Martine Sonnet | Forges de Billancourt

Billancourt bouge encore. Pages extraites d’un travail en chantier de
Martine Sonnet, historienne des femmes et des Lumières, née en 1955, en
quête des résurgences des années passées par son père, de 1949 à 1967, aux
forges de la Régie. Un des pires ateliers qui soient. Son exercice
"d’égo-histoire" croise les ressources des mémoires ouvrières individuelle
et collective et celles des travaux de sciences sociales suscités par
l’usine et la vie de celles et ceux qui s’y sont engloutis.


Forges

Ce n’est pas très dicible le travail aux forges chez Renault, et le père homme trop pudique pour dire la chaleur, la sueur, le bruit et l’abrutissement qui va avec, n’en laisse percevoir que ce qui marque son corps. Les gigantesques mains gercées, pommadées consciencieusement le soir au dermophile indien, un baume au nom d’ailleurs qui fait rêver le voyageur enfermé en lui. Un jour on découvre, écrit en tout petit sur le tube qu’il est fabriqué à la Ferté-Macé dans l’Orne, tout près de là d’où l’on vient. Stupeur. La surdité qui le gagne, un autre stigmate : « il entend un peu haut » l’excuse ma mère auprès de l’interlocuteur sans réponse, derrière son guichet ou ailleurs. Dans le perceptible encore, les tristes lendemains de Saint-Eloi, la griserie passée, la gueule de bois quand le monde renversé un jour l’an, le premier du mois de décembre, retrouve son sens et que les forgerons ne sont plus les rois.
Je ne dis jamais que mon père est forgeron ; déjà qu’on le prend toujours pour mon grand-père, alors comprendre cela. La chaîne à Billancourt, les gens voient. Régulièrement, de longs travellings aux actualités, avant le grand film, fières processions de portières de dauphines en 1956, de R 4 en 1961. Commentaire gravement moderne qui va avec, voix des abîmes. Mais même par temps d’euphorie industrielle, les preneurs d’images ne se bousculent pas aux forges. Les quatre forgerons magnifiés par la lumière de Willy Ronis, qui les a vus en 1950 ?

Lire grain à grain la photographie, chercher mon père, quelque part, tapi dans l’ombre. Il travaille là depuis un an, mais n’est pas allé se coller devant l’objectif. Pas son genre. Les quatre forgerons : quelle équipe, quel jour exactement, à quelle heure ? volontaires ou désignés ? ont posé ? Les identifier, si les archives de la Régie le permettent, pour essayer de savoir s’il n’en reste pas un, 55 ans plus tard, qui se souvienne du Normand, toujours le béret vissé sur le crâne chauve. Mais des vies comme les leurs, tellement amochées à les gagner, ne durent jamais longtemps. Et si les ouvriers meurent toujours les premiers, à Billancourt les forgerons sont les premiers des premiers.

Willy Ronis, pour ses 95 ans, est célébré par une exposition à l’Hôtel de ville de Paris. J’y vais en douce un midi, toute seule, sans le dire à personne. J’en sors dépitée : les forgerons n’y sont pas. Rendez-vous manqué. Je m’engouffre au BHV, rayon livres : la voir au moins reproduite, tout de suite, cette photographie. Sur une table, longuement, le livre ouvert, la tête me tourne un peu, presque 14 heures et pas déjeuné. Quelques semaines plus tard, un mercredi matin, enfin la détermination d’écrire au vieil homme, son adresse trouvée. Je lui explique pourquoi les quatre forgerons de 1950, dans sa lumière, me fascinent tellement et je lui demande s’il a des souvenirs particuliers attachés à ce cliché. Pour une improbable et inespérée réponse, je lui laisse en plus de mon adresse papier, mon adresse électronique et mon numéro de téléphone portable -nul éventuel intermédiaire entre lui et moi pour cette affaire tenue secrète, si jamais il voulait bien me répondre. Et il m’appelle, dès le samedi matin, vers 9h, mais je ne consulte ma messagerie que le soir. Il n’a pas le temps de m’écrire, mais me dira volontiers ce dont il se souvient quand je le rappellerai, un matin ou en fin d’après-midi. J’attends le lundi matin, parce que son très gentil et encourageant message se termine par « bon samedi et bon dimanche ». Je maudis les opérateurs de téléphonie portable de ne pas permettre d’archiver pour toujours.

Willy Ronis m’explique qu’en 1950, pour marquer le demi-siècle, la Régie souhaite publier un livre jubilaire « L’automobile de France » et pour cela invite quelques photographes dont il fait partie à venir librement parcourir les ateliers. Lui se rend aux forges, où il reste très peu de temps. Pas assez pour parler aux hommes, mais bien assez pour percevoir la pénibilité de ce qu’ils font, avoir trop chaud avec eux. Les ouvriers lui semblent plus âgés que lui, il avait alors 40 ans ; je lui fais remarquer que peut-être pas, mais qu’ils le paraissaient sans doute - mon père avait un an de moins que lui. Renault ne retient pas la photo « trop à la Zola » des quatre forgerons, mais deux autres de ces clichés, « beaucoup plus ordinaires » juge-t-il.

Le livre est posé sur mes genoux. Acheté d’occasion, merci Internet, aussitôt après ma conversation avec Willy Ronis. Grand format, reliure blanc cassé. En caractères dorés, creusés sur la couverture, L’Automobile de France, le losange, et REGIE NATIONALE DES USINES RENAULT. De la belle ouvrage « achevé d’imprimer en juin 1951 par les maîtres-imprimeurs Draeger Frères à Montrouge (Seine) ». Somptueux noir-et-blanc de photographies « dues aux talents de : Mesdames Nora Dumas - Ergy Landau, Messieurs Doisneau - Fregnacq - F. Girard - René Jacques - Jahan - J. Lang - Raux - Willy Ronis - Schall - Steiner - Sudre - Zuber. Nous les remercions d’avoir compris que la grande industrie offrait aux artistes une source d’inspiration nouvelle et d’avoir su traduire par l’image la poésie du travail et de la machine ». Pages 52 à 61 : douze photographies des forges et des forgerons. Le livre ne permet pas d’identifier leurs auteurs, mais j’ai une idée sur celles qui pourraient être dues à Willy Ronis, j’essaierai de m’en assurer quand j’irai à la photothèque de Renault. Page 62, une respiration, la légende « A l ‘heure du déjeuner, le printemps reprend ses droits... » accompagne l’image de branches bourgeonnantes, au bord de l’eau, et celle d’un ouvrier, dehors, débardeur côtelé, casquette, duvet blond sur ses avant-bras visible, tant la photo est bonne, comme ses ongles cernés, bock à la main.

Ce livre en rejoint un autre, dans l’accompagnement de ma quête. Grand livre blanc, pendant du grand livre noir Billancourt, François Bon et Antoine Stéphani, Encore des photos, couleur de 2003 celles-là, pour répondre au noir et blanc de 1950,. Mais les hommes et le printemps ne sont plus là. Dernier état avant arasement. Photos qui prennent à la gorge : les portes des vestiaires métalliques, images encore porteuses d’un brin d’humanité. Dépouilles des ouvriers qui les ont habités,

L’autre jour, du tramway, en allant à la Défense, j’ai bien vu, l’île arasée, rendue à sa terre, côté pointe aux peupliers. Seul relief, une cabane WC de chantier. Quelques bonshommes aperçus autour. Rien d’autre.

