phrases du jour - 1999 - 2000

si tout ça oui si tout ça n’est pas comment dire pas de réponse si tout ça n’est pas faux oui
tous ces calculs oui explications oui toute l’histoire d’un bout à l’autre oui complètement faux oui
ça s’est passé autrement oui tout à fait oui mais comment pas de réponse comment ça s’est passé pas de réponse QU’EST-CE QUI S’EST PASSÉ hurlements bon


Samuel Beckett, Comment c’est

un livre prédateur, dont la proximité me hante et me repousse, en entretenant une exaltation trouble, dévastatrice
un livre illisible par intensité - et qui ne cesse de m’interpeller, de me souffler une peur primitive
je touche une lisière vive


Jacques Dupin, Le corps clairvoyant

Pensée qui au lieu d’être une succession de pointes, c’est-à-dire d’efforts d’attention, d’instants où on la relance et où on la rétablit à nouveau, et en force, sur le sujet, est réduite à une seule pointe, à un seul effort (au départ) pour lâcher complètement ensuite. Cerveau ne retient plus. Cerveau n’a plus de prise. Vains appels en moi, à ce que je sais en moi qui ne va plus de l’avant.


Henri Michaux

On ne peut pas commencer un poème sans une parcelle d’erreur sur soi et sur le monde, sans une paille d’innocence aux premiers mots.


René Char

Écrire à fond, langue en tombeau ouvert sur tes ombres profondes, en avenir, en tout risquant à fond, dans la tremblée des certitudes et des os de ton crâne ; non l’exposée de soi, mais tout le soi en matière dans l’Écrire ; le personnage tissé langage, et le langage tramant le monde en de multiples consciences : c’est l’épique neuf, au sens ouvert, inépuisable.


Patrick Chamoiseau

On a souvent parlé de la couleur et de la saveur des mots. Mais on n’a jamais rien dit de leur tension, de l’état de tension de l’esprit qui les profère, dont ils sont l’indice et l’index, de leur chargement.


Paul Claudel

La fonction même du poète, en tant que mode de connaissance, n’est pour moi qu’une règle de vie qui nous tienne plus vivant, fût-ce à vif, sur l’autre versant de l’apparence.


Saint-John Perse

Ne pas oublier : la matière de nos livres, la substance de nos phrases doit être immatérielle, non pas prise telle quelle dans la réalité, mais nos phrases elles-mêmes et les épisodes aussi doivent être faits de la substance transparente de nos minutes les meilleures, où nous sommes hors de la réalité et du présent. C’est de ces gouttes de lumière qu’est fait le style et la fable d’un livre. Au fond, toute ma philosophie revient, comme toute philosophie vraie, à justifier, à reconstruire ce qui est.


Marcel Proust

Dès maintenant, le poète sait que tout doit lui servir. L’hallucination, la candeur, la fureur, la mémoire, les vieilles histoires, l’actualité, la table et l’encrier, les paysages inconnus, la nuit tournée, les souvenirs inopinés, les prophéties de la passion, les conflagrations d’idées, de sentiments, d’objets, la nudité aveugle, la réalité crue, l’allègement des systèmes, le dérèglement de la logique jusqu’à l’absurde, l’usage de l’absurde jusqu’à l’indomptable raison, c’est cela, - et non l’assemblage plus ou moins savant, plus moins heureux, des syllabes, des mots - qui concourt à l’harmonie d’un poème. Il faut parler une pensée musicale qui n’ait que faire des tambours, des violons, des rythmes et des rimes du terrible concert pour oreilles d’ânes.


Paul Éluard

Le murmure peut-être est plus vieux que les lèvres.


Ossip Mandelstam, traduction Philippe Jaccotet

Il faut donc que la pensée, quoiqu’elle y répugne, s’accommode de l’état de mutation de toute chose et devienne experte à manipuler des nuages dont la forme ni le lieu ne sont pas fixes mais transitoires et mouvants. C’est la mouvance et non la fixité qui doit devenir l’élément de mire de la pensée, son objet constant.


