Duras | "Un jour, il y a dix ans qu’elle marche, Calcutta", par Sereine Berlottier

(à Céline B., pour Duras)

La découverte de Duras, l’entrée dans l’œuvre de Duras, l’empreinte forte, gravée, elle serait pour toi dans ce texte-là, Le Vice-Consul, après tous les autres, avant tous les autres. C’est une découverte que tu fais « tard », si tôt ou tard ont un sens, si ce n’est pas le sens même d’une lecture que d’être, dans le temps de la vie de chacun, unique à son heure, en son temps.

Peut-être pourrais-tu dire alors que quelque chose, avant « la mendiante de Battambang », te tenait éloignée de Duras.
Pas quelque chose, quelqu’un. L’amitié.
Si les livres qu’on lit sont déjà la bibliothèque d’un autre, le rêve d’un autre, ils ne nous viennent pas détachés de l’histoire, ils sont parfois dans la main d’un autre, l’empreinte grave, une joie si forte pour l’autre qu’on se tient à dessein éloignée, comme craignant le rapt ou le vol, le partage peut-être, le désaveu sans doute.
Cette amie-là, depuis toujours, il se trouve qu’elle lit Marguerite Duras. (Vous l’entendez cette phrase, vous l’entendez ?)
On se rencontre à 18 ans, ensuite on ne se quitte guère, on peut faire la liste des choses qu’on partage, et pour celles qu’on ne partage pas, la plus énorme et très incroyable, aveuglante : Marguerite Duras.
C’est une sorte de passion qu’elle a pour Marguerite Duras. (Vous l’entendez cette phrase, vous l’entendez ?)
C’est quelque chose, sans doute, de propre à Marguerite Duras, ces lecteurs, ces amoureux, ces embarqués.
D’une étrange ferveur complices.
Complicité, oui. Ou bien Amour. Ou bien Tendresse. Emportements.
Et cette étrange capacité qui leur vient très vite, à ces lecteurs, ces amoureux : parler le Duras.
Peut-être que c’est cela qui t’aurait fait rester à l’écart aussi.
Longtemps.
Et tous ces journalistes qui si souvent invoquaient Duras, dès lors qu’ils avaient peu à dire d’un auteur, et dès lors que cet auteur était une femme aussi.

Cette amie-là, donc, elle lisait tous les livres de Marguerite Duras.
Les livres sur Marguerite Duras, et les livres des amis de Marguerite Duras.
Les films, encore. Evidemment.
Elle n’avait pas besoin de dire ce qu’elle en lisait. Elle n’en parlait guère. Si elle en parlait c’était un envol, une exclamation veloutée, un mystère.
En y repensant aujourd’hui : elle n’en parlait pas. Elle n’en parlait pas d’une certaine façon. Mais peut-être as-tu oublié ?
Trouville et Neauphle, la rue Saint Benoît, la grande façade de l’hôtel des Roches Noires. Les escapades, les photographies sur les étagères, les articles découpés, qui jaunissaient entre les pages aimées. Le territoire privé que sa passion dessinait, et qui t’aveuglait tout entière l’œuvre.
Pour lire Duras, il aurait fallu courir le risque d’aimer moins, à côté, de ne pas aimer, d’aimer seule, trop, de ne pas partager ce qu’on avait lu.
Pendant toutes ces années, tu n’aurais donc pas ouvert un livre de Duras. Par amitié, par peur, par jalousie. Pour ne pas désavouer la passion de l’amie, la contrarier, la mesurer à l’aune de ta propre lecture. Pour résister à l’imitation, la séduction. Pour bien d’autres raisons encore, qui n’ont pas forcément besoin de lumière.

Te voilà donc aujourd’hui dans ce décalage, ce bonheur de lire, dix ans après la mort de Duras, dans l’innocence d’une découverte qu’il faudrait parfois arracher de force à ses commentaires : désensevelir Duras de ses traces donc, qui sont déjà en soi-même ce qu’on a su de Duras avant même de vouloir la lire.
Comment est in/imitable (inimitiable ?) la voix de Duras, c’est quelque chose à apprendre aujourd’hui lentement pour toi. Accepter d’être seule, écarter les voix qui recouvrent, accompagnent. Lire trois fois Le Vice-Consul, ouvrir un atlas plein de poussière, suivre la mendiante sur une carte, sans savoir alors qu’en écrivant ces pages Marguerite Duras avait, elle aussi, un atlas ouvert sur son bureau. Et que l’œuvre de Duras ouvre pour soi, dans le présent de chaque lecture, la même ombre dense et habitée que ce « bon sentier » dont nous parle Giuseppe Penone :

