Kathrin Röggla | nous ne dormons pas

Kathrin Röggla est née à Salzbourg en 1971, elle vit à Berlin depuis 1992. Après avoir commencé à écrire principalement de la prose (les romans Niemand lacht rückwärts, 1995 ; Abrauschen, 1979 ; Irres Wetter, 2000 ; really ground zero, 2001), elle travaille désormais également aussi pour la radio et le théâtre, avec sept pièces, créées à Graz, Vienne, Düsseldorf, Münster, Zurich).

Elle a été distinguée par de nombreux prix, tels que le prix Alexander von Sacher-Masoch, le prix Italo-Svevo (2001), le prix Bruno-Kreisky du livre politique (2004), le prix de Littérature de Soleure et le prix international pour l’Art et la Culture du Fonds culturel de la ville de Salzbourg (2005).

- www.kathrin-roeggla.de
- voir aussi l’hypertexte nach mitte

Le roman nous ne dormons pas a été écrit à partir d’entretiens de l’auteur avec des acteurs de la New Economy : consultants, coaches, programmateurs, stagiaires, dont les propos sont rapportés tantôt au discours direct, tantôt au discours indirect, introduisant ainsi une distance inquiétante entre le réel et la fiction, et faisant s’interroger sur la confusion entre fiction et réel et sur ses limites, tant humaines que littéraires.

La traduction donnée ici est une version remaniée d’un texte lu au Lieu Unique à Nantes en novembre 2004 dans le cadre des Rencontres littéraires autrichiennes organisées par Yves Douet et Patrice Viart (Cecofop/éditions Le Passeur).

Bernard Banoun


nous ne dormons pas

traduction bernard banoun, 2005


silke mertens, responsable compte client, 37 ans

nicole damaschke, stagiaire, 24 ans

andrea bülow, ancienne rédactrice télé, aujourd’hui rédactrice en ligne, 42 ans

sven prattner, non non, pas technicien informatique, 34 ans

oliver hannes bender, senior associate-consultant expérimenté, 30 ans

monsieur gehringer, associé, 44 ans

positionnement

alors oui, c’était l’interview, là, maintenant ? « c’est l’interview » ? l’interview demandée ?

oui, oui, c’était bien lui monsieur gehringer, seulement il voulait être sûr de ne pas s’être trompé de rendez-vous, parce que pas question de s’emmêler les pédales. et puis il aurait aussi voulu savoir à qui il avait affaire, une fois qu’il le saurait, là on pourrait le bombarder de questions

« bon, allez-y, bombardez ! »

oui, maintenant on pouvait y aller, il était prêt, prêt à tout (il rit), enfin bon, à presque tout (il rit).

*

le senior associate : et surtout il ne fallait pas hésiter pas à le rappeler à l’ordre au cas où il forcerait trop sur les anglicismes, chez lui, c’était une manie. parfois il ne s’apercevait même plus du jargon technique et du vocabulaire qu’il employait. on en arrivait vite à ne même plus se faire comprendre des gens extérieurs. alors dans un endroit pareil ! un endroit où on parrait tellement avec ses collègues.

mais l’incompréhension, c’était justement une des raisons pour lesquelles on faisait des réunions parce que souvent les différents secteurs d’une entreprise avaient du mal à communiquer, et parce que les problèmes étaient devenus tellement complexes qu’on avait de plus en plus souvent besoin d’un point de vue extérieur - mais est-ce qu’on pouvait déjà parler, là, maintenant ? ça enregistrait ?

bon : vu de l’extérieur, ce qui ressortait, c’était l’image du conseiller, celui qui disait les choses pas agréables à entendre. qui disait : « il vous faut moins de personnel. vous manquez d’efficacité. » et tout ça , d’ailleurs, c’était vrai, et bien évidemment ces conseils étaient suivis. « comme conseiller, tu leur envoies tes troupes, enfin, c’est-à-dire, nous mettons le nez dans tous leurs secteurs commerciaux, le branle-bas de combat quoi - et là-dessous on aligne des chiffres, et puis on examine les possibilités de lancer de nouveaux secteurs commerciaux ou bien on voit si nous devons fermer certains secteur commerciaux qui ne sont tout simplement pas rentables. et on a là un petit analyste financier qui vous calcule tout ça. »

lui, c’était m. bender, hannes bender, mais on pouvait tout aussi bien dire oliver, « dites oliver, c’est comme vous voulez. »

*

la responsable compte client : oui, elle pouvait le dire comme ça : elle avait déjà posé les pieds sur cette planète, et même, elle avait habité cette planète quelque temps, et puis elle avait pris ses distances quand elle avait constaté que cette planète ne l’avait pas laissée intacte. mais comme elle avait voulu rester en contact avec elle-même, elle avait dû quitter cette planète, et illico presto. De quoi il s’agissait ? de cette planète-agence, de son passé en agence de pub, et puis à vrai dire : non, elle ne regrettait rien, absolument rien. elle, elle n’était pas peinée de ne plus y être, de ne plus travailler dans ce secteur. ici, sur ce salon, elle avait retrouvé d’anciens collègues, et ils n’allaient pas bien du tout, à vrai dire. le moral était dans l’ensemble assez mauvais, mais c’est dans la pub qu’on était le plus atteint.

*

la stagiaire : quand même : un passé en agence comme celui de mme mertens, elle aurait bien aimé en avoir un elle aussi, ou au moins un passé dans les médias, mais elle n’avait pas plus l’un que l’autre, ni passé en agence ni passé dans les médias. d’ailleurs, elle venait à peine de rentrer. elle avait été absente quelque temps, alors comment avoir un passé dans ces conditions. on pouvait l’envoyer à l’expo à hanovre, lui avait-on dit il y a trois ans, elle devait aller faire cette expo. mais elle n’était pas allée la faire, cette expo, elle était partie en amérique, peut-être que ça avait été une erreur. car maintenant, elle traînait partout et constamment comme un boulet son passé américain qui ne lui servait à rien du tout puisqu’on ne proposait aucun poste pour stagiaires ayant un passé américain, oui, maintenant, la seule chose valable, c’était un passé en agence ou au moins un passé dans les médias. c-à-d que, en fait, un passé dans les médias, sans rien d’autre, ça aussi, c’était trop peu, parce que de nos jours il fallait des compétences spéciales, pas seulement des compétences générales et relationnelles, non, des acquis de l’expérience, des acquis spécifiques et concrets. mais comment les acquérir, ces acquis puisqu’il était déjà difficile de trouver un stage. oui, il avait déjà été assez difficile comme ça de trouver ce job-là sur ce salon, et pourtant ce n’était rien qu’un job d’organisation non rétribué, apporter les jus de fruit, arranger le stand et des trucs comme ça.

entreprise (la responsable de compte client et le technicien informatique)

« il est 16 h 30 ! » on pouvait quand même dire ça, quand même - non ? on n’avait pas le droit ? - « o.k., j’ai compris » elle parlait déjà d’autre chose, elle passait illico à un autre sujet, seulement elle s’était prise à rêver un petit moment à l’idée que 16 h 30 ce serait juste une heure de la journée qu’on associait traditionnellement à un moment plutôt tardif de la journée, quand bien même cela n’avait aucune importance ici, quand bien même ici on se fichait de tout ça : heure de la journée, moments de fatigue, fin de la journée de travail. elle avait compris, oui oui

non, elle ne parlait pas des rendez-vous qui lui restaient à traiter ou qu’elle aurait dû traiter : les rendez-vous de la matinée, les rendez-vous de l’après-midi, non, elle ne commencerait même pas à en parler. « surtout ne recommence pas avec ça ! » elle savait bien que les autres
s’exclameraient ça, elle l’avait constaté plus d’une fois, mais c’était tout simplement la vérité, « maintenant, il est 16 h 30 ! », elle voulait avoir le droit de le dire, avoir le droit de faire cette remarque, « mais s’il n’en est pas ainsi ! alors ! » - quand même !