Jean Dubuffet

Il y a des paroles filantes
laissant une trace légère trace de majesté
derrière leur sens à peine de sens


Tristan Tzara

Enfonce-toi dans l’inconnu qui creuse. Oblige-toi à tournoyer.


René Char

Un livre dans lequel l’univers n’aurait pas sa place n’en serait pas un ; car il serait un livre auquel il manquerait les plus belles pages, celles de gauche dans lesquelles se mire jusqu’au plus obscur caillou.


Edmond Jabès

Je crois que la basse continue contient les notions essentielles permettant d’expliquer l’art d’écrire.


Kleist, exergue à La Fabrique du continu, essai sur la prose, Jean-Paul Goux, Champ Vallon, novembre 99

La parole soulève plus de terre que le fossoyeur ne le peut.


René Char

Espacer ses mots, ses phrases, ses pensées.


Joubert

Ce sont des mouvements indéfinissables, qui glissent très rapidement aux limites de notre conscience ; ils sont à l’origine de nos gestes, de nos paroles, des sentiments que nous manifestons, que nous croyons éprouver et qu’il est possible de définir. Ils me paraissaient et me paraissent encore constituer la source secrète de notre existence.


Nathalie Sarraute, hommage, le 20 octobre 1999

La paille que tu as dans ton oeil est le meilleur des verres grossissants.


T.W. Adorno

Le soir change sens et image.


Georg Trakl

Précisément ce que la parole a de propre, à savoir qu’elle ne se soucie que d’elle-même, personne ne le sait.


Novalis

Le beau n’est que le premier degré du terrible.


Rainer Maria Rilke

Faut-il réagir contre la paresse des vrails entre deux passages du crain ?


Marcel Duchamp

Ton oeil me regarda, et voyait plus loin,
ta bouche
prit voix pour l’oeil, j’entendis :
Mais nous ne savons pas, tu sais,
Mais nous ne savons pas
quoi compte.


Paul Celan, poème pour Nelly Sachs

Sachez-le aussi : nous n’avons plus nos mots. Ils ont reculé en nous-mêmes. En vérité, elle vit, elle erre parmi nous LA FACE A LA BOUCHE PERDUE.


Henri Michaux

On ne pense pas de manière continue, pas davantage qu’on ne sent d’une manière continue ou qu’on ne vit d’une manière continue. Il y a des coupures, il y a intervention du néant. La pensée bat comme la cervelle et le coeur. Notre appareil à penser en état de chargement ne débite pas une ligne ininterrompue, il fournit par éclairs, secousses, une masse disjointe d’idées, images, souvenirs, notions, concepts... Tel est le vers essentiel et primordial, antérieur aux mots eux-mêmes : une idée isolée par du blanc. Avant le mot une certaine intensité, qualité et proportion de tension spirituelle.


Paul Claudel

La beauté est l’exode de ce qui s’objectivait dans le domaine des fins, hors de ce domaine.


Adorno

Les exigences d’une stricte prosodie sont l’artifice qui confère au langage naturel les qualités d’une matière résistante, étrangère à notre âme, et comme sourde à nos désirs.


Paul Valéry

Car il y a bien des choses qui se passent et ne se terminent pas même lorsqu’elles sont bien racontées. Très bizarrement, il y a toujours quelque chose en plus qui se passe là-dedans... Des histoires de cette sorte, il ne suffit pas de les conter, il faut aussi compter l’heure qu’elles sonnent, dresser l’oreille : où en est-on ? Des événements vient un avertissement, qui autrement ne serait pas tel. Ou plutôt : un avertissement déjà présent prend de petits événements pour traces et pour exemples.


Ernst Bloch, Traces

Voir naître et mourir un récit qui cherche en vain à triompher de la nécessité de l’expression. Poursuite tourmentée où l’échec de la fiction fait partie de la fiction.


