Christian Salmon | New York Nox/1

New York Nox est un texte inédit de Christian Salmon, écrit pour voix et musique. Il y raconte la nuit qui s’est abattue en plein jour sur la ville de New York le 11 septembre 2001 et la nuit narrative qui s’en est suivie ou, peut-être, qui s’en est trouvée ainsi révélée.

Ce texte polyphonique qui explore les voix, les échos, les cris, les silences, sera présenté au Festival Musique Action le 29 mai 2006.

La musique est composée par Jean-Christophe Feldhandler. Les voix seront celles d’Hélène Alexandridis, Bruno Boulzaguet, Emmanuelle Zoll.

Ce travail d’atelier est l’esquisse d’une pièce musicale qui sera créée lors de la prochaine édition de Musique Action en mai 2007.

Des extraits en seront lus au Printemps du livre le samedi 8 avril à 19 heures.

Nous remercions Christian Salmon de nous en avoir confié la publication. DD.


Note sur le texte

Tout au long du XXe siècle, l’Amérique a été cet « horizon narratif » vers lequel accouraient du monde entier les artistes et les émigrés, ces hommes sans récit. Qu’est-ce qu’un exilé en effet sinon un homme qui cherche à renouer avec un récit ? Ils changeaient de nom et de nationalité, oubliaient jusqu’à leur langue. Ils traversaient les déserts et les océans, voyageaient cachés dans la soute des navires ; cherchant la rive d’un récit. Que cherchaient-ils en se jetant ainsi sur les routes ? Devenir américain. Un destin géographique. La conquête de l’Ouest. Le mythe du grand Nord. La fuite vers le Sud. Tous ces récits sont des traversées. L’Amérique, son nom même (Amerika, Amerika d’Elia Kazan), était leur récit ; un pays où tout était possible, et qui offrait à chacun une page blanche, la possibilité d’y commencer une vie nouvelle... Tout à la fois une nation et une narration Qu’espéraient-ils ? Non pas seulement des papiers, un emploi, mais une vie digne, comme disent les émigrés. Mais qu’est-ce qu’une vie digne, sinon une vie digne d’être racontée. C’est cet horizon narratif qui s’est effondré le 11 septembre.

L’attentat contre le World Trade Center a plongé l’Amérique et le monde dans la stupeur qui suit les grandes catastrophes symboliques qui nous laissent sans recours narratif : Pompéi, Hiroshima, Tchernobyl... Jamais un événement d’une telle ampleur filmé en direct par les caméras de CNN, n’avait suscité une telle incrédulité fausses informations, rumeurs démenties, allégations fantaisistes... Don Delillo, dont toute l’œuvre gravite autour de Manhattan, s’en avisa le premier : il déplora, face à la catastrophe, le manque et l’impossibilité d’une contre-narration. Car la catastrophe était une catastrophe narrative. Une catastrophe du récit. Depuis longtemps déjà, le récit américain s’était déplacé des pages de Mark Twain, ou de Jack London vers les studios de Hollywood. L’Amérique s’illustrait plus qu’elle ne se racontait. La séquence des avions percutant les tours fait partie désormais de l’album de famille de l’Amérique . L’image de l’Amérique sans cesse retravaillée, corrigée et colorisée, a été, cette fois, et en l’espace d’un instant, solarisée. New York Nox.

Peut-être faut-il simplement prendre la mesure de cet effondrement symbolique, de cette opacité ou de cette illisibilité. Non pas seulement comme une insuffisance, un manque d’informations, un retard du récit sur l’événement, mais comme le seul véritable événement. Une épiphanie à l’envers. Le feu qui se serait abattu sur le WTC n’apporterait pas la connaissance, mais l’ignorance. Il ne révélerait pas un sens caché jusque-là, la dislocation de tout sens et de tout récit.

Plutôt que de tenter de raconter ce qui s’est passé, New York Nox vise à explorer cette impasse narrative. Au récit romanesque qui privilégie le déroulement de l’intrigue avec ses différentes séquences se substitue une approche polyphonique d’un monde qui se défait. Entre la figuration de l’irrationnel et l’abstraction de l’analyse, le texte s’efforce d’inventer des confluences, des médiations. La frontière entre le narratif et le théorique se déplace sans cesse d’un sujet d’énonciation à un autre, d’un langage à un autre. La différenciation des instances narratives renvoie à l’éclatement des discours et s’il n’est plus un « ordre » narratif, alors il reste à capter des perceptions qui ne signifient que par ce qu’elles réfractent, interceptent ; jeu d’échanges entre les diverses profondeurs de la réalité et de l’expérience humaine. Ch.S.


Note sur la musique

Octavio Paz dit quelque part : « Nous ne marchons pas seulement au milieu des ombres, nous sommes des ombres. » Des ombres qui se déplacent guidées par des voix. À la recherche des voix. Comme on le fait lorsqu’on est perdu en forêt. Des ombres qui parlent à des ombres. Des voix qui s’interpellent dans l’obscurité. Pour écouter et pour entendre. Il faut devenir ombre

New York Nox est un récit en « zone de turbulence ».

On ne peut raconter le 11 septembre car c’est un récit de stupeur, d’égarement, une perception fragmentée, offusquée, parfois presque inintelligible qui exclut la position de surplomb d’un narrateur omniscient.

La narration vient du chœur : trois voix, parlées et chantées, deux comédiens et une chanteuse (soprano) qui sont comme des lanceurs de récit. Cette pièce musicale à plusieurs voix donne à entendre un enchevêtrement de rythmes, de langues et de timbres.

Cette écriture croisée permet l’expérimentation du montage, les combinaisons, les variations, les passages. Créer des éclipses, du silence ou au contraire, du trop plein, du chaos. Cette chambre d’écoute n’est pas un lieu d’énonciation où s’enchaîneraient des séquences narratives mais un espace d’écoute, une chambre d’écho des voix. Ch.S.


NEW YORK NOX

1.


En entrant, Kirk l’aperçut, silhouette ronde et malicieuse, sur un fond d’images vidéo ; il ressemblait à Hitchkock. C’était son rédacteur en chef. Au journal tout le monde l’appelait ainsi : Hitchcock. Il lui avait donné rendez vous au Mémorial, un batiment provisoire qui accueillait photos, ex-votos, témoignages, images vidéos, près de l’énorme cratère de Ground Zero.

Derrière Hitchcock, reproduites sur des centaines de moniteurs plats , les images de l’attentat qui avaient fait le tour du monde : une série de plans fixes, très longs, où se détachait sur un fond de ciel bleu, la forme géométrique des tours. Entre 8 h 46, heure à laquelle CNN avait enclenché une caméra automatique, une minute après le premier impact, et 10 h 28, heure de l’effondrement de la tour sud, il s’était écoulé une heure trois quarts. C’était bien trop long pour une fiction. Mais ce n’était pas de la fiction. Ces images venaient du monde réel, un monde nouveau qui était resté longtemps caché et qui avait décidé de paraître au grand jour. Une réalité ensorcelée et pleine de mystères qui avait sa logique propre, obscure au simple quidam. On avait l’impression que c’était la réalité elle même qui était devenue fantastique et la fiction banale et quotidienne.
— Hollywood n’aurait jamais fait ça ! dit Hitchkock, en posant sur un des écrans sa grosse main que chevauchait un cigare éteint. On aurait réalisé un montage rapide avec une alternance de plans proches et éloignés, des cadrages serrés sur les visages terrorisés, une bande son amplifiant le drame, avec de la musique, des cris, des bruits d’explosion, des effets spéciaux.

Posée sur l’écran, sa main semblait éclairée de l’intérieur comme une mappemonde accrochée à l’axe penché du cigare, une boule ronde et noire où les os, les plis et les pores de la peau, dessinaient, des étendues striées à certains endroits, opaques à d’autres... Kirk faisait face aux écrans et son visage, s’éclairait et s’assombrissait au gré des changements de plan ; ses traits bougeaient comme des muscles.

Hitckock voulait se faire une idée de ce qui s’était passé. Il lui fallait un témoin, un qui s’en était sorti, un revenant. Kirk se sentait incapable de répondre à Hitchkock. Depuis l’attentat, il lui était difficile de communiquer. Ecouter la télévision était devenu insupportable. C’était une question de registre pas de contenu. L’attentat avait creusé un mur dans les esprits.

— Écoute, murmura Kirk, pourquoi reparler de tout cela ?
— C’est le premier attentat post-moderne de l’histoire du terrorisme, claironna Hitckock. Pour la première fois des terroristes ont imaginé un acte de terreur qui soit aussi un spectacle pour la télé. Live in Manhattan ! Le temps d’un spot publicitaire. Les terrorristes du 11 septembre ont inventé le clip-attentat. Plus besoin d’attirer l’attention des médias en prenant des otages ; ce sont les médias qui sont pris en otages par un effet de réel foudroyant. Télé-terrorisme.

Hitckock n’avait pas tort. Cela semblait si loin le temps où les preneurs d’otages, exigeaient la lecture d’un communiqué, ou menaçaient de faire tout sauter pour un modeste passage à l’antenne. Sur des pistes d’aéroports, encerclés par les forces spéciales, on voyait des palestiniens barbus et débraillés, aperçus de loin au téléobjectif comme ciblés par des tireurs d’élite, Cela semblait presque aussi loin que les bandits des grands chemins et les attaques de diligences.`

— Un terrorisme iconique !
Kirk sursauta. Hitckock poursuivait sa démontration. Kirk en était sûr maintenant : il testait sur lui son prochain article.

— Le terrorisme est le contemporain des médias. Supprime les médias. Il n’ y a plus de terreur. Depuis les attentats anarchistes et l’agit-prop des révolutionnaires russes, le terrorisme est apparu avec la grande presse, il se prolonge avec la télévision. Le 11 septembre, il a franchi un seuil. Désormais il se médiatise lui même, en empruntant à la téléréalité, ses dispositifs de visibilité, ses caméras, ses cables, ses éclairages...

Hitchlock parlait.

Kirk pensait.

Mais ils ne le faisaient pas ensemble. C’était un dialogue entre deux monologues. Si on avait pu mesurer à cet instant leur activité cérébrale respective grâce à quelque indicateur, la chaleur produite ou l’activité cardiaque, par exemple, cela aurait donné des diagrammes très différents, des tracés bicolores qui se croisaient comme les sondages d’opinion de deux leaders l’un au pouvoir et l’autre dans l’opposition.

Devant lui, la bouche d’Hitckock continuait de s’ouvrir et de se refermer, et ses lèvres rougies délimitaient, tels deux rideaux d’un théâtre de poche, une petite scène formée par une rangée de dents jaunies à l’abri de laquelle s’agitait et se contorsionnait la marionnette de sa langue.

Hitchkock s’échauffait. Son cigare éteint voltigeait entre eux. Sa silhouette replette semblait s’épanouir dans les rives fluos des images-vidéo. Voilà un homