Jean-Paul Goux et le triomphe du temps, par Christine Lecerf

Cet entretien, réalisé par christine Lecerf, est également disponible sur le site de Arte

CL :
La littérature, celle que vous aimez lire et celle que vous cherchez à faire, ne relève ni de la consommation ni du loisir. C’est un art « despotique », dites-vous, un art qui soumet son lecteur à ses pouvoirs d’enchantement et d’envoûtement. Quels ont été vos premiers « enchantements » de lecture ? Et par quels « envoûtements » avez-vous été conduit sur le chemin de l’écriture ?

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Alors que je n’ai pas lu, dans l’enfance (ou n’ai fait que quelques lectures imposées), j’ai découvert au même moment, à dix-sept ans, Les Chants de Maldoror de Lautréamont et Au château d’Argol de Julien Gracq. Et ce qui s’est découvert là, pour moi, c’est simultanément la prose et le désir d’écrire de la prose, comme si la beauté de ces deux proses, leur allant, leur énergie, leur puissance d’évocation, était en même temps éveil, incitation, accumulation d’une énergie qui ne pouvait se libérer et se dépenser que dans le geste qui consistait à se mettre à son tour à écrire, de la prose. De cette révélation initiale, j’ai gardé la conviction que le domaine du roman ne se confond pas avec celui du récit, que ce qui fait le roman, ce n’est pas le récit mais la prose, lorsqu’elle est « capable de s’élever haut dans le ciel, non d’un seul trait, mais en volutes et en cercles », comme le dit Virginia Woolf.

CL :
L’un de vos essais sur l’écriture du roman s’intitule La fabrique du continu. Comme Julien Gracq ou Pierre Bergounioux, vous n’êtes pas un écrivain « professionnel », vous exercez le métier d’enseignant. Deux de vos livres explorent très concrètement le monde du travail : celui des anciennes mines de Ronchamp, situées dans les Vosges, non loin de Vesoul, la ville de votre naissance. Vous avez également arpenté durant deux ans les usines du Pays de Montbéliard, et donc celles de Peugeot à Sochaux. Quelle est selon vous la nature du « travail » de romancier ?

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Aucun rapport, bien sûr, entre le travail de l’ouvrier et celui du romancier ! Pour aller à l’essentiel, disons que le romancier a affaire au temps, dans deux ordres distincts. Il y a le temps de l’œuvre à faire, imprévisible, immaîtrisable, et par conséquent redoutable ou angoissant. Toutes les métaphores qui assimilent le travail de l’œuvre à une gestation sont à cet égard inadéquates et erronées parce que ce temps de l’œuvre à faire n’est ni limité ni prévisible. Et puis il y a le temps dans l’œuvre, qui est l’objet même du travail du romancier. Et là, le romancier œuvre tout à la fois dans le temps (en fabriquant une expérience temporelle de la durée), à la fois contre le temps (en luttant contre son irréversibilité), et à la fois avec le temps (en fabriquant du mouvement, une tension vers l’avant, un dynamisme.

CL :
Les jardins, les maisons, les chambres délimitent souvent votre territoire d’écriture. Votre roman Les jardins de Morgante réunit un jardinier, un philosophe, un architecte et un photographe dans les jardins d’un poète du XVIè siècle pour en faire le relevé avant qu’ils ne disparaissent. L’art du roman est-il toujours un art du temps, quand personne aujourd’hui n’a plus la moindre idée de l’art du jardin ?

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On peut légitimement dresser toute sorte de constats navrés sur l’état des choses dans la réception littéraire actuelle, et sur les confusions que peut produire le développement du marché des loisirs généralisés. On peut croire aussi que l’expérience esthétique (celle du jardin comme celle de l’œuvre littéraire), parce qu’elle échappe au fétichisme dominant de la marchandise, devient de plus en plus nécessaire et qu’à cause de cela même, elle est vouée à durer, et pas seulement comme forme de résistance au monde qui nous est fait.

CL :
Vous avez déclaré lors d’un entretien : « Je sens qu’il est de plus en plus nécessaire de rechercher les liens qui nous unissent au monde, nous le rendent malgré tout accueillant, désirable ou admirable, plutôt que de cultiver exclusivement les motifs de litige avec lui, dans l’état d’esprit de celui qui toujours nie ». Ce souci de la durée, ce goût du continu et de l’unité, par opposition aux esthétiques fragmentaires et discontinues de la modernité, fait-il de vous un écrivain du XXIe siècle ?

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L’un des rôles de la littérature serait d’opérer cette « transmutation intégrale du monde en splendeur » dont parlait Rilke, autrement dit d’opérer cette transmutation esthétique par quoi la représentation du monde tel qu’il est ne se confond pas avec sa reproduction aliénée, telle que nous la proposent les médias.
Cela dit, c’est par l’effet d’une très étrange manipulation que l’esthétique du fragment et du discontinu a pu paraître constitutive du « mouvement moderne ». Car enfin, et pour s’en tenir au domaine littéraire français, de Proust à Simon, les grandes proses romanesques du XXe siècle, les grandes proses « modernes », sont toutes des proses de la liaison et du continu. C’est cette lignée-là que je revendique comme héritage. Et tout a commencé avec Lautréamont, aussi « absolument moderne » que Rimbaud, avec qui s’est ouverte la deuxième voie du mouvement moderne, celle du discontinu.

CL :
Prendriez-vous un plaisir particulier à découvrir vos textes traduits dans la langue de Kleist et de Stifter ?

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Mes rapports avec la langue littéraire allemande sont ceux d’un amoureux éconduit ! Je l’ai fréquentée tout au long de mes études sans parvenir à m’en faire adopter. La syntaxe allemande n’a jamais cessé de me fasciner, ne serait-ce que par ces écarts qu’elle ménage entre des éléments appariés, où s’introduisent des suspens qui délinéarisent le temps. Parmi les littératures étrangères, l’allemande est celle qui m’est le plus familière, même si je ne la lis plus depuis longtemps qu’en traduction. Etre traduit dans cette langue qui est pour moi celle de Kleist et de Stifter, de Bernhard et de Sebald, celle de Lenz , de Tonio Kröger , de JaKob von Guten , celle « Die Aufzeichungen des Malte » ou de « Ein Brief des Lord Chandos » , ce serait comme si la Belle m’ouvrait enfin sa porte !

Propos recueillis par Christine Lecerf.
Paris, juillet 2005.

Guénaël Boutouillet - 23 juillet 2005