Mon père, né un an après Willy Ronis est mort de fatigue depuis longtemps. Il a réussi quand même à profiter un peu de sa retraite, ayant su quitter l’usine à temps, après dix-huit années aux forges, pour en rejoindre une autre, moins dévoreuse. Juste à temps. Les dégâts du côté du cœur et des poumons ne se voyaient pas du dehors. De mon père, on disait même « force de la nature » ou « homme fort » et chez les marchands d’habits « grand patron » quand il s’achetait une veste. Dessin de lui par moi, en maternelle : un géant, couleur minium, aux bras et aux mains interminables. Effroi des enfants devant le portrait.

Une trentaine d’années plus tard, quand mon fils aîné, à trois ans, dessinera son père, l’homme habillé de papier journal déchiré, ne sera qu’un fragment informe du Monde. Le travail du sociologue imprime moins les jeunes inconscients que celui du forgeron.

Quand le père rentre du travail, sac rond fermé par une corde passée sur l’épaule, il se déshabille, se change complètement, encore une fois. Il y a eu déjà les vestiaires, les douches, les bleus sales restés à l’usine jusqu’au samedi, mais il s’écorche encore d’une peau intermédiaire, celle du chemin du retour. Il lui faut franchir un deuxième cercle pour nous rejoindre. Déshabillé, il se rase, au couteau, affûté sur une ceinture accrochée à l’espagnolette de la fenêtre de la salle de bain. Morceaux de savon à barbe dans une soucoupe et blaireau dans un bol, gestes d’une infinie précision, l’esprit entièrement occupé du glissement de la lame sur la peau. Ne pas lui parler, ou alors recevoir une seule réponse : « je me rase ». Attendre et l’embrasser. Douceur de joues neuves.
Dans le sac, le matin, une gamelle (« Qu’est-ce que je vais mettre dans sa gamelle demain ? » pense tout haut soir après soir ma mère) roulée dans un torchon, et des bouteilles. Ce qu’il faut boire pour survivre à la chaleur de la forge. Sortent du sac, le soir, des bouteilles vides, un journal, parfois des objets bizarres, bouts de métal bruts récupérés « qui pourront toujours servir », parfois ses inventions un peu folles, du fer forgé, ou des objets usuels qu’il fabrique à sa manière, avec ce qu’il a sous la main. Vingt ans après sa mort, toujours ses couteaux dans nos tiroirs de cuisine, inusables, inoxydables, éternels. Dans ma cuisine encore, le rouleau à pâtisserie, branche de pommier tournée par lui. Le forgeron aime et travaille le bois aussi, comme un délassement du métal. Dans sa boutique d’artisan charron-forgeron, abandonnée à la campagne pour embaucher à la Régie, dorment à côté de l’enclume les machines à bois, la sciure et les copeaux, leurs poussières dans les rais de lumière entre les planches disjointes. Sa boutique, comme une tanière pour lui, quand il retourne là-bas.

De ce qu’il fait vraiment dans la journée, à l’usine, on ne sait rien. Pas de récit quand il rentre. L’habitude du silence le soir s’est prise quand il a commencé à travailler là, vivant seul à l’hôtel « Au baromètre », à Clamart. Sept ans à attendre un logement pour faire venir sa famille. Le temps que ça prend de construire pour tous ceux qui font comme lui ces années-là, et qui se morfondent dans les meublés de Boulogne, Meudon, Sèvres ou Clamart, aussi près qu’ils peuvent de « chez P’tit Louis ». Exode rural écrivent les géographes. Mais il n’y a pas que les campagnes de chez nous qui se vident de leurs hommes ; les bras solides on va les chercher de plus en plus loin. Et plus ils franchissent de mers pour embaucher, plus on les enchaîne, OS à vie, sans le semblant de pouvoir qu’on agrippe encore quand on forge, quand on étire, quand on plie finalement une matière qui prétendait vous résister, avant le grand feu. A ceux de Kabylie et d’ailleurs, il ne reste qu’un seul geste à faire, répété à l’infini.

Réécouter la chanson de François Béranger, « Tango de l’ennui », qui parle de la chaîne, chez P’tit Louis à Billancourt-sur-Seine. Copier ses paroles oubliées. Le grand disque noir, drôle de dessin de chaise sur la pochette, est dans notre maison de Normandie, avec tous nos disques d’avant l’invention du CD, déménagés là-bas. Racheter même un tourne disque pour les écouter parce que les trois d’époque qui y sont, déglingués, rafistolés, nous lâchent l’un après l’autre. En attendant, voir si la chanson se trouve sur le magasin de musique en ligne, comme Higelin/Fontaine et leur enfant perdu, ou Magny et sa boule d’or, toujours dans ma poche maintenant. Autres airs ressassés en ce temps dont mes photos, robe indienne et frisure, font tellement rire mes fils adolescents : vraiment, c’est toi ? Et leur air de se demander ce qu’on pouvait bien avoir dans nos têtes pareilles.

Une réponse à la requête « Tango de l’ennui », mais déception : pas la version originale de François Béranger, une reprise bizare, par un chanteur dont on parle mais que je connais mal, trop jeune sans doute pour savoir ce que c’était l’ennui à Billancourt-sur-Seine. J’écoute les trente première secondes gratuites. Pas convaincantes. Je n’achète pas. Pourvu qu’un des électrophones fonctionne encore un peu quand j’irai à Céaucé, l’hiver passé.

Le silence le soir à la maison s’impose, parce que ce monde-là rougeoie et vrombit trop loin du nôtre. Pas pour rien qu’une île solidement amarrée par deux ponts, l’un sur Meudon, l’autre sur Boulogne, enserre la majeure partie de l’usine. Il ne manquerait plus qu’elle se mette à dériver la « forteresse ouvrière », à suivre les boucles de la Seine. Petite fille, quand j’entends le nom de cette île, Seguin, je me demande si Monsieur Seguin, celui qui avait une chèvre, a pu sauver son champ, ou s’il a été vaincu, après sa chèvre, un autre matin, par un autre prédateur. Je garde pour moi ma question. Et puis la forge n’est même pas sur l’île, mais sur la terre ferme de Billancourt, entre la centrale avec ses chaudières et la fonderie ; déjà là quand Louis Renault pensait encore que sur l’île en face, qu’il venait d’acheter, ses ouvriers auraient de beaux dimanches et cultiveraient même leurs jardins. L’utopie n’a eu qu’un temps.

Au soir de son premier jour d’ouvrier, qu’est-ce que mon père, trop fier pour dire l’homme libre asservi, aurait bien pu raconter à sa femme, s’il l’avait retrouvée, comme dans les livres de lecture du cours préparatoire les pères qui rentraient du travail retrouvaient les mères, à la maison, un tricot dans les mains, un sourire aux lèvres ? Quand il l’a rejointe, seulement au bout de la semaine - train à la gare du Maine-Montparnasse ou à Versailles-Chantiers, ligne Paris-Granville, jusqu’à Flers, puis Caen-Laval, jusqu’à Céaucé, passant par Domfront (« ville de malheur, arrivé à midi, pendu à une heure »), et puis le vélo, de la gare, où il l’a laissé, à la petite maison, valise ficelée sur le porte-bagages -, il n’a pas eu besoin de mots pour qu’elle comprenne.

Argent

Chaque quinzaine, en fin de semaine, la paye tombe, sens propre et sens figuré : juste arrivé, la canadienne encore sur le dos, mon père lâche, toujours du même grand geste, le petit paquet de billets épinglés, juste au milieu de la grande table ovale de la salle à manger, sans rien dire. Le paquet tombe où il peut, rebondit - il est léger - sur une pile de linge bien plié si notre mère repasse. Loyal « breadwinner », mon père revient, sa mission accomplie. Avec l’argent, « la patronne », il dit cela d’elle parfois, fait comme elle l’entend pour que nous vivions encore quinze jours. Jamais la moindre critique ni la moindre suggestion paternelle là-dessus ; les arrangements domestiques n’intéressent pas cet homme du dehors, toujours à ouvrir en grand les fenêtres et les portes parce qu’il étouffe à l’intérieur.