« Un bon sentier, c’est celui qui se perd dans le maquis,
qui se referme d’un coup avec ses arbustes
sur le dos du promeneur sans nous dire
si c’est lui qui trace le premier
ou le dernier de ceux qui l’ont parcouru. » [1]

Mille et une raisons pour lesquelles les enfants sont jetés sur les routes, en reviennent ou n’en reviennent pas.
L’histoire est racontée dans Le Vice-Consul, le récit est attribué au personnage Peter Morgan. C’est l’histoire d’une jeune fille chassée, d’une mendiante, la jeune fille de Tonlé-Sap, jetée sur les routes par sa propre mère, par la faute d’être tombée enceinte.
Marche lente, pur texte arpenté dans son propre mouvement, errance sonore, la même errance, à l’orée de tant de contes du monde entier.
L’enfant enceinte est jetée sur les routes par la malédiction familiale. Elle marche. C’est la voix de la mère qui demande, qui ordonne de porter ailleurs ce ventre impossible, cette faim à venir, ce ventre qui n’en finira pas de devenir autre, d’exiger.
La mère ordonne l’errance, l’enfant part. La faim est là. Le chemin n’est pas désigné.

« Faim et marches s’incrustent dans la terre du Tonlé-Sap, prolifèrent en faims et marches plus loin. La marche semée a pris. En avant ne veut plus rien dire. Dans le sommeil, la mère, une trique à la main, la regarde : Demain au lever du soleil, va-t-en, vieille enfant enceinte (...) » [2]

L’errance prend, s’installe, aussi durable que la faim, tourbillonnante. Le père a parlé de la plaine des Oiseaux, la jeune fille chassée cherchera.

« Personne ne connaît la direction de la plaine des Oiseaux. Elle marche. Le Tonlé-Sap descend du nord de même que tous les fleuves qui se jettent dedans. » [3]

Insensée celle qui perd le nord, obéissante. Le cherche et ne le trouve pas, le cherche et le trouve, le trouve et le perd, tourne le dos, affronte un autre vouloir enfin.

« Elle croit terminée sa danse autour de son village, son départ était faux, sa première marche était hypocrite, elle se dit : Maintenant je suis partie pour de bon, j’ai choisi le nord.
Elle s’est trompée. Elle a remonté le Stung Pursat qui prend sa source dans les Cardamones au sud. Elle regarde les montagnes à l’horizon, elle demande si c’est le Siam. On dit que c’est le contraire, c’est le Cambodge. » [4]

La première fois que tu lis ce texte il installe cette perte en toi. Malgré les signes, les noms, le Cambodge, le Siam, le Tonlé-Sap, malgré les montagnes et le fleuve, alors même que la description sème ses traces lisibles, sa géographie vérifiable, quand bien même tu pourrais ensuite suivre sur une carte les chemins de l’errance, petits cailloux ou boulettes de mie, les traces, le sens, il te semble que le texte les dévore à mesure qu’il les produit.
Il faudrait regarder par quel mystère - quel agencement de signes - le texte produit ce roulis étrange, cette oscillation qui te laisse choisir à chaque lecture : la perte, le sens, la tension d’une destination, d’une trajectoire, et le creusement d’une dépossession.

Une jeune fille bannie, chassée, l’enfant qui grouille au fond de son ventre, la faim qui mange et la phrase devenue cette faim, ce spasme, la page devenue le paysage où marcher dans la perte du sens.
D’abord le nord, la logique, le fleuve, le conseil du père, l’envie de revoir la mère, revenir au village et rapporter l’enfant nouveau-né, cercles lents, d’abord l’errance invente ce rêve, un retour. Mais très vite devenant celle qui perd le nord. Présence de la faim, de la marche, la phrase devenant cette faim, cette phrase qui est comme le corps affamé, dépouillé, d’une tendresse d’os léché, phrase nue.

« Elle contourne une ville. On lui dit que c’est Pursat. Elle dépasse un peu l’endroit où se trouve Pursat, continue en zigzaguant, à peu près droit, en fin de compte, vers les montagnes. Elle ne demande jamais où se trouve Tonlé-Sap, dans quelle direction. » [5]

Les fruits, la boue, les bananes sauvages, le riz vert, les mangues.
Peut-être d’abord l’image de cette faim-là : les cheveux tombent.
Petit Poucet une autre version, un conte noire.
Marcher encore.
Même si rien ne promet le retour.
Le corps change. La marche prend la chair du corps, l’enfant prend la chair du corps, le texte prend la chair du corps aussi.