*

il le disait et le répétait : faire des réserves de sommeil, c’était impossible, selon lui. donc si on lui demandait, alors il fallait bien qu’il dise que c’était pratiquement une chose impossible. le corps ne faisait pas des réserves de sommeil, il emmagasinait plein de choses, mais le sommeil, ça, il en était incapable. il fallait bien chercher d’autres possibilités -

— peut-être un petit somme entre deux ?
— ou bien le sommeil-minute !
— assis à son bureau !
— ou bien dormir dans la voiture garée, déjà fait, ça aussi : dans le parking souterrain, dans des parkings publics.
certains prétendent dormir debout, mais ça, il ne l’avait encore jamais vu -
— donc elle a pris l’habitude de s’accorder quand elle prend l’avion une heure clandestine. et quand les journées ont été super hard, il lui est arrivé de se retirer dans n’importe quel bureau et d’avoir fermé les yeux dix minutes ou un quart d’heure, pas plus.
— tout le monde connaît ça. dans ces cas-là on dit : je vais prendre l’air. en vrai, on va simplement trois bureaux plus loin, on s’assoit sur un fauteuil de bureau en cuir où il n’y a personne et on roupille dix minutes.
— ben évidemment, on est tous humains !
— mais essaie donc de dire ça en face !

mode de vie (le senior associate)

tout ça, on le savait, n’est-ce pas : toujours bien rester un modèle de voiture en dessous. pour les costumes aussi, attention, pas trop chicos. gris de préférence. et une fois ça sur le dos, aller voir tout le monde comme ça : banques, assurances, fabricants d’automobiles, services publics, matériaux de construction. mais surtout qu’on n’essaie pas de la lui faire en lui parlant de vie de yuppie toujours en avion, car là il pouvait vous débiter par cœur : le contenu du minibar, le dessin du papier peint - le sourire à la réception, les yeux qu’on a quand on s’envole à six heures du mat’, le distributeur de café de la lufthansa à l’aéroport et celui de confiseries leysiffer, tout ça, ce serait archi-connu.

*

« tu vis en colocation dans un appartement-hôtel, c’est un appart où le ménage est fait, toi tu bosses beaucoup, parce que de toute façon tu ne peux pas faire autre chose, tu n’as pas de vie sociale et tu ne t’en construis pas, parce que tu sais bien que d’ici à quelques mois tu ne seras de nouveau autre part. et le vendredi à onze heures et demie du soir tu atterris dans ta ville, pendant le week-end tu rédiges tes rapports et tu écris tes notes de frais, et voilà, encore huit heures à bosser le week-end. »

il lui fallait bien l’avouer : les horaires de travail étaient quand même un peu fous, il en était conscient, quelqu’un qui ne plaçait pas le travail au-dessus de tout, jamais il ne serait capable de ça. voilà, ça allait de soi. on faisait facilement ses 14 heures, et pourquoi pas 16 ou plus. et bien sûr ça faisait une énorme différence. ces deux heures là justement, grignotées sur votre temps libre, il arrivait un moment où ils ne pourraient plus la payer. cette dernière heure de temps libre qu’ils vous prendraient, ce serait tout bonnement la plus chère. il lui fallait bien l’avouer : rares étaient ceux qui tenaient le coup à la longue.

*

il avait vécu à londres, il avait vécu à paris, il avait vécu à san diego. il s’imaginerait très bien vivre à londres. et sous certaines conditions à paris. il avait moins d’affinités avec l’allemagne, mais économiquement ce serait intéressant.