Maurice Blanchot

La tâche qui consiste à se redonner soi-même le monde comme fardeau. Dimension au sein de laquelle comme un secret.


Martin Heidegger, 1929

Travailler pour l’incertain ; aller sur la mer ; passer sur une planche.


Blaise Pascal

C’est à notre sol silencieux et naïvement immobile que nous rendons ses ruptures, son instabilité, ses failles ; et c’est lui qui s’inquiète à nouveau sous nos pas.


Michel Foucault

Le merveilleux n’est pas ici ou là, il est en face, toujours en face. Inutile de regarder ailleurs, ni plus haut ni plus bas.


Pierre Reverdy

Jamais de ces vieilles phrases à muscles saillants, cambrés, et dont le talon sonne. J’en conçois pourtant un, à moi, un style : un style qui serait rythmé comme le vers, précis comme le langage des sciences, et avec des ondulations, des ronflements de violoncelle, des aigrettes de feu ; un style qui vous entrerait dans l’idée comme un coup de stylet, et où votre pensée voguerait enfin sur des surfaces lisses, comme lorsqu’on file dans un canot avce bon vent arrière. La prose est née d’hier ; voilà ce qu’il faut se dire. Le vers est la forme par excellence des littératures anciennes. Toutes les combinaisons possibles ont été faites ; mais celles de la prose, tant s’en faut.


Gustave Flaubert, 24 avril 1852

Mais peut-être que, plus prochaines qu’étoiles et planètes, toutes les choses mouvantes et vivantes qui nous entourent nous donnent des signes aussi sûrs et l’explication éparse de cette poussée intérieure qui fait notre vie propre. Et tel est le mystère qu’il s’agit présentement de reporter sur le papier avec l’encre la plus noire.


Paul Claudel

Entre la pénombre toujours équivoque du passé et la nuit trop éblouissante du futur, il nous restera encore et sans cesse à déchiffrer, pour apaiser le furieux appétit d’une curiosité insatiable, cette portion de durée que seule nous aurons chacun, quelque infirmes qu’aient été nos moyens d’investigation, à la fin réellement explorée : notre présent.


Pierre Reverdy

On descend des marches
Et les lignes de la rampe tournent
Le monde devient plus grand pour celui qui s’enfonce


Pierre Reverdy

Écoute le monde entier appelé à l’intérieur de nous.


Valère Novarina

Toute vérité n’existe que comme devenu.


T.W. Adorno, Théorie esthétique

L’atteinte par le réel, c’est là ce qui constitue la réalité du réel. Mais c’est aussi ce qui peut précisément fermer l’homme à ce qui le touche, puisque cela lui échappe en se retirant devant lui. L’événement du retirement pourrait être le plus présent dans toute chose maintenant présente, et ainsi passer infiniment l’actualité de tout actuel.


Martin Heidegger, Qu’est-ce que penser ?

Voilà sûrement la cause de l’actuelle difficulté de peindre : la peinture ne saisira le mystère de la réalité que si le peintre ne sait pas comment s’y prendre.


Francis Bacon, entretiens avec David Sylvester

Progresser vers une présentation du monde comme problème.


Martin Heidegger

Interroger l’habituel. Mais justement, nous y sommes habitués. Nous ne l’interrogeons pas, il ne nous interroge pas, il semble ne pas faire problème, nous le vivons sans y penser, comme s’il ne véhiculait ni question ni réponse, comme s’il n’était porteur d’aucune information. Comment parler de ces "choses communes", comment les traquer plutôt, comment les débusquer, les arracher à la gangue dans laquelle elles restent engluées, comment leur donner un sens, une langue : qu’elles parlent enfin de ce qui est, de ce que nous sommes.


Georges Perec, L’Infraordinaire

J’aime bien écrire pour le théâtre, j’aime bien les contraintes qu’il impose. On sait, par exemple, qu’on ne peut rien faire dire par un personnage directement, on ne peut jamais décrire comme dans le roman, jamais parler de la situation, mais la faire exister. On ne peut rien dire par les mots, on est forcé de la dire derrière les mots. Vous ne pouvez pas faire dire à quelqu’un : "Je suis triste", vous êtes obligé de lui faire dire : "Je vais faire un tour."