« Après la pluie la faim augmente. L’enfant mange tout, riz vert et mangues. L’étrangeté véritable, c’est l’absence de nourriture qui se prolonge. » [6]

« Par terre, dans la carrière, elle trouve ses cheveux. Elle tire, ils viennent par mèches épaisses, c’est indolore, ce sont des cheveux, elle est devant, avec le ventre et la faim. » [7]

Chant de la faim, le surgissement, de ce corps lancé seul, cet abandon. D’abord le rythme et la phrase, une bouillie de riz tenue dans les paumes, la justesse de ce conte noir.
La mère a dit ces deux choses-là, qu’il faut se perdre, et que s’étant perdue tout à fait il ne faudra pas oublier de manger.

« Sa mère lui a dit : Mange, ne va pas t’ennuyer de ta mère, mange, mange. » [8]

D’abord se perdre, se perdre est pour ne pas revenir, pas retrouver. Il y aura bien un retour peut-être, on ne sait pas, elle croit revenir à ce même village, c’est un marché, mais déjà on ne sait plus si elle rêve ou délire.

« Comment ne pas revenir ? Il faut se perdre. Je ne sais pas. Tu apprendras. Je voudrais une indication pour me perdre. Il faut être sans arrière-pensée, se disposer à ne plus rien reconnaître de ce qu’on connaît (...). » [9]

Et que le texte soit l’aventure de cette perte-là,
le village, la mère, le père, les frères et les sœurs sont perdus,
la nourriture est perdue,
les odeurs du marché du village sont perdues,
le lit de chaque nuit est perdu,
la chair des bras est perdue,
la chair des cuisses, des seins, la chair des joues est perdue,
les cheveux sont perdus aussi,
la phrase est un paysage mobile, est le mouvement même de cette perte-là,
absolue,
couturière.

Après la faim le mot abandon : à la séparation comme faire, comment survivre.
Le Je cherche le corps d’une phrase. C’est encore le début du chemin, elle cherche :

« Elle trouve qu’invisiblement il se passe quelque chose, qu’elle voit mieux le reste qu’avant, qu’elle grandit d’une certaine façon comme intérieure. L’obscurité environnante se déchire, s’éclaire. Elle trouve : Je suis une jeune fille maigre (...) je suis une jeune fille très maigre chassée qui va avoir un enfant. » [10]

L’enfant né sera donné sur la route, quelques mois plus tard, donné à une femme blanche. L’enfant né, oublié, et tous les enfants oubliés ensuite, ceux qui viendront, dix ans marchant, abandonnés, dans le soleil.

Dans les livres elle n’a pas de nom. On dit mendiante. Et pourtant mendiante ne lui suffit pas, mendiante l’écrase, la manque. Elle est une jeune fille maigre qui va avoir un enfant. Quelques pages, celles-là. Jusqu’à ce que la perte dévore cela même qui semblait pourtant de si peu de poids.
Dix ans marchant. Plus même une jeune fille sans doute. Corps perdu, sens perdu.
Puisque à franchir, à traverser, à mettre en espace la séparation, même la langue lointaine s’en va, même la possibilité de parler, de dire, d’expliquer que c’est une enfant en bonne santé qu’on veut donner à la dame blanche, derrière les murs de la grande villa, même cela ce n’est plus possible.

« Elle ne s’aperçoit pas que déjà, par ici, personne ne comprend ce qu’elle raconte. Hier elle l’a remarqué, aujourd’hui, non. » [11]

Ajouter à la liste des choses perdues :
parler sa langue,
parler sa langue à quelqu’un qui la comprendrait,
ajouter pour les choses gagnées la maigreur,
le crâne nu de bonzesse sale,
le nid de rides au creux du visage,
la vase comme une laque autour des jambes,
le fleuve sale,
ajouter les rives du Gange
les buissons fleuris de lépreux
ajouter apprendre à chasser au bord des berges
prendre l’oiseau
le poisson cru
dix autres enfants sans nom oubliés
sur la route aussi.