Par devers lui, il garde seulement, dans un drôle de porte-monnaie en cuir, le même modèle tout au long de sa vie, marron ou noir, plat et arrondi s’ouvrant par une languette, de quoi se payer le journal, le paquet de tabac, - « prends du bleu ! » ou « prends du gris ! » quand je vais lui acheter -, et le papier qui va avec. De temps en temps, un dixième de la loterie nationale des Gueules Cassées, et systématiquement le peu qu’il gagne échangé contre d’autres dixièmes, jusqu’à ce qu’il n’en reste rien. Une fois, comme cela vingt mille anciens francs qui s’en vont, semaine après semaine, de moins en moins de dixièmes à échanger, et au bout du dernier, plus rien et silence.

De toutes façons, il se fiche des choses qui s’achètent et de leur prix, s’en fiche tellement qu’il n’aura jamais idée du vrai coût des choses, qu’on finira même par lui cacher. Trop loin de ses mesures à lui, qui ne réclame jamais rien, n’a jamais besoin de rien. Se laisse juste parfois séduire par les camelots qui déballent aux portes de l’usine et qui connaissent leur monde. Rapporte alors fièrement sa trouvaille, souvent un objet combinant plusieurs fonctions, un peu utiles une par une, mais inutiles ensemble. Avec, il achète l’illusion de résoudre plein de problèmes d’un seul coup et que la vie va changer. Juste l’illusion.
Le forgeron n’est pas un homme d’argent, mais il attend quand même, comme tout Billancourt, de « passer au mois », pour ne plus décompter les heures rognées par la pointeuse. Des années et des années d’ancienneté qu’il faut, pour y prétendre. En attendant, l’argent qui tombe une fois par mois, vers le 10, c’est celui du payeur. Le payeur des allocations familiales, un homme jovial toujours le mot pour rire, porte une veste de cuir un peu longue, resserrée à la taille, et en bandoulière, en travers du ventre, sa grosse sacoche à soufflets, en cuir aussi. Dedans, des liasses de billets qu’il manipule, compte et recompte à toute vitesse, l’index agile en mouvement incessant qui feuillette les coins supérieurs droits. Comme de certains petits livres de bandes dessinées naissaient des images animées. Le même geste, mais d’autres enjeux. Il a des pièces aussi dans sa sacoche, pour le compte juste, et s’il n’y arrive pas, il en sort encore de ses poches.

A peine sa mobylette arrêtée au bas de l’immeuble, accotée à un arbre, qu’il se trouve toujours une voix pour crier « Voilà le payeur ! » dans les escaliers. Pas beaucoup de portes, auxquelles il ne sonne pas. L’homme est attendu à tous les étages par des mères de familles qui ne travaillent pas, toujours heureuses et impressionnées de sa visite. C’est peut être ce qui le rend de si bonne humeur, le bon accueil de nos saintes mères, alors qu’il y a des payeurs qui finissent leurs vies dans les pages faits divers du Parisien. Proies faciles, tellement d’argent sur eux. Alors toujours pressés, plus vite distribué, plus vite quitte. Compte rapide, appoint, plaisanterie, signature sur le carnet et déjà ailleurs. Les portes s’ouvrent les unes après les autres, en réponse à son prometteur coup de sonnette. On ne sort pas le jour du payeur avant qu’il soit passé, ou alors, s’il le faut vraiment, on s’entend avec la voisine.

A la plupart des mères, le payeur verse le « Salaire Unique » en plus des allocations, seules celles qui travaillent et sont déclarées n’y ont pas droit. Pour ainsi dire, que des divorcées qu’on regarde encore un peu de travers, avec leurs noms qui ne sont pas les mêmes que ceux de leurs enfants, sur les boîtes aux lettres. Affichage obligé de leurs turpitudes. Les autres familles se ressemblent, d’où qu’elles arrivent, dans cette cité neuve. Une mère à la maison, un père au travail, beaucoup chez Renault - la Régie réserve des logements à la Plaine pour son personnel -, trois, quatre ou cinq enfants. Dans des familles avec autant d’enfants, le passage du payeur laisse chaque mois presque un salaire d’ouvrière. C’est calculé pour qu’elles gardent la maison et la maisonnée, les mères qui n’en savent pas assez long pour trouver de place ailleurs qu’à l’usine. Quand on aura besoin d’elles, on changera les calculs.

Incitation, désincitation : les mots des Etats-Providence pour dire la même chose. Et celui qui fait peur : trappe à pauvreté. Se tenir, très fort, tous ensemble, pour que personne ne tombe.

Chez nous, cinq enfants, mais pas tout à fait comme chez les autres qui divisent aussi quatre-pièces (dont deux vraies chambres et une demie - libre aux gens d’installer un rideau, comme nous, pour faire semblant de terminer la cloison de la troisième) par sept personnes. Les parents ont pris leur temps pour les mettre au monde les cinq enfants, alors quand c’est mon tour, à moi la dernière, l’aîné, le seul garçon de la fratrie (drôle de mot, pour un garçon suivi de quatre filles) a déjà dix-huit ans et mes sœurs quinze, onze et sept. J’arrive six mois avant le déménagement de la mère et des enfants rejoignant le père de la campagne à la ville. Comme un ballot à prendre en plus, à la dernière minute, auquel on ne pensait pas. Il y en avait déjà bien assez comme cela, des ballots, dans le camion du transporteur « Papillon », sur la route nationale 12, bordée d’arbres, au printemps 1956. Les mois d’avant, quand elle m’attend, les larmes montent parfois aux yeux de ma mère, silencieuse, qui se demande comment sera la vie là-bas. Moi, je comprends vite, je ne m’attarde pas dans l’enfance. Ce n’est pas une question d’amour - il y en a pour tout le monde - mais les parents ont d’autres soucis : le fils bientôt appelé en Algérie, la fille aînée qui veut déjà se marier, le fiancé aussi en Algérie. Alors j’embraye le pas des autres. Les rejoindre au plus vite.
Ménages

Dès que j’aurai un peu grandi, ma mère s’en ira faire des heures de ménage, au bureau de poste, le soir vers 7 heures et demie après la fermeture, dans un cabinet médical, le matin, ou à l’église et au presbytère. Les quelques heures soustraites au soin de sa famille (encore qu’à ce moment-là il n’y ait plus guère que moi pour en réclamer un peu) arrondissent le salaire paternel, mais surtout donnent à l’épouse un brin d’existence sociale à elle, dont elle partage ce qu’elle veut, si elle veut. Elle connaît du monde en plus, comme les jeunes guichetiers provinciaux de la poste, qui l’émeuvent dans leur désespérance à attendre de repartir pour le coin d’où ils viennent. Elle parle avec eux en balayant les récépissés raturés et les bordures crantées déchirées des pages de timbres qui collent au carrelage, quand eux recomptent leurs opérations. Elle sympathise, comme avec les prêtres qui l’impressionnent au début, quand elle commence à aller mettre de l’ordre dans leurs ornements de sacristie et leurs effets personnels à l’abandon. Elle n’avait jamais imaginé, avant de faire ce ménage là, à quel point ces gens vivaient « à la bonne franquette » et s’ils soignaient les âmes de leurs prochains, n’en savaient pas moins aussi « se mettre bien ». De chez le médecin ne filtre aucun écho - elle y va aux heures des visites à domicile -, mais arrivent régulièrement des piles de Jour de France salement écornés par un déjà long séjour dans la salle d’attente. Elle les rapporte quand même, parce qu’on y regarde encore à deux fois avant de mettre à la poubelle. Mais sur le papier glacé, c’est du rêve usé, qui a déjà servi.

