Antonio Gamoneda | Pierres gravées

Avec Passion du regard et Froid des limites, Pierres gravées d’Antonio Gamoneda multiplie les regards posés sur le corps, renouvelle à chaque mot la manière de le frapper au moyen d’une pierre aussi dure que lui, pour le couvrir d’entailles, d’étincelles.

Ce n’est finalement pas la beauté qui compte, ni même la poésie, mais la découverte du mensonge, de la ténacité, de la voix réduite aux fonctions organiques qui gît à plat ventre, nue, cordes vocales tranchées, dans les excréments, les éclats de silex, mais prétend encore, au fond de son trou de chair, embrasser quelque chose et blesser l’éternel.

L’humanité de cette voix défaite est si grande, sa résistance au silence si forte, qu’elle grave sur les pierres le nom même de l’oubli :

Tu peux gémir dans ta lucidité,
ah solitaire, mais alors défais-toi
de la véracité dans la douleur. La langue
s’épuise dans la vérité. Parfois arrive
l’incessaant, celui qui devient fou : il parle
et l’on entend sa voix, mais pas sur tes lèvres :
c’est la nudité qui parle, c’est l’oubli.

Antonio Gamoneda, Pierres gravées, éditions Lettres vives, traduction de l’espagnol par Jacques Ancet, 1996.

Philippe Rahmy - 13 mars 2006