*

en tout cas il y avait une chose qu’il ne ferait plus : c’était de se taper les villages de merde où se serait installée on ne sait trop quand une grande usine, et de voir ces gens. traverser des villages de merde et voir des gens et savoir que la région entière dépendait de cette cimenterie. ou de ce grossiste en matériaux de construction. alors il se lançait dans des digressions tantôt sur l’économie, tantôt sur la morale. d’autres fois il se disait : ces gens limogé, c’était sur son bulletin de paie à lui qu’ils se retrouveraient, « logique ! » - via les impôts. et cela en fin de compte c’était absurde, en termes d’économie. et pour finir on se tapait des villages de merde et on voyait à quel état de désespoir on en était arrivé dans pas mal de régions.

« tu te dis : bon dieu mais c’est pas possible ! encore 100 personnes ! tu sais qu’un certain pourcentage est envoyé en préretraite. cadeau ! la plupart de ceux qui sont concernés ne trouvent pas ça dramatique. ne pas bosser, ce n’est pas la peine capitale. d’autres, ils sont mobiles, ils peuvent bouger, ils trouvent un autre job ailleurs. mais quand même, c’est pas si simple de mettre 300 personnes dehors comme ça . »

voilà comment on faisait passer la pilule, dans le style : un père de famille, trois enfants, qui se retrouvait sans salaire et sans pain, ça, c’était plutôt rare. ou bien, relativement rare. et puis on n’avait pas l’occasion de se retrouver nez à nez avec eux. sûr que ç’avait été quand même plus difficile de devoir annoncer ça à chacun séparément. mais après tout, on était là pour armer le front patronal, c’est-à-dire qu’on sortait sa calculette, « et en avant, c’est parti ! » oui, finalement, on en était justement à fournir assez de munitions au front des patrons, le calibre qu’il fallait, avec des arguments comme « mort ou vif ». et ça, ils comprenaient toujours tout de suite, même le comité d’entreprise. le meilleur argument : c’était bien simple, on ne prenait pas certaines mesures et c’était tout le monde qui serait fichu dehors.

*

non, en général, les gens ne partaient pas pour des raisons morales, mais plutôt parce que le style de vie les débectait : tout ça, le sommeil minute, bouffer sur le pouce, etc., etc. et puis toujours dormir à l’hôtel, l’avion en classe affaires, les appart première classe. un moment arrivait où on n’en pouvait plus de tout ça.

plus possible de voir un minibar.

plus possible de voir un minibar et ces têtes à la réception, toujours les mêmes.

et puis les dessins sur la moquette, on les avait comptés et recomptés.

et prendre l’avion comme on prend le bus, ça non plus, on en avait jusque-là.

mais aussi cette sempiternelle logique de croissance, il arrivait toujours un moment où on se l’appliquait à soi-même.

*

« tu me cites texto, hein ? »

« quoi ? tu ne peux pas ? »

« et à part ça, autre chose que tu ne peux pas faire ? »

vie privée

— oui, si on lui demande ça comme ça...
— évidemment qu’on peut lui demander...
— non, non, évidemment qu’il peut en parler, de sa façon de se débrouiller, il n’a pas de secret -

*

le senior associate : lui il ne jurait que par les relations à distance. c’était encore vivable en plus de la charge de travail. mais une vie de famille normale, ça n’allait pas. impossible d’imaginer ça.

l’associé : oh, une relation rationnelle pouvait tenir, et lui, dans sa vie privée, il avait justement une relation rationnelle. oui, il l’avouait, sa femme le soutenait, et ses enfants - mais oui, il les voyait -

*

le technicien informatique : alors le week-end, la première chose au programme, c’était de décharger les accus, c’était tout simplement indispensable. donc le vendredi soir pas question de le retenir, il voyait les copains, « allez ! on fait la tournée des bars ». et le dimanche il s’agissait de se régénérer pour avoir retrouvé la forme et fidèle au poste le lundi matin. ça voulait dire : au lit, et tôt, pas d’alcool, pas de sport trop dur, il n’allait même pas jouer au foot le dimanche soir, parce que ça le fatiguait trop.