Notre mère ne fait jamais le ménage chez des particuliers. Bien sûr, d’abord, il lui faudrait sortir de la cité en autobus pour trouver des patronnes, dans des familles dont les mères ne seraient pas suspendues aux Allocations, et si l’on compte le temps d’y aller et le prix des carnets de tickets pliés en accordéon, même avec la réduction famille nombreuse, ça ne vaut plus le coup. Mais c’est surtout son sens du « service public » qui la pousse : servir, mais seulement ceux qui aident les autres, nos semblables dans le quartier, à vivre, d’une façon ou d’une autre. Elle abrite sa condition corvéable derrière une ultime barrière de quant-à-soi.

Des années plus tard, un jour mon directeur de thèse me dit qu’avec ce que je gagne comme vacataire au CNRS, je ferais mieux de faire des heures de ménage. Ses propos me crucifient, mais je ne dis rien. J’aime trop l’homme pour lui montrer sa maladresse, ma mère, son seul certificat et ses ménages, le forgeron qui pensait qu’à Paris ses enfants vivraient mieux. Gros sur le cœur et seule, je fonce au Champo en sortant de la Sorbonne : n’importe quelle histoire, racontée par n’importe quel bout - on peut encore rentrer n’importe quand dans les salles de cinéma - , vaudra mieux que la mienne.
D’autres années, encore plus tard, mère qui travaille à mon tour, le cas de conscience que c’est de me résoudre à employer une femme de ménage, parce qu’on ne peut pas être partout. S’emberlificoter dans sa conscience de féministe. Tricoter et détricoter sans répit les arguments et la cause : oppression/émancipation, de qui, par qui, pourquoi ?

Finalement, elle vient, deux fois par semaine, et on la reçoit respectueusement et affectueusement, comme si c’était sa propre mère. Et puis au bout de seize ans - c’est arrivé chez nous il y a quelques mois - elle s’en va, sans rien dire, juste les clefs dans une enveloppe lâchée dans la boite aux lettres en partant. Ecrit dessus : bon courage. Se souvenir comme elle a accompagné les enfants ; ses cadeaux encore dans leurs chambres. Ne rien comprendre. Constater que la chatte aussi tourne en rond depuis ; les deux jours de grand retournement des choses rythmaient ses semaines solitaires. La bête savait dans quel ordre les événements se produiraient, avait mis au point son parcours de cachettes successives. Maintenant, quand l’un de nous sort l’aspirateur du placard, la chatte s’affole, sans refuge sûr face à nos façons de faire, imprévisibles et désordonnées. Ne pas parvenir encore à décider s’il faut chercher une autre femme de ménage, ou si les enfants sont assez grands pour qu’on s’en passe. Sa disparition, son mystère, son ultime quant-à-soi à elle, qui sait ?

Bâtiment A 16

Le bâtiment A 16, deux entrées multipliées par quatre étages, multipliés par deux familles par palier. Des escaliers larges, carrelés, agréables, clairs avec de grandes fenêtres qui s’ouvrent à chaque demi étage ; des escaliers à vivre, comme on pouvait les concevoir avant de mettre des ascenseurs partout, même dans les HLM quand on les empile trop haut. Escaliers où l’on s’arrête longuement pour parler entre voisins, sans minuterie pour sanctionner ni sectionner la causette, et comme les escaliers sont sonores tout le monde en profite. Escaliers où l’on fait la pause avec les sacs lourds du marché, le coude appuyé sur une bonne rampe ronde qui aide, les sacs posés sur des marches assez profondes pour qu’ils tiennent, sans que les pommes de terre ou les oranges roulent jusqu’en bas. A chaque demi étage, un local à vide-ordures, derrière une porte qu’on tire machinalement pour la refermer en passant quand un plus négligeant l’a laissée ouverte, parce que ça gâche un peu le plaisir de l’escalier, quand même. Un vide-ordures pour deux familles : s’entendre assez pour supporter les épluchures des autres qui débordent parfois du tiroir.

En bas, dans l’entrée, le panneau des boîtes aux lettres, en bois, deux rangées de cinq l’une sur l’autre plaquées au mur. De la fente de la nôtre, extrême gauche rangée du bas, chaque après-midi après 4 heures dépasse Ouest-France, édition du bocage sud, maintenu plié par une petite bande de papier blanc portant mal imprimé en bleu nos nom et adresse. La bande se froisse et finit par déchirer quand on tente d’enlever le journal sans ouvrir la boîte, ce que je fais souvent en rentrant de l’école, dès que sur la pointe des pieds j’ai la taille pour (je vis beaucoup sur la pointe des pieds, moi qui ai des sœurs si grandes et danse tellement dans ma tête). Je suis très fière de notre nom écrit autour du journal, comme d’une attention toute spéciale pour nous, une reconnaissance. Nous sommes les seuls du A 16, de notre côté, abonnés à un quotidien, les seuls pour qui le facteur vient six jours sur sept.

De l’entrée partent une volée d’escaliers qui montent vers les deux logements du rez-de-chaussée, un peu plus petits que les autres - et nous pensons que ça doit être vraiment spécial de vivre au rez-de-chaussée à cause de la surface en moins et du bruit des gens qui passent -, accessibles au delà d’une porte, vitrée en haut, pleine en bas, et une autre volée de marches, étroites, enserrées entre deux plans sévèrement inclinés, pour tout ce qui roule et nos glissades, vers le sous-sol. Entrée propice aux jeux : murs qui renvoient bien les petites balles de mousse compacte colorée qu’on grignote à l’occasion, grandes marches à sauter, par deux, par trois, par quatre, à l’infini... haut retour de mur sur le côté droit des marches, formant comme une banquette où l’on s’assoit, jambes pendantes dans le vide quand on est tout au bout, glissades vers les caves et le garage des poussettes, du vélo de mon père, du scooter de mon frère, des motos, mobylettes et solex des voisins et des voisines, des vieux sommiers de tout le monde. C’est assez mal vu de jouer là, mais toléré les jours de pluie. Terreur quand on casse un des carreaux des portes. Dispersion en volée de moineaux.

Notre étage : le deuxième. Juste milieu. Porte de gauche une fois sur le palier, le côté des appartements les plus grands, des familles les plus nombreuses. Il nous faut bien ça. Les autres ont une chambre en moins, mais la chance d’ouvrir sur un balcon. On aurait bien aimé nous aussi, mais il n’y en a qu’aux deux bouts de l’immeuble, là où donnent les 3 pièces. Parfaite symétrie des logements entre les deux entrées de l’immeuble, mais les gens de l’autre côté, on les voit moins, on les connaît moins, même si à travers les cloisons de nos chambres et des leurs, dos à dos, on entend bien que leurs vies sont pareilles - parce que le grand défaut des logements est là, dans le bruit qu’on entend, de partout, du dessus, du dessous et d’à côté. On vit vraiment tous ensemble, dans une transparence sonore obligée. De quoi se cogner la tête contre les murs, quand les téléviseurs se multiplieront, au fil des années 1960, comme avec les talons aiguilles sur les carrelages ou les griffes des chiens sur le parquet. Mais au début, les gens qui arrivent là ont tellement attendu pour pouvoir poser leurs vies, qu’ils sont quand même contents. Ce qui compte c’est le confort qu’ils découvrent - les radiateurs, l’eau, et même chaude, aux robinets, les WC à soi et sans avoir à sortir - et qui leur fait supporter ce qui cloche encore.