Bernard-Marie Koltès, Une part de ma vie, Minuit, 1999

Convaincre est infécond.


Walter Benjamin, aphorisme, Sens unique

La substance même de toute vraie connaissance est une intuition ; aussi, c’est d’une intuition que procède toute vérité nouvelle. Toute pensée, à l’origine, est une image ; c’est pourquoi l’imagination est un outil si nécessaire de la pensée : les têtes qui en sont dépourvues ne font jamais rien de grand. Des pensées purement abstraites, qui n’ont pas un noyau intuitif, ressemblent aux jeux des nuages : cela n’a pas de réalité. C’est précisément pourquoi l’observation de la réalité, dès qu’elle apporte quelque chose de neuf à l’observateur, est plus instructive que tout ce qu’on peut lire ou entendre. Car, si nous y réfléchissons, nous verrons que toute vérité et toute sagesse est contenue dans n’importe quel réel, que dis-je ? nous verrons qu’il renferme le dernier secret des choses. Ce secret se trouve dans le concret, comme l’or dans le minerai. Un écrivain ordinaire croira exprimer la fixité méditative du regard, la stupéfaction qui pétrifie, en disant : "Il était comme une statue." Cervantès, lui, dira : "Comme une statue habillée, car le vent faisait flotter ses vêtements." C’est ainsi que tous les grands esprits n’ont jamais pensé qu’en présence de l’intuition, et qu’à chacune de leurs pensées, il y tiennent leurs yeux fermement attachés.


Arthur Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation

La vérité du drame est dans ce pur espace qui règne entre la stance heureuse et l’abîme qu’elle côtoie : cet inapaisement total, ou cette ambiguïté suprême.


Saint-John Perse, Sur Dante

Le concret, c’est ce qui est intéressant, la description d’objets, de paysages, de personnages ou d’actions ; en dehors, c’est du n’importe quoi.


Claude Simon

Là où il y a danger, croît aussi ce qui sauve.


Friedrich Hölderlin

La fable de toi fabulant d’un autre avec toi dans le noir. Et comme quoi mieux vaut tout compte fait peine perdue et toi tel que toujours. Seul.


Samuel Beckett, Compagnie

Messages en morse, saccadés, déphasés, qui coupent la narration tout à trac comme s’ils étaient captés d’une autre planète, bégayent déjà des nouvelles de la contrée où va s’éveiller Rimbaud.


Julien Gracq, sur La Vie de Rancé de Chateaubriand

Il faut que les mots nous laissent, nous poussent à pénétrer seuls dans le pays, qu’ils soient pourvus de cet écho antérieur qui fait occuper au poème toute la place sans se soucier de la vie et de la mort du temps, ni de ce réel dont il est la roue, la roue disponible et traversière.


René Char

A propos de ces trois milliards d’êtres humains, dont on fait une montagne : j’ai calculé, moi, qu’en les logeant tous dans des maisons de quarante étages - dont l’architecture resterait à définir, mais quarante étages et pas un de plus, cela ne fait même pas la tour Montparnasse, monsieur -, dans des appartements de surface moyenne, mes calculs sont raisonnables ; que ces maisons constituent une ville, je dis bien : une seule, dont les rues auraient dix mètres de large, ce qui est tout à fait correct. Eh bien, cette ville, monsieur, couvrirait la moitié de la France ; pas un kilomètre carré de plus. Tout le reste serait libre, complètement libre. Vous pourrez vérifier les calculs, je les ai faits et refaits, ils sont absolument exacts. Vous trouvez mon projet stupide ? Il ne resterait plus qu’à choisir l’emplacement de cette ville unique ; et le problème serait réglé. Plus de conflits, plus de pays riche, plus de pays pauvre, tout le monde à la même enseigne, et les réserves pour tout le monde.