*

la stagiaire : alors qu’est-ce qu’elle pouvait bien dire - tout compte fait elle aimerait bien avoir un peu moins de vie privée et une vie professionnelle un peu mieux réglée, quoique... on ne devait pas dire des choses pareilles, mais enfin quand même, elle aimerait bien être un jour vraiment insérée dans un projet ou dans un job, vraiment dedans. pour l’instant, elle vivait de manière révocable. s’il fallait qu’elle aille à londres - ce qui n’arriverait sûrement pas -, sûr qu’elle devrait tout laisser en plan ici. c’était comme ça, les contraintes auxquelles on était soumis, c’était ça, les règles du jeu. s’il fallait qu’elle aille à londres ou bien à new york - ce qui n’arriverait sûrement pas non plus -, il faudrait qu’elle laisse là son copain. elle avait posé sa candidature partout, mais en fait elle ne croyait pas qu’elle irait partout, alors qu’est-ce qu’elle pouvait bien dire ? elle n’était rien qu’une stagiaire à la recherche d’un boulot, plus ou moins, mais en fait, en y réfléchissant, son copain, elle ne le voyait pratiquement jamais, il fallait bien l’avouer, tout bonnement parce qu’elle était toujours par monts et par vaux. à chercher un boulot. comportement de candidate, comportement acquis, ça prenait du temps, tout ça. tout compte fait, il ne lui restait pas beaucoup plus de vie privée qu’à n’importe quel manager.

*

la chargée de compte client : elle, elle n’avait pas de vie privée, pas qu’elle sache, en tout cas. mais au cas où elle en aurait une, on était prié de l’en informer, car de temps à autre, elle aimerait bien y avoir droit si une lueur de vie privée se montrait à l’horizon.

*

le senior associate : on pouvait retourner le couteau dans la plaie et demander ce qu’on pourrait objecter au fait de boire un verre ?

— ici, sur ce salon ? oh la la, bon dieu, non, il se passe pas grand-chose.
— on parle beaucoup, mais au bout du compte, il n’arrive pas grand-chose.
— oui, on propage bon nombre de rumeurs.

*

la rédactrice en ligne : alors elle, elle disait que oui, dans tous ces métiers, on buvait beaucoup. quoique... : souvent, ça ne se voyait pas. si, si, c’était vrai, ça prenait des proportions extrêmes, même si à première vue le plus souvent on ne s’en apercevait pas. elle constatait une incroyable consommation. elle ne savait pas comment ça se passait dans le monde de la presse écrite, mais dans son secteur à elle, c’était relativement élevé. dans les moments de pointe, c’était parti dès le matin, avec du mousseux. et sur les salons, bien sûr, c’était encore plus fort, même avant, dans les phases de préparation. « quand les gens sont dans leur bureau 16 heures durant, alors bien sûr, arrive un moment où il boivent leur petit verre de mousseux pour se redonner du punch. mais ici, sur ce salon, les premiers cocktails ont lieu le matin, on te sert un petit verre. » et on trouvait toujours de bonnes raisons pour envoyer une invitation par-ci, un cocktail par- là. et alors, il fallait en être et tenir le coup.

oui, du mousseux. beurk, du mousseux.

*

« une alcoolique par intermittences !“

droit de s’exprimer (l’associé)

non, il n’avait pas dit qu’il la limogerait, il ne l’avait pas dit, ça ne lui était jamais venu à l’esprit. ce qu’il avait dit, c’est que jamais il ne l’embaucherait. quelqu’un comme elle, jamais il ne l’embaucherait, avec la présentation qu’elle avait. il y en avait plein, des gens que jamais il n’embaucherait parmi ceux qu’il voyait traîner ici, la stagiaire non plus, jamais il ne l’aurait prise, quand on avait besoin d’elle, elle n’était jamais là, mais la chargée de compte client non plus, il ne l’aurait pas embauchée, voilà ce qu’il avait dit, et rien d’autre. simplement, il s’était un peu énervé à cause de ce stand, au salon. il fallait imaginer ça : ils parlaient et parlaient du stress de cette expo, mais de stress, il n’y en avait pas. en tout cas, lui, il n’en voyait nulle part. et maintenant tous, ils disaient que c’était un bide, que ce salon, ce n’était pas un succès, alors la seule chose qu’il pouvait dire c’est que ça ne l’étonnait pas. la seule chose qu’il pouvait leur répondre c’était : bien fait pour vous ! pourquoi ? mais rien que ce stand ! « mais regardez-moi donc ce stand ! » il serait tout simplement mal fichu, et puis le personnel qui tenait le stand ! quand il était arrivé à ce stand, il avait vu des dos, rien que des dos. il fallait imaginer ça ! des dos. c’était bien la pire chose qu’on puisse voir sur un salon : des dos ! - non, surtout qu’elle n’ouvre pas la bouche pour répondre !