Des enfants dans mes âges, avec qui sauter dans les escaliers ou jouer à chat dehors, autour des arbres, il y en a surtout au rez-de-chaussée et au premier ; dans les familles du dessus ils sont plus vieux, génération de mon frère et de mes sœurs. Autour de nous beaucoup de provinciaux, comme nous, et des étrangers, Italiens, Allemands, Espagnols. Dans l’autre entrée des Algériens, père à la chaîne à Billancourt, et des Yougoslaves. Avec l’argent du 1% patronal qui finance en partie la construction de la cité, Renault, le CEA et l’ONERA peuvent loger là un temps leur personnel. Un mélange d’ouvriers et d’employés, et même jusqu’à quelques jeunes ingénieurs, qui ne restera pas stable très longtemps : ceux qui peuvent faire construire ou acheter s’en iront dès qu’on aura assez bâti pour desserrer l’étau. Crise du logement.

Cité


Notre adresse, longtemps énoncée « Bâtiment A 16, cité de la Plaine », devient un jour « 12 rue Champagne », pour faire comme tout le monde et mieux s’inscrire dans les cases des formulaires pré-imprimés. Ou pour essayer de gommer, déjà, bien avant qu’éclatent d’autres exaspérations banlieusardes, une stigmatisation insidieuse. On mobilise toutes les provinces de France pour nommer les rues : autour de la rue Champagne, il y a celle de Bretagne, de Bourgogne, d’Ile-de-France, de Normandie - c’est celle-là qui nous aurait convenu. Un répertoire qui dit assez que le quartier n’a pas d’histoire. C’est une cité toute neuve, même pas encore finie quand on arrive en 1956 : premiers logements livrés en 1953 et les derniers dix ans après.

Bruit des autres mis à part, c’est agréable d’y vivre. La cité est bien dessinée, avec du respect pour les habitants dans le coup de crayon. Beaucoup de vert autour des bâtiments de brique rose, et du vert bien assorti. Des pelouses généreuses, des acacias, des peupliers, des saules pleureurs, des tilleuls qui sentent bon en juin. En dessous, les longs soirs de début d’été, des hannetons, attrapés et gardés le temps d’une brève captivité dans une grosse boîte d’allumettes. Les rares voitures tenues à l’écart. Tout ce qu’il faut aussi de bacs à sable et de bancs autour, d’allées à patinettes, et des drôles de structures de jeux, en béton, qui s’escaladent.

L’urbaniste, soucieux aussi des morts, ajoute un cimetière paysager à la lisière du bois, où l’on reposera en paix. Les lents corbillards arrivent là suivis de leurs cortèges de gens en noir, à pied, traversant la cité, le long du centre commercial, depuis l’église Saint-François-de-Sales. L’église moderne à la vaste toiture protectrice bien enveloppante, mais sans clocher - ce qui nous chiffonne un peu -, est bâtie au bord de la large avenue « de la Libération » qui conduit de Paris, par la Porte de Châtillon, à Versailles, en passant par un rond-point du Petit-Clamart devenu célèbre en août 1962, quand des coups de feu y sont tirés, d’une estafette en embuscade, sur une DS noire qui file vers Villacoublay. Nous, accrochés au gros poste de radio, tourne-disque au dessus, acquisition de mon frère, pour savoir.

La cité a été gagnée sur les champs de blé et les vergers du plateau. Il reste encore une ou deux fermes quand je suis toute petite, et c’est rassurant ce voisinage pour les familles qui, comme la mienne, avaient encore une vache et l’ont vendue juste avant de venir s’y installer. Promenades familiales le dimanche après-midi du côté de la ferme de Trivaux ou de la ferme de Malabry. Des champs encore, mais déjà rendus aux herbes folles, entre la cité et le bois, quand les morts n’ont pas pris toute la place ; on y va aux beaux jours, à plusieurs familles, avec des couvertures pour s’étendre. Des champs aussi de l’autre côté de la grande avenue et des vergers, là où surgira en deux temps trois mouvements l’hôpital dont les éprouvettes miracles nous donneront, plus tard, un peu de fierté. Au bout de la cité, vers l’Ouest, avant-guerre déjà les champs ont laissé place aux bicoques de banlieue.

C’est le lotissement du Pavé-Blanc au Petit-Clamart, déjà terrain d’enquête du sociologue Paul-Henry Chombart de Lauwe dès le tournant des années 1940/1950. Il revient en 1957 dans la ville, avec l’équipe du jeune Centre d’ethnologie sociale et en cheville avec le ministère de la Construction, observer ce qui se passe à côté, dans la cité qui sort de terre, et comment les deux mondes, pavillonnaire et cité, se frottent. Chombart de Lauwe connaît l’architecte du grand ensemble, Robert Auzelle, rencontré vingt ans plus tôt, au temps du service militaire. En 1957, des sociologues éparpillés observent, en même temps, la vie des familles dans trois cités, la Plaine, Benauge, de Jacques Carlu, à Bordeaux, et la cité Radieuse de Le Corbusier à Rezé - trois cités choisies parce que « ces trois expériences sont parmi les meilleures tentées en France ». C’est vrai qu’à la Plaine, il y a de l’espace, de l’air, des circulations protégées, une vie ensemble facilitée, une esthétique. Ce que disent les sociologues. La brique rose soutenu, c’est une bonne idée : ça ne vieillit pas, ne se délave pas, ne noircit pas. La brique garde à jamais l’apparence du neuf, du propre. Pas besoin de ravalement avant longtemps, toujours rose.

Pas comme les vies à l’intérieur des murs, sérieusement abimées plus tard, les Trente Glorieuses enterrées, quand le plein emploi se vide petit à petit. Quand on pensera à rénover le A 16 et les autres, vieux de 40 ans, il sera bien tard pour s’occuper des gens, largués là, qui vont mal. Privés des rêves réalisables avant, au temps du travail digne, privés des promotions qui aspiraient leurs prédécesseurs, en faisant de la place à d’autres, encore fragiles, qui attendaient leur tour. Maintenant à la cité, pas mal de fracturés sociaux, à qui ça ne fait ni chaud ni froid les fenêtres neuves en PVC. De toutes façons, pas grand chose à voir par les fenêtres, ou alors des voitures, un peu partout - jusque sous les arbres aux hannetons -, qui ne bougent pas, comme les gens qui les regardent. Et quand on rénove, on recouvre en grande partie les briques roses. Robert Auzelle aurait du mal à la reconnaître sa cité. Logements mieux isolés, il paraît. Bien trop isolés. Eau, gaz, et vies à minima sociaux à tous les étages.

Ce qu’il reste de la vie des familles ouvrières rêvée par les urbanistes et les sociologues des années cinquante.

Maison au bord de la route

Dans le cimetière de Céaucé, mon père le forgeron repose depuis vingt ans, première rangée, à gauche de l’entrée, juste au bord de la grande route qui va de Caen à Laval. Cimetière à l’entrée du bourg quand on arrive de Domfront. Pour attendre l’éternité, ça lui va bien le bord de la route, lui qui a passé tant d’heures à regarder qui il y avait sur cette route, sûr de reconnaître tous ceux qui, au fil des ans passaient de plus en plus vite sur un ruban de bitume, de plus en plus large. Petit à petit, plus rien des bermes sur lesquelles on avait pu marcher, se rejoindre d’une maison éloignée à l’autre dans ce bocage, habitat dispersé, et où l’on avait longtemps coupé chaque soir d’été de l’herbe pour les quelques lapins pris en pension, avec un ou deux canards, le temps des vacances ; l’élevage qui m’occupe un peu dans mon ennui de campagne ne passe jamais la rentrée. Mon père restait de longs moments, assis, mains sur la tête, dos collé au mur, sur le banc qu’il avait fabriqué - massif, solide et presque immuable par tout autre que lui, comme souvent ce qui sortait de ses mains - , et installé devant la vieille maison. La maison du bord de la route, lieu-dit Saint-Laurent, deux kilomètres et demi avant le bourg, sera dite vieille quand, au début des années 1970, une nouvelle sera bâtie dans le champ juste derrière, à côté de la boutique paternelle, en vue de la retraite de mes parents.

