représenter les choses concrètes. Et d’ailleurs je peux rire de Dieu sans lui demander de me jouer les mêmes tours que les personnages de Feydeau.
MD - Je continue à vous poser des questions à tort et à travers ?
GB - Si vous voulez. Continuons à jouer aux quilles pour le plaisir de voir tomber les quilles, sans règle. Allez-y.


Ce peut être encore Francis Bacon qui, pressé par les questions, se prend à disserter sur l’« imagination technique » qui transcende les accidents en peinture, sur le pouvoir des taches de couleur, la bêtise qu’est « le bonheur de peindre » et cette fausse notion qu’est le progrès en art ». D’autres fois, Duras joue toute seule et c’est avec nous qu’elle partage ses jeux, comme lorsqu’elle invente des filiations : Jeanne Moreau fille de Stendhal par Louis Malle, Delphine Seyrig, fille de Proust par Alain Resnais...

Si Outside laisse apparaître le génie littéraire de Maguerite Duras, on la découvre de surcroît femme de regard [4]. Il était donc naturel que Marguerite Duras écrivain devienne Marguerite Duras cinéaste, et qu’ayant fait acte d’écriture, elle fasse aussi « acte de cinéma ». Ce n’est donc pas un hasard si les articles rassemblés semblent l’avoir été pour mettre en valeur « La voie du gai désespoir », l’interview accordée lors de la sortie du Camion à Claire Devarrieux, alors journaliste au Monde. Donnant raison à celle-ci qui déclarait que l’entretien aurait pu aussi bien s’intituler « Le cinéma et la politique », la cinéaste qui demandait :

La politique ne serait-elle que le « job » de quelques dirigeants ? Un écrivain doit-il être « élu ou mandaté » pour avoir à charge sa propre conscience ?


expose succinctement ce qui pourrait constituer son credo politique : sortir du désespoir morne pour arriver au gai désespoir.

CD - La femme du Camion dit : « Que le monde aille à sa perte, c’est la seule politique », qu’est-ce que cela veut dire ?
MD - Il y a une ambiguïté : « Que le monde aille à sa perte, c’est la seule politique » n’est pas une profession de foi anarchiste. C’est la seule politique. Je préfère un vide, un vrai vide, à cette espèce de ramassis, de poubelles géantes de toute l’idéologie du XXe siècle. Je préfère une absence d’État, un manque de pouvoir, à ces propositions complètement trichées, fausses, mensongères, d’une possibilité d’État démocratique, d’une voie socialiste, alors que tout depuis cinquante ans contredit cette possibilité.
Le désespoir politique qui est le mien, celui de tous, devient un poncif du cinéma. Les films baignent dans le désespoir politique, depuis le néo-réalisme italien jusqu’au nécro-réalisme américain. On est tranquille, tout le monde est désespéré, ça devient un état d’homme. Ça devient un passéisme, et le plus dangereux. Il faut sortir de là, je crois. On nous a appris depuis l’enfance que tous nos efforts doivent tendre à trouver un sens à l’existence qu’on mène, à celle qu’on nous propose. Il faut en sortir. Et que ce soit gai.
CD - En quoi cela peut-il être gai ?
MD - La charnière, c’est la peur inculquée, du manque, du désordre. Il faut la surmonter. Je le dis : quand quelqu’un n’a plus cette peur, il fait du tort à tous les pouvoirs [...] Il faudrait que la peur diminue : chaque fois qu’elle est là, le pouvoir a prise. La liaison est directe entre peur et pouvoir.


Credo politique, mais aussi manifeste artistique, « La voie du gai désespoir » plaide pour une « clandestinité de l’écrit », dont un texte sortirait chaque fois qu’il serait pris en charge par la parole.

Pour les autres films, certains soirs de tournage, j’avais l’impression d’avoir perdu mon texte. J’étais désespérée. Sa virtualité indéfinie était détruite, il était sorti de son état d’écrit, pour rejoindre une sorte de profération définitive. Si je suis tout à fait sincère, j’ai toujours souffert de ce passage, de casser la nuit du texte, c’est pour ça que j’ai fait Le Camion.


Ne pas casser la nuit du texte, en retrouver la virtualité indéfinie, comment mieux dire en quoi le cinéma et la littérature ont partie liée avec le rêve ?
Quand la nuit remue, faut-il ouvrir les yeux ou les clore ?

« C’est à cause du rêve et dans le champ du rêve que nous nous avérons plus fort que l’ombre. » [5]


Dedans ? Dehors ? Où sommes-nous ?

José Morel Cinq Mars fait partie du comité de rédaction de remue.net.


Illustration : Bonnard, Marchande des quatre saisons, 1899.

12 mars 2006

[1Marguerite Duras, Outside, Paris, Albin Michel, 1981.

[2De cette revue, Le 14 Juillet, fondée en 1958 par Dionys Mascolo et Jean Schuster, et qui reçut immédiatement l’appui de Maurice Blanchot, Marguerite Duras dit : « Que des intellectuels se réunissent pour dire non ensemble, et chacun avec son propre ton, justifierait déjà l’existence du 14 Juillet. » Trois numéros ont paru.

[3Publié en 1958, le n° 1 de la revue La Ciguë fut un hommage rendu à Georges Bataille par René Char, Marguerite Duras, Louis-René Des Forêts, Michel Leiris, André Masson.

[4Et parce que qui aime voir sait aussi en certaines occasions détourner les yeux, on n’est pas étonné quand MD écrit, après avoir entendu la femme d’un homme devenu amoureux d’une petite fille et « suicidé » pour cette raison : « Sentiment que ça ne me regarde pas, que ça ne regarde personne. Le viol n’a pas eu lieu. »

[5Jacques Lacan, Le Séminaire(1960-61), livre VIII, « Le transfert », Paris, Le Seuil, juin 2001, p.442.