*

« oui, la pire chose que tu puisses voir sur un salon, c’est un dos. Quand tu arrives à un stand et que tu vois trois personnes, mais que tu vois uniquement leur dos, et ça parce que, tout occupés qu’ils sont à bavarder, ils ne songent pas le moins du monde à se retourner vers toi, c’est une façon assez claire de te faire comprendre que tu leur es plutôt égal. »

se trompait-il en pensant comme ça ?

il lui avait demandé s’il se trompait ou non ?

« voilà ! vous voyez bien ! »

« la seconde chose impossible sur un salon, c’est le personnel qui n’est au courant de rien. le fait qu’il y ait au stand des gens qui ne savent rien, soit parce qu’on les a recrutés exprès pour ce salon, soit parce que c’est du personnel commercial qui est là pour raconter des choses dont il n’a aucune idée mais qui pense qu’il doit raconter quelque chose au lieu de dire dès le début : ‘je ne sais pas. je vous en prie, attendez que mon collègue soit libre.’ »

est-ce que la description qu’il donnait de la situation était erronée ?

non ?

« ben voilà ! »

non, il n’avait pas encore fini !

« car la troisième chose impossible sur un salon, ce sont ces gens avec leur micro qu’ils vous tiennent sous le nez. » oui, des gens qui se disaient journalistes mais qui, en fin de compte, ne lui apportaient rien du tout. des gens qui ne faisaient que l’agacer avec leur question et que l’empêcher de travailler.

est-ce qu’il s’était exprimé clairement ?

est-ce qu’on l’avait compris ?

oui ? « bon, alors tant mieux. »

non, il n’avait toujours pas fini.

il était tout à fait capable d’annoncer des limogeages, surtout il ne fallait pas avoir peur qu’il n’en soit pas capable. il était tout à fait capable de dire les choses comme elles étaient quand c’était nécessaire. il pouvait se résoudre plus vite qu’on ne croyait à renvoyer quelqu’un, parce qu’il ne trouvait pas bon du tout de laisser éternellement les gens à des postes pour lesquels ils n’étaient pas à la hauteur.

... il voulait une bonne fois mettre les choses au net, oui.

« le fait est que nous sommes tous un peu déboussolés. »

« le fait est que ça fait un peu trop longtemps que nous attendons ici. »

mais ce n’était pas une raison pour péter les plombs. oui, il trouvait que ce n’était vraiment pas le moment de péter les plombs et qu’ils étaient tous bien avisés de ne pas péter les plombs maintenant. non, il était bien plutôt d’avis qu’il fallait plutôt se calmer, « vous ne trouvez pas ? »

décompresser

le technicien informatique : oui, c’était ça le plus difficile,décompresser. à chaque fois il se disait ça. ce n’était pas tellement les situations de stress. c’était surtout le moment de décompresser qui était tellement difficile et épuisant. en général, il ne savait même pas quoi faire de lui-même,pas question de lui adresser la parole à ces moments-là, il arrivait même arriver qu’il déprime ou qu’il tombe malade.