Aucun confort dans l’autre, devenue de plus invivable à cause de l’élargissement de la route et des camions de plus en plus nombreux à surgir du virage, du côté des Taillis, ou du haut de la côte de Bel-Air du côté du bourg, pour ébranler ses murs. Des murs pas solides qui ne demandent qu’à être ébranlés. Par endroit du torchis soutenu par du bois, par endroit, de la brique, et une couverture de tuiles. Une porte et une fenêtre devant, une porte et une fenêtre derrière, une cave et deux appentis en bois accolés, le tout de plain pied, sans fondations. Une grande pièce à tout faire, y compris chambre des parents, avec une cheminée, et une chambre pour nous. L’eau à la pompe - qui longtemps servira aussi à notre vieille voisine avec ses brocs - , sur le côté de la maison en allant vers le jardin et des WC en planches, dans le jardin, enfouis dans un massif de noisetiers d’Espagne, feuillages roussis.

La maison au bord de la route, c’est vraiment le moins qu’on peut faire pour dire qu’on bâtit une maison. Et pas une seule pierre. Les parents, jeunes mariés, l’achètent ; bien dans leurs prix. Avec, il y a un champ et une étable, ils auront une vache. Derrière la maison, le charron-forgeron construit sa boutique, vaste, haute, à sa mesure. Larges planches jointives, lourdes portes qui coulissent. Des cinq enfants, quatre naissent à Saint-Laurent ; seule la naissance attendue pour août 1944 replie la famille dans une ferme familiale du mont Margantin, à l’abri des bombes qui pleuvent le long de la nationale 162.

Ma maison natale va doucement vers la ruine, les relèvements successifs du virage que trace la route à son endroit l’enfoncent et l’effacent du paysage. Elle se tord et se tasse ; les jeunes hommes grands de la famille frôlent désormais du crâne ses solives. Pas le droit de la retaper, trop près, frappée d’alignement. Condamnée à s’écrouler, malgré les étais et les tôles qu’on dispose affectueusement pour l’aider à se soutenir encore un peu. Et malgré l’épaisse touffe de laurier qui la dépasse, ornement aromatique ancien, sur lequel repose maintenant en partie un de ses murs. La maison sert toujours un peu pourtant, au moins de remise et de boîte aux lettres. Quand elle séjourne l’été dans l’autre maison, dite neuve, mais de moins en moins, ma très chère vieille mère relève là chaque jour son courrier, recueilli par un plateau réceptacle suspendu derrière la fente découpée dans la porte de devant. Installation de mon père restée intacte. Dans la maison qui va vers sa fin, ma mère range encore ses pots de confitures juste refroidies, rhubarbe, cerise, abricot, framboise, prune, comme l’été avance. A son gros trousseau de clefs, un brin de laine rouge pour repérer celle de la vieille maison, côté cour.

L’humidité permanente du sol en ciment, c’est le pire inconvénient de la maison achetée à des nommés Romani, des gens pas d’ici et qui sont repartis. Les parents l’ont vite vu : les murs restent secs, mais le fond verdit, moisit, suinte, presque des champignons qui poussent, et pas de remède. Pas moyen de laver le sol qui ne supporte que le balai de paille de riz, et toujours à dire aux plus jeunes de ne pas se traîner ni s’asseoir par terre. Humidité incompréhensible, sauf à imaginer une nappe d’eau prisonnière sous le ciment, un marais, une source. Sujet de conversation inépuisable, comme l’eau en dessous, qu’il faudrait essayer de pomper disent certains. Faire un trou, en avoir le cœur net. Obsession que ça sèche. Alors quand on est là, juste pour les vacances une fois que toute la famille a migré vers la banlieue parisienne (côté ouest : impression qu’on reviendra plus vite), on aère, on vit porte ouverte. Que l’air circule.

Les vacances, c’est seulement au mois d’août pour le père, quand la Régie ferme. Feux des forges éteints, pilons suspendus, presses reposées, chaînes arrêtées, île désertée, temps suspendu sur Billancourt. Ne restent que des gars pour l’entretien. Trois semaines conquises en 1955, la quatrième en 1962, arrachées à l’ordre et au temps de l’usine. Semaines à dormir ensemble, sans horloge réglée, équipe du matin, équipe du soir, 3X8 qui se croisent. Rendre au corps sa respiration, aux muscles leur élasticité, à la peau sa douceur. A peine le temps de se délier de l’usine, assis sur le banc, adossé au mur, sentiment d’être bien chez soi, même dans une maison si fragile. Beaucoup de Billancourt, pendant ce temps là, à la campagne aussi, mais dans les familles ou les belles-familles, les uns chez les autres, ou à la mer, en camping. Le temps d’été qui reste, leurs enfants dans les colonies du Comité d’entreprise. Jamais moi, rentrée sous terre à la seule idée de vivre un mois, jour et nuit, avec des gens de mon âge. Nulle au ballon prisonnier en plus : capturée tout de suite, jamais délivrée, attente que la partie finisse au fond du terrain, sans rien faire.

Pourtant, mes vacances d’écolière, bien trop longues, me font périr d’ennui. Tous les mois d’été dans la maison au bord de la route. De plus en plus seule avec ma mère, à mesure que les aînés travaillent, au moins le temps des vacances, se débrouillent, vivent leur vie. Je rêve du mois d’août à Paris, avec eux, comme eux - il y a même un livre Paris au mois d’août, qu’ils ont lu et qui les a fait rire. Mais ma maigreur, ma pâleur et mes yeux cernés, indélébiles, me condamnent à me fortifier « au bon air de la campagne » le plus longtemps possible. Médecine scolaire de temps encore hygiénistes qui contiennent enfin la tuberculose - plumes à cutis dans un petit bac rectangulaire en tôle émaillée blanche bordé de bleu dont la seule vision dans les mains de l’infirmière entrant dans la classe me fait tomber dans les pommes - , qui ne supporte pas mes joues incolores et mon « air bien fatigué, cette petite ». J’ai beau leur expliquer, avec une véhémence qui étonne, que ça ne veut rien dire, que je dors et mange tout mon content, que ceux qui sont rouges et gros se portent moins bien que moi, que je rentre de Normandie aussi blanche que j’y arrive, rien n’y fait. Après chaque visite, un papier rose à faire signer par les parents : « repos à la campagne » . Et tout l’été passe à essayer, en vain, d’effacer ce que tout le monde prend, à tort, pour des stigmates de la vie citadine, comme un reproche muet à la décision paternelle de nous emmener avec lui, ailleurs.

