Le terrain de la langue

Entre les murs, film de Laurent Cantet, produit par Haut et court, vient d’obtenir la palme d’or au festival de Cannes 2008.

Le film est librement adapté du livre Entre les murs, de François Begaudeau, qui a apporté son aide au scénario et se mouille, en accord avec les partis pris esthétiques de Laurent Cantet, jusqu’à y jouer le rôle du professeur-narrateur à l’écran. Profitons de cette occasion pour effectuer un retour sur cet article consacré par Fabienne Swiatly au livre, et cette contribution de François Begaudeau à remue.net.


Entre les murs de François Bégaudeau nous entraîne dans une classe de collège, là où la langue cherche à faire bien commun.

En 2003, nous quittions François Bégaudeau sur un jouer juste qui finissait le livre du même nom. Avec Entre les murs, c’est sur un autre terrain, que nous entraîne l’auteur, celui d’une classe très métissée d’un collège parisien.


Le narrateur est un enseignant. Il ne se pose ni en héros et encore moins en anti-héros. Il fait son travail. Il fait face à sa classe qui en début d’année se présente comme une masse dont se détache d’abord quelques détails vestimentaires : un pull jaune, un bonnet de laine, des boucles d’oreilles clinquantes ou encore un nombril dévoilé... puis vient le temps des prénoms enfin mémorisés et celui de la singularité des visages et des tempéraments.

Le narrateur enseigne le français des pédagogues, une langue qui n’est pas tout à fait celle que parlent les élèves et pourtant il leur faudra bien faire langage commun. Alors on manie la matière langue comme on peut : on se parle, on s’apostrophe, on s’explique, on ne communique pas à tous les coups et certains jours quand les mots ne parviennent pas, on se cherche jusqu’au corps à corps.

François Bégaudeau nous donne à entendre cet espace du tâtonnement, de l’esquive et de la mise en commun. Pas facile. Pas gagné d’avance. Et l’évidente difficulté à expliquer des notions abstraites quand tant de mots résistent à leur compréhension « Chaque mot était un pas en arrière ». Mais l’on peut rire aussi quand l’enseignant s’engouffre dans une de ces impasses grammaticales si chères au français et finit par abdiquer en concluant par : « tout le monde fait la faute, alors c’est pas la peine de trop se casser la tête dessus ». Silence dans la classe, pas sûr que tous les élèves soient dupes, mais il faut bien avancer, continuer, poursuivre la logique des programmes.

À d’autres moments la langue, dans son impatience, entraîne tout le monde dans les excès, même l’enseignant à qui les élèves reprochent de trop charrier. Et le mot prend alors un sens plus riche, plus profond que l’anecdote et l’on se souvient que le langage transporte son lot d’approximations, de partis pris et de sous-entendus. Du parlé malgré soi, comme lorsque le mot pétasse venu ponctuer un moment d’exaspération est reçu comme une grave insulte par les deux filles concernées. Et le prof de s’étonner que ce mot ait pu charrier tant de malentendus.

Frontières mouvantes du langage qui n’ouvre pas toujours les portes. Comme avec les parents immigrés qui écoutent le maître en un silence respectueux puis s’en vont, sans que personne ne sache ce qu’ils ont compris vraiment.

La langue, encore, omniprésente, jusqu’aux mots imprimés sur les vêtements en un anglais marketing : Gettho Star, Evil’s wainting for you, Guettho fabulous band, Foot power, Los angels addiction ... et que le narrateur semble être le seul à lire et dont le sens échappe à tous.

Puis l’autre lieu du collège, celui de la salle des profs. Là où on se pose à l’interclasse. La langue n’y est pas plus précise, pas moins fonctionnelle et parfois on confondrait presque avec la salle de classe si ce n’était les prénoms moins exotiques.
Ici, on parle peu pédagogie même si on appartient à la communauté éducative comme c’est écrit sur les documents officiels. Circulaires que l’on affiche un temps sur le mur avant de les jeter à la poubelle. L’élève évoqué dans la salle des profs est le plus souvent pénible ou insolent. Et l’on parle d’eux comme l’on se débarrasse d’une pierre brûlante. Tiens prends ça, toi qui écoutes.

Pas très attachants ceux que l’on croise là et dont François Bégaudeau dresse des portraits à l’encre acide. Les uns et les autres parlent beaucoup et s’écoutent peu. On occupe ses mains avec un café, une photocopieuse en panne, un ciseau pour éviter les mots qui viendraient en trop.
L’air de rien avec ses nombreux dialogues, le livre nous emmène au bord de la faille. Là où la différence se parle encore mais jusqu’à quand ? Précarité de la langue à l’image de notre société.
Et parfois la vie est si tremblante que cette langue se fait lourde et bute contre le réel. « Elle a remonté sur son épaule un sac qui a semblé lesté de pierres tombales. »

Mais François Bégaudeau s’intéresse avant tout à l’énergie déployée par ces adultes en devenir, une énergie physique jusque dans le verbal. Et le lecteur ressent en lisant ce qui fait la fatigue d’un tel travail. « Mais M’sieur comment on peut savoir si une expression elle se dit qu’à l’oral. » Épuisement de la langue, langage épuisant.

Alors on prend plaisir, dans les dernières pages, à s’asseoir avec le narrateur sur le bord de la pelouse pour regarder des élèves jouer au foot. Et les deux phrases prometteuses et inquiétantes à la fois qui viennent clore le livre, alors qu’un élève s’apprête à engager le ballon : « Julien plié en deux reculait l’échéance, Baidi sautillait pour divertir son énergie. »


François Bégaudeau Entre les murs - Verticales-Phase deux 2005 - Prix France-Culture, Télérama 2006.

Voir l’article de Guénaël Boutouillet sur Dans la Diagonale.

Fabienne Swiatly
26 mai 2006