grippes, infections virales, nausées en pleine nuit. maux de tête. ses proches étaient en général au courant. alors ils le laissaient tranquille. ils attendaient que ça se passe, « oui, après des périodes pareilles, tu commences par t’effondrer. après ça, tu es à plat. et si tu n’as pas de résultats à produire, comme c’est justement le cas maintenant — c’est encore plus mal barré pour toi ! »

la chargée de compte client : elle, on ne pouvait pas lui adresser la parole. pendant un certain temps, on ne pouvait pas lui adresser la parole, et elle se mettait à boire de l’eau et encore de l’eau.

oui, de l’eau, c’est ça, de l’eau. elle buvait des litres d’eau, comme si son corps était complètement déshydraté, comme si elle allait crever de soif, mais après un moment, ça se calmait.

c’était sans doute une fonction qui ne marchait pas, ou bien son corps qui se faisait entendre comme ça, par la sensation de soif, elle ne savait pas trop.

elle pouvait bien boire deux ou trois litres, oui, elle arrivait sûrement à deux ou trois litres.

la rédactrice en ligne : ah, elle, dans ces moments, elle se mettait à parler sans pouvoir s’arrêter, elle passait des heures au téléphone avec des amis. et si ses amis n’étaient pas là - « bon, là, ils ont de la chance ! » (elle rit), alors elle pouvait être impitoyable. pendant un bout de temps, elle ne pouvait absolument pas arrêter. c’était machinal. comme si le fait de jacasser sans arrêt pouvait libérer quelque chose qui se serait accumulé en elle - « appelons ça le point mort », mais ça continuait à tourner, « comme chez un coureur - une fois qu’il a cessé de courir, il ne reste pas planté immobile. »

*

le senior associate : lui, il n’avait même pas l’occasion de décompresser. en général, il se trouvait tout de suite un nouveau stress, c’est pour ça qu’il disait plutôt qu’il ne décompressait jamais vraiment. et d’ailleurs à quoi bon ? décompresser, pour lui, c’était bien plus stressant que de se trouver un nouveau stress. ça paraissait plus simple de se maintenir toujours au même niveau d’activité, oui, le stress proprement dit lui semblait bien moins stressant que de décompresser.

voilà, par exemple, il fallait toujours qu’il arrange des accidents de voiture, c’est-à-dire qu’en général, il bousillait sa voiture. il en bousillait une voiture tous les mois, de voiture, c’était sûr. il savait bien que c’était irresponsable. il savait bien que c’était ridicule, pas la peine qu’elle fronce les sourcils avec cet air-là, lui aussi il aurait préféré ne pas bousiller sa voiture, c’était logique. il s’en serait volontiers passé, car en fin de compte, il n’y avait pas là que des dommages, il y avait aussi des séquelles et en général il y avait aussi une autre personne impliquée. un accident, on n’était pas tout seul à y être impliqué.

ou alors il imaginait des scénarios avec le fisc, pour ça, il était vraiment spécialiste. dans les histoires fiscales compliquées. sa situation fiscale était tellement embrouillée qu’en fait plus personne ne s’y retrouvait, lui moins que quiconque. il avait beau essayer de se persuader qu’il avait les choses en main, évidemment ce n’était pas du tout le cas. et donc il recevait constamment des convocations. c’était contrôle fiscal sur contrôle fiscal et convocation sur convocation. oui, ce cher fisc, ce trésor débarquait chez lui comme une fleur une fois par moi. entre-temps, il était toujours au courant avant que ça n’arrive. il avait une espèce de sensation fiscale, de pressentiment fiscal et c’était une excitation qui se rajoutait au reste. et pourtant, pour lui, ce n’était pas l’argent qui comptait, c’est-à-dire, bon, évidemment que l’argent comptait toujours un peu, mais pas en premier lieu. non, il disait plutôt que c’était un automatisme, une manière que le stress avait de s’organiser, avec une dynamique propre.