Je ne sais pas quoi faire et j’expérimente tout de l’ennui. Les aiguilles figées sur les cadrans d’horloge quand on y lève encore une fois les yeux, ou qu’on les rouvre après les avoir fermés un temps qu’on croyait long, en espérant que ça va mieux maintenant, que le jour avance finalement. Les réveils de torpeur par les fourmis qui naissent dans la cheville d’être restée si longtemps assise sur une bancelle, une jambe repliée sous moi, sans bouger, comme je suis souvent. Les bûches qui ne se consument pas, celle-là pas encore braise, et celle-ci toujours pas cendre, parce qu’on fait du feu, même en été, pour aider le sol à sécher - au moins le plaisir des tartines, posées sur une pelle devant les braises, au bout d’une sorte de pique, tous instruments de taille et poids conséquents, oeuvres du père. Les gouttes de pluie suivies une à une de haut en bas le long du carreau, rideau soulevé, front collé, et la pensée que celles qui lèchent les vitres de train sont plus imaginatives. La pluie sur la route comme un spectacle, quand ses gouttes drues s’écrasent en libérant une armée de petits cavaliers qui galoppent. L’attente avec la certitude que quelque chose se produira, une visite, une invitation imprévue, espoir revigoré les jours où à table, au repas, se forme un anneau de liquide à l’intérieur du goulot d’une bouteille de cidre, après en avoir versé, parce qu’un jour quelqu’un a dit que c’était signe de visite. J’y crois. La désespérance d’entendre une voiture ralentir, comme pour s’arrêter chez nous, puis redémarrer et s’enfiler dans la chalière qui mène à la ferme en face, de l’autre côté de la route. Déceptions sans nombre : en face, va et vient incessant, famille d’une quinzaine d’enfants de tous âges, mais je ne me lie à aucun. Trop timide, et eux si nombreux qu’ils se suffisent à eux-mêmes. Pas comme moi.

Alors des heures et des heures à rêver sur ma balançoire installée dans un pommier complaisant, branche solide à l’horizontale, juste à la bonne hauteur, dans le champ derrière la maison. Des pommes à cidre. Assise en pommier aussi, belle planche douce soigneusement dégauchie et rabotée, suspendue par des chaînes en métal et non par des cordes, création du forgeron. Inusables, imputrescibles, mais un peu grinçantes et qui laissent, au début des vacances, de la poussière de rouille sur les mains. Bien lustrées quand on s’en va. Personne pour me pousser, plutôt du bercement. Des heures tranquilles comme ça.

L’ennui s’évaporera, un peu, quand on me jugera assez grandie pour filer seule sur mon vélo, dans la campagne. D’abord le long des routons partant de la grande route desservir des fermes perdues au loin. On ne peut pas me perdre sur les routons tout droit du Moulin, des Loges, ou de Montchauveau, comme sur la si longue route des Taillis qui ne va finalement nulle part. Plus tard des circuits passant par le bourg - où je me gorge du peu de vie qui l’anime -, tour par la route de Torchamps, tour du mont Margantin. En montant la côte, parfois la chance d’apercevoir des cousins, plus vieux que moi, comme les autres, mais un peu moins, dans leurs cours de ferme. Des apprentis, au repos si on est lundi. M’arrêter, et partir avec eux dans les taillis du mont, aux girolles, ou dans les prés, aux petits roses, si le temps qu’il fait leur est bon, ou attraper les écrevisses du ruisseau d’Ortel. Redescendre à toute allure après avoir dégusté nos trouvailles ensemble, parce que le tard vient vite et qu’on doit s’inquiéter. Ni téléphone pour savoir ce que je deviens, ni voiture pour aller me chercher.

La maison que j’ai achetée là-bas il y a une dizaine d’années se situe dans le bourg, et même en position stratégique, à un carrefour. Grande route et route de campagne. L’ennui si prégnant des trop longs étés ne me laisse goûter que les maisons « de ville » à la campagne. Cour et jardin bien abrités des regards quand même. Juste en face : une boutique de charron, retiré des affaires, celle où mon père, auprès du père de l’actuel propriétaire du lieu, avait appris son métier et l’art subtil du cercle, juste son certificat en poche. Je n’aime pas les jours, rares heureusement, où mon voisin en laisse les grandes portes, par lesquelles il fallait que passent les tonneaux et les barriques, fermées. Je ne séjourne jamais plus de deux semaines dans ma maison, faite de bric et de broc mais avec deux bons murs en pierre, au bord de la même route que celle qui s’enfonce, dans son marécage comme dans nos mémoires.

Bibliothèques

D’abord un drôle de chantier sous nos fenêtres, côté cuisine, salle de bains, chambre des parents. Du deuxième étage du A16, on a de la chance, on voit tout. Très vite, la forme des trous dans la pelouse, bizarrement dépourvus d’angles droits, fait comprendre qu’il ne pousse pas un bâtiment de briques en plus dans la cité, ni A17, ni B5. Des tiges de ferraille fichées dans les trous, puis des coffrages en bois clair d’où les ouvriers démoulent des murs arrondis. Gâteaux gris-blancs, parfaits, qui s’entrelacent sous nos yeux aussi ronds qu’eux. Dans les cages d’escalier le chantier fait causer les locataires, subjugués par le spectacle du béton armé prenant corps. Pour mieux voir, on monte jusqu’au quatrième : il paraît que c’est une bibliothèque pour les enfants qu’ils construisent.

Un jeudi de novembre 1965 la Bibliothèque ouvre enfin. Elle aurait pu s’appeler bêtement « Aux Enfants de la Cité », comme le magasin de vêtements du Centre commercial qui nous habille tous, mais non, c’est « La Joie par les Livres », une formule tranquille, étrangement sûre d’elle qu’on essaie de comprendre. De la joie par les livres, je ne demande qu’à y croire, je vais voir. Comme il pleut et que les abords de la Bibliothèque, juste finie, sont encore boueux, on se déchausse pour franchir le premier cercle. L’usage restera, même par temps sec, rite de passage bienvenu entre vies du dehors et vie du dedans, cassures des angles droits et plénitudes des rondeurs. J’ai beau m’être précipitée dès la première heure - en guettant de ma fenêtre, aux premières loges -, je fais la queue et me retrouve seulement 52e inscrite : F 52, dans le petit rectangle, en haut à droite sur ma carte, jaune. F pour fille. Passé l’entrée, un peu sombre et obscurcie encore par les amoncellements de manteaux et de chaussures, tout devient évident : l’architecte est un ami de la joie, des livres et du genre humain. Certitude absolue, on sera bien ici. Pertinence des formes rondes et de leurs justes mesures, alliée au choix des matériaux, légèreté du liège, chaleur du bois, rusticité des tomettes, et jusqu’à des galets ! La campagne, la montagne et la mer, pour nous, ici, et des arbres préhistoriques dans le jardin. Tout l’Univers en somme, comme l’encyclopédie qui mélange tout et s’achète 2 francs 50, c’est cher, tous les jeudis chez le marchand de journaux.
D’un seul coup d’œil et en un rapide premier tour, la concordance des lieux s’impose : salle de prêt, avec le va et vient de ceux qui cherchent, banque de prêt, un peu solennelle, salle de lecture, silencieuse, salle des petits, et ses coussins, salle du conte, avec cheminée, atelier. Des unes aux autres, circulations douces, évidemment arrondies, impossible de se perdre. Et puis, juste entr’aperçu, le for privé des bibliothécaires : cuisine et bureaux, qu’on rêve d’investir. Pas plus d’efforts à faire pour se repérer dans les livres que dans l’espace qui les entoure. Il y en a quatre sortes : livres d’images, avec un I, contes, avec un C, romans, avec un R, documentaires, avec trois chiffres, un point, et encore trois chiffres, correspondant au sujet, alors que les I les C et les R sont suivis seulement des trois premières lettres du nom de l’auteur. Pour aider à s’y retrouver : les fichiers. On nous explique comment ça marche et on saura pour la vie. Mon rayon, c’est celui des romans où j’essaie d’étancher ma grande soif de vie des autres. Voir par leurs yeux, sentir par leur cœur, comparer les idées qui passent par leur tête, avec celles qui passent par la mienne. Je remarque tout de suite, un peu dépitée, l’absence de ma chère Alice détective - pas de « R QUI » sur tranches vertes - il faudra éclaircir d’autres mystères. Ici, on renvoie gentiment, mais fermement, le Club des Cinq, le Clan des Sept, Fantômette et compagnie se rhabiller ; comme détective on essaiera Emile. La joie choisit ses livres et nos bibliothèques seront de moins en moins roses, pour devenir blanche, internationale ou « de l’amitié ». Nos vies changent. Je ne m’ennuierai plus que les dimanche et lundi, jours de fermeture.