"Un jour, il y a dix ans qu’elle marche, Calcutta." [12]

Ainsi à l’autre bout de ce même écart resterait : Battambang,
resterait Battambang devenu le mot unique chanté, devenu entre le cri et le chant, je me souviens, mais qui se souviendra de mon chant, qui m’arrachera au pur crié, qui se souviendra de ce que moi-même j’oublie, ce chant drapé dans ma gorge, revenant, au versant noir de toute séparation.
Ce qu’il reste d’elle à la fin : séparée,
mendiante d’un pur survivre, longues chaînes des abandons,
des faims,
des dévorations.

« - Elle serait à Calcutta comme un... point au bout d’une longue ligne, de faits sans signification différenciée ? Il n’y aurait que... sommeils, faims, disparition des sentiments, et aussi du lien entre la cause et l’effet.
(...)
- Qu’est-ce qu’il reste à Calcutta ? demande George Crawn.
- Le rire... comme blanchi... le mot qu’elle dit, Battambang, la chanson, le reste a été volatilisé.
(....)
- Je l’abandonnerai avant la folie, dit Peter Morgan, ça s’est sûr, mais j’ai quand même besoin de connaître cette folie. » [13]

La mendiante, peut-être est-elle alors devenue en toi la plus présente de toutes les ombres en survie, messagère sans voix, un au-delà, dans la survivance animale, d’un moi brisé par l’abandon, la séparation, la solitude. Forme vidée, personnage troué dont l’être aurait fui par paquets, lambeaux laissés sur la route, les cheveux sur, les mots dedans.
De survivre il resterait le geste simple d’une chasse, se nourrir, chasser en silence dans la nuit noire du Gange, déchirer à dents rieuses la tête du poisson vivant attrapé.

Elle chasse dans le fleuve noir de la nuit, sous les lumières éteintes d’Anne-Marie Stretter, qui a cru reconnaître son chant, deviner une langue ailleurs possible.
De survivre le rire grelot, un rire dont la joie serait pourtant oubliée. Sensations mortes, Peter Morgan l’a dit : elle ne sent plus rien.
De survivre ce corps faillible, animal nu, chasseur sans colère.
Ainsi mendiante dit-on, mais que pourrait-elle mendier, arrivée à ce lieu, accomplie, obéissante, lavée d’une faute ancienne, oubliée, perdue toute entière ?

« On l’appelle. On vient. La forme est assez grande, très mince. Elle est là. C’est une femme. Elle est chauve, une bonzesse sale. Elle agite le bras, elle rit, elle continue à l’appeler arrêtée à quelques mètres de lui.
Elle est folle. Son sourire ne trompe pas.
Elle lui montre la baie, répète un mot, toujours le même, comme :
- Battambang. » [14]

La main tendue de la mendiante n’est pas vide. A l’homme blanc qui se promène dans le luxe calme d’une île cernée de grillages, la main crasseuse qui se tend propose l’offrande dérisoire, inacceptable et obscène d’un poisson vivant.
Folie ou jeu de miroir inversé, ce masque, ce rire, cet éclat impossible du regard ailleurs. Les pièces sont jetées sur le sol. L’espace de la rencontre dévasté, déserté, quand l’homme prend ses jambes à son cou, c’est son visage qu’il emporte ailleurs.

Battambang, un seul mot pour une seule femme. Une seule femme et une seule face, un seul revers à toutes les figures de femmes qui tiennent, toutes les femmes qui se tiennent debout, se tiennent au bord, sur l’arête tranchante des murs, dans les pages de Marguerite Duras, ombre et soleil, ces femmes qui oublient d’oublier leurs enfants, qui quand elles ne tiennent plus basculent d’un autre côté.
La mendiante rit, Anne-Marie Stretter pleure, et dans le rire de l’une peut-être en chemin tu crois lire l’impossible avenir des larmes d’une autre.

13 mars 2006

[1Giuseppe Penone, Respirer l’ombre, ENSBA, 2004, p. 133

[2Le Vice Consul, Paris, Gallimard, 1966, p. 10. Tous les numéros de page cités dans les notes suivantes renvoient à cette même édition.

[3Ibid. p.13

[4Ibid. p. 13

[5Ibid. p. 14

[6Ibid. p. 15

[7Ibid. p. 17

[8Ibid. p. 14

[9Ibid. p. 9

[10Ibid. p. 18

[11Ibid. p. 54

[12Ibid., p. 69

[13Ibid. pp. 182-183

[14Ibid. pp. 204-205