c’était comme chez un alcoolique. sans doute qu’il fallait qu’il se maintienne toujours à un certain niveau de stress. toujours un peu d’adrénaline dans le sang. aucune idée de ce qui se passerait sans ça, aucune idée, sans doute qu’il sombrerait dans la pire des dépressions. mais au fond, il n’en avait aucune idée. ça ne lui arrivait même pas de se retrouver dans un état pareil car ce n’était pas comme avec les drogues, cet accroissement du taux d’adrénaline était un processus totalement inconscient, c’est-à-dire qu’il ne pouvait pas contrôler grand-chose, il n’avait pas les choses en main. son corps produisait tout seul l’adrénaline. c’étaient des substances propres au corps. c’était son corps qui faisait ça de lui, et pas lui qui faisait quelque chose de son corps. enfin, en tout cas ce n’était comme ça au stade où lui se trouvait.

pour lui, tout le monde - « de nos jours, qui est-ce qui ne marchait pas à l’adrénaline ? », pour lui tout le monde marchait à l’adrénaline. il n’y avait qu’à regarder tous ces gens-là. est-ce qu’on en trouvait un qui ne marchait pas à l’adrénaline ?

*

l’associé : sûr qu’il n’irait pas dire de lui qu’il ne lui arrivait jamais d’être fatigant, "quand on est dans un business comme celui-là, on ne peut pas faire autrement que demander beaucoup aux autres", évident, on lui envoyait suffisamment de signaux. en privé aussi. "quand ton entourage les gens autour de toi sont dans un monde complètement différent, ils te perçoivent comme fatigant. ça va de soi", ce n’était quand même la peine de s’étendre là-dessus.

la chargée de compte client : ça, elle connaissait, elle aussi, avec son activisme, elle en avait rendu plus d’un maboule. c’est que simplement une fois qu’elle était au travail, elle avait du mal à s’arrêter.

la rédactrice en ligne : "oui, une fois qu’on est lancé, difficile de s’arrêter."

le senior associate : et alors on se mettait à parler de drogué du travail, comme si on pouvait dire les choses aussi simplement que ça.

le technicien informatique : "oui, tout d’un coup c’est à toi qu’on fait porter le chapeau"

le senior associate : et alors on parlait d’un drogué du travail, tout d’un coup ils parlaient de vous comme d’un malade, alors que ce n’était pas vrai du tout. lui en tout cas il ne constatait aucune addiction au travail, il n’était pas accro, en tout cas pas dans le sens habituel. il n’était pas en manque quand il ne travaillait pas. du moins c’est ce qu’il supposait car, à y bien réfléchir, il y en avait toujours, du travail.

la chargée de compte client : et alors on disait qu’ils étaient des drogués du travail. "ils ne dorment plus du tout, vous allez voir." alors il arrivait bien de temps en temps des choses comme "collapsus cardio-vasculaire", ou bien "dépression nerveuse", si on ne faisait pas attention -

le technicien informatique : et alors l’interprétation qu’on donnait, la réponse à toutes les questions c’était : addiction au travail, comme si avec cette explication-là on pouvait se débarrasser de toutes les questions. alors que tout ça c’était plutôt absurde, d’abord ils vous demandent de rester dans le salon vingt-quatre heures sur vingt-quatre et puis ensuite, quand c’est ce que vous faites, ils vous le reprochent et disent que c’est une maladie.

l’associé : bon, il n’était vraiment pas capable de dire avec certitude s’il était drogué du travail ou non, il ne pouvait pas exclure avec certitude que le travail était devenu une drogue, mais ça, qui pouvait le dire. « il y a une question bien plus intéressante : pourquoi et quand appelez-vous untel un drogué du travail ? »

— en plus, on ne peut pas dire qu’on ait été enlevé et placé ici de force, non, on est arrivé ici de son propre gré.
— non, on ne peut pas parler d’enlèvement.
— non, vraiment pas.
— ben voilà !
— si on veut y voir un enlèvement, alors il remonte à longtemps, c’est un enlèvement qui s’est produit il y a plus longtemps qu’on ne croit.

© kathrin röggla, 2004, traduction française ©Bernard Banoun 2014.