J’ai jeté mon premier dévolu sur Vingt mille lieues sous les mers, « R VER », première ligne de la colonne « empruntés » sur ma carte, malgré la prévenante et avisée mise en garde d’une bibliothécaire, que je ne connais pas encore, sur ma probable difficulté à en venir à bout. Elle avait raison, en quinze jours d’emprunt, je ne toucherai pas le fond. Mais je ne renouvelle pas le prêt, parce que c’est aussi cela le plaisir de la Bibliothèque : essayer, ne pas aller jusqu’au bout, voire ne pas lire du tout, être certains jours simplement bien là, le liège sous les chaussettes, du bois clair, des livres et des amis autour de soi. Un lieu à nous, ni familial, ni scolaire, une troisième dimension, douce, dans nos vies d’enfants de la cité. Le gros Jules Verne, protégé par du filmolux transparent, pas par l’affreux papier opaque bleu foncé qui bouche la vue sur les livres enfermés dans les placards de nos classes, impressionne à la maison. Les parents sont fiers, mine de rien, de ce qui nous est offert par cette mécène à qui la ville, après plusieurs autres qui ont refusé, a accepté de fournir un terrain.

Chez nous, les rares livres empruntés, tamponnés « Loisirs et Culture », arrivent de la bibliothèque du Comité d’entreprise de Renault, dans le sac de mon père. Il y aussi à la maison des livres blancs, toilés, collection « Le club de la femme », apportés par le facteur à une de mes sœurs, bien emballés dans un cartonnage plié à leur juste dimension. Quand il y a de quoi faire un alignement conséquent, elle achète un meuble pour eux. Trois étages en haut, derrière des vitres qui coulissent grâce à leurs petites encoches biseautées, deux étages en bas derrière des portes pleines. On range là ce qu’on veut, pas forcément des livres, ça ne se voit pas. Plus tard, ma sœur quitte la maison, avec elle La Loire, Agnès et les garçons et les autres livres de toile blanche aux titres étranges ; j’hérite du meuble, enlève toutes les portes et range mes livres à tous les étages.

Il y avait, dans la collection « Club de la femme » Elise ou la vraie vie de Claire Etcherelli qu’il me faudrait lire, maintenant que je m’intéresse à ce qui se passait chez Renault - qu’en a fait ma sœur ? Comme il me faudrait revoir le film que Michel Drach en a tiré, vu avec une autre de mes sœurs, quand il est sorti vers 1970, au cinéma « le Gudin », rue Gudin, près de la Porte de Saint-Cloud, fermé depuis longtemps. Juste le bus 136 à prendre de chez nous, de terminus à terminus, pour y aller, c’était pratique, on y allait souvent toutes les deux, quand cette sœur habitait encore avec nous. A cette sœur-là, je ne dirai jamais plus ce que je cherche : la mort l’a ravie au printemps dernier.

Revoir le film pour ses images de Billancourt : c’est l’histoire des amours mal vues d’un OS algérien de Renault et d’une employée française, sourire triste et blouse bleu clair (Marie-José Nat), pendant la guerre d’Algérie. Je cherche la vidéo d’occasion sur Internet, elle existe, mais pas disponible, et déjà une file d’attente pour l’acheter. Je ne m’y ajoute pas encore. Je me demande ce qui motive les autres candidats à l’achat : enfants de qui, eux ? . Chercher aussi, après avoir revu le film, les critiques suscitées par sa projection à Cannes (primé ?), puis sa sortie en salles. Tâcher d’écouter quelque part l’émission du Masque et la Plume qui avait du évoquer le film : duel Charensol/Bory sur le sujet ? Qu’est-ce qu’ils pouvaient bien écrire ou dire, les critiques, sur ce que le film montrait de la vie sur l’île ?

La cité et la Joie par les livres s’apprivoisent vite. C’est facile, on se fait confiance. Les bibliothécaires, accueillantes et disponibles, comprennent immédiatement les questions qu’on ne sait pas leur poser. Elles sont d’ailleurs et d’ici, et viennent de Paris, où elles habitent, - autant dire sur la lune - dans des petites voitures poussives, cherchées instinctivement des yeux, sur le parking, quand je rentre de l’école, pour savoir lesquelles sont là, avant de les rejoindre. Les bibliothécaires boivent du thé à cinq heures, quoi qu’il arrive, et ont parfois des peines de cœur qu’elles soignent avec des gâteaux au chocolat. Elles sont lumineuses, lunaires et humaines. Alors on les suit et on s’enhardit même à proposer de l’aide, pour faire les inscriptions escortées du Sésame « en écrivant mon nom dans ce livre, je deviens membre de la Joie par les Livres... », pour tenir la banque de prêt - fierté de manier les tampons dateurs - , ou pour faire visiter la bibliothèque - on vient du monde entier pour la voir. On accède ainsi, après examen, au grade « d’aide-bibliothécaire », qui confère une carte spécifique et enviée. On suggère la création d’activités nouvelles : le journal, format carré, couverture verte, titre « La Joie par les Livres » en rébus, le club de lecture où l’on débat doctement du Roi Mathias Ier, le théâtre - Un bon petit diable monté avec un comédien qui vient tous les samedis après-midis -, des invitations d’auteurs. A la Bibliothèque, tout est possible : la Joie par les Livres est un monde où la déception n’existe pas. Nous sommes quelques « enfants-cadres » ou « piliers », disent de nous les bibliothécaires aux journalistes curieux de notre maison ronde, à vivre « la bibli », comme on dit entre nous, un peu plus intensément que les autres, à être aspirés par elle. Il faudrait presque nous retenir parfois.
Mai 68 passe par là, nous déboussole un peu en même temps qu’on quitte l’enfance. On ne comprend pas bien pourquoi, mais à la Bibliothèque non plus ce n’est plus tout à fait comme avant. J’ai consommé cinq ou six cartes, recto-verso. Envies d’ailleurs où il y aurait une suite et naïveté de croire que ça existe. Nos mines déconfites quand on se risquera à la triste bibliothèque municipale, ou à la maison des jeunes, sinistre préfabriqué, bientôt de notre âge !

Bien plus tard je goûterai la sérénité des heures studieuses passées sous les lampes d’autres bibliothèques : à l’Arsenal, l’épaule effleurée par le fantôme de Madame de Genlis, à la Mazarine, aller regarder la Seine par les hautes fenêtres en marchant sur la pointe des pieds pour ne pas faire craquer le parquet, à la Bibliothèque historique de la ville de Paris, vue sur jardin et chaleur de lourdes tentures, et par dessus tout à la Nationale, rue de Richelieu, où l’automne venu je récupère des graines des roses trémières du jardin Vivienne pour les semer dans mon jardin normand. Mais les collections de la Bibliothèque des rois, si soigneusement assemblées par l’abbé Bignon, se sont défaites pour franchir la Seine et rejoindre la BnF et son triste jardin clos, aux oiseaux morts. Mes roses trémières fleurissent tous les ans, heureusement.