Bernard-Marie Koltès, Combat de nègre et de chiens, Minuit, 1989

Les perturbations, les anxiétés, les dépravations, la mort, les exceptions dans l’ordre physique ou moral, l’esprit de négation, les abrutissements, les hallucinations servies par la volonté, les tourments, la destruction, les renversements, les larmes, les insatiabilités, les asservissements, les imaginations creusantes, les romans, ce qui est inattendu, ce qu’il ne faut pas faire, les singularités chimiques de vautour mystérieux qui guette la charogne de quelque illusion morte, les expériences précoces et avortées, les obscurités à carapace de punaise, la monomanie terrible de l’orgueil, l’inoculation des stupeurs profondes, les oraisons funèbres, les envies, les trahisons, les tyrannies, les impiétés, les irritations, les acrimonies, les incartades agressives, la démence, le spleen, les épouvantements raisonnés, les inquiétudes étranges, que le lecteur préférerait ne pas approuver, les grimaces, les névroses, les filières sanglantes par lesquelles on fait passer la logique aux abois, les exagérations, l’absence de sincérité, les scies, les platitudes, le sombre, le lugubre, les enfantements pires que les meurtres, les passions, le clan des romanciers de cours d’assises, les tragédies, les odes, les mélodrames, les extrêmes présentés à perpétuité, la raison impunément sifflée, les odeurs de poule mouillée, les affadissements, les grenouilles, les poulpes, les requins, le simoun des déserts, ce qui est somnambule, louche, nocturne, somnifère, noctambule, visqueux, phoque parlant, équivoque, poitrinaire, spasmodique, aphrodisiaque, anémique, borgne, hermaphrodite, bâtard, albinos, pédéraste, phénomène d’aquarium et femme à barbe, les heures soûles du découragement taciturne, les fantaisies, les âcretés, les monstres, les syllogismes démoralisateurs, les ordures, ce qui ne réfléchit pas comme l’enfant, la désolation, ce mancenillier intellectuel, les chancres parfumés, les cuisses aux camélias, la culpabilité d’un écrivain qui roule sur la pente du néant et se méprise lui-même avec des cris joyeux, les remords, les hypocrisies, les perspectives vagues qui vous broient dans leurs engrenages imperceptibles, les crachats sérieux sur les axiomes sacrés, la vermine et ses chatouillements insinuants, les préfaces insensées comme celles de Cromwell, de Mlle de Maupin et de Dumas fils, les caducités, les impuissances, les blasphèmes, les asphyxies, les étouffements, les rages, - devant des charniers immondes, que je rougis de nommer, il est temps de réagir enfin contre ce qui nous choque et nous courbe si souverainement.


Lautréamont, Poésies

Toute littérature est assaut contre la frontière.


Franz Kafka, Journal

Il est devenu évident que tout ce qui concerne l’art, tant en lui-même que dans sa relation au tout, ne va plus de soi, pas même son existence. L’infinité de ce qui est devenu possible et s’offre à la réflexion ne compense pas la perte de ce qu’on pouvait faire de manière non réfléchie et sans problèmes. Cet élargissement des possibles se révèle dans de nombreuses dimensions, comme un rétrécissement.


T.W. Adorno

Le poème, comme tout ouvrage de l’esprit, ne peut que dénoncer le péril que le langage représente pour l’homme ; c’est le danger des dangers ; c’est l’éclair qui lui révèle, au risque de l’aveugler et de le foudroyer, qu’il est perdu dans la banalité des mots usuels, dans la communauté de la langue sociale, dans la quiétude des métaphores apprivoisées.


Maurice Blanchot

Les mots à mi-chemin de l’intelligence
Cette possibilité de penser en arrière et d’invectiver tout à coup sa pensée
L’absorption, la rupture de tout
Et tout à coup ce filet d’eau sur un volcan, la chute mince et ralentie de l’esprit


Antonin Artaud

Toute vue des choses qui n’est pas étrange est fausse. Si quelque chose est réelle, elle ne peut que perdre sa réalité en devenant familière. Méditer en philosophe, c’est revenir du familier à l’étrange, et dans l’étrange, affronter le réel.


Paul Valéry, Tel Quel 1

L’inertie seule est menaçante. Poète est celui-là qui rompt pour nous l’accoutumance.


Saint-John Perse

Dès que nous nous avisons de pénétrer en nous-mêmes, et que, dirigeant l’oeil de notre esprit vers le dedans, nous voulons nous contempler, nous ne réussissons qu’à aller nous perdre dans un vide sans fond ; nous nous faisons à nous-mêmes l’effet de cette boule de verre creuse, du vide de laquelle sort une voix qui a son principe ailleurs ; et au moment de nous saisir, nous touchons, ô horreur, qu’un fantôme sans substance.


Arthur Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation

Quel est celui de nous qui n’a pas, dans ses jours d’ambition, rêvé le miracle d’une prose poëtique, musicale sans rhythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s’adapter aux mouvements lyriques de l’âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience ? C’est surtout de la fréquentation des villes énormes, c’est du croisement de leurs innombrables rapports que naît cet idéal obsédant.


Charles Baudelaire

C’est ici le point le plus délicat de l’histoire des sciences : savoir bien distinguer ce qu’il y a de réel dans un sujet, de ce que nous y mettons d’arbitraire en le considérant.


Buffon

Car les temps sont dangereux. Ce ne sont pas fariboles.Chose plus facile en nature seroit, nourrir en l’aër les poissons, paistre les cerfz on fond de l’Océan, que supporter ceste truandaille de monde.


Rabelais

Il s’agit d’appliquer au chaos brouillé des données mentales et des petits accidents de la vie qu’on mène, un procédé de lecture, une grille qui permette de lire le sens de la vie en tant qu’elle échappe à notre influence.


Julien Gracq, Sur André Breton

Nous n’aurions plus rien d’humain si le langage en nous était en entier servile.


Georges Bataille

Mais nous les aimons ces lourds matériaux que la phrase de Flaubert soulève et laisse retomber avec le bruit intermittent d’un excavateur.


Marcel Proust

A quoi bon la merveille de transposer un fait de nature en sa presque disparition vibratoire selon le jeu de la parole, cependant ; si ce n’est pour qu’en émane, dans la gêne d’un proche ou concret rappel, la notion pure. Je dis : une fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous bouquets.


Stéphane Mallarmé

Le lieu de mon repos est une chambre peinte
De mil os blanchissans et de têtes de morts
Où ma joie est plus tôt de son objet éteinte :
Un oubli gracieux ne la pousse dehors.
Dans le corps de la mort j’ai enfermé ma vie
Et ma beauté parait horrible entre les os.
Voilà comment ma joie est de regret suivie,
Voilà comment de mon travail ma mort seule a repos.


Agrippa d’Aubigné

Fini le solide. Fini le continu et le calme. Une certaine infime danse est partout.


Henri Michaux

Être (en littérature) comme ces navires à quai qui offrent seulement leur poupe à la curiosité des passants : un nom, un port d’attache, c’est là tout leur état-civil. Le reste est aventure et ne leur appartient qu’à eux.


Saint-John Perse

La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil.


René Char

Chaque fois que je lis Shakespeare, il me semble que je déchiquète la cervelle d’un jaguar.


Lautréamont, Poésies

How goes the world ? It wears, sir, how it grows.

Comment va le monde ? Il s’use, monsieur, comme il prend de l’âge.


William Shakespeare, Timon d’Athènes

Quand je joue, mon cri éveille son double de sources dans les murailles du souterrain.


Antonin Artaud

Ce monde ne faict que resver, il approche de sa fin. Or tenez. Des nopces. Des nopces. Des nopces.


François Rabelais
1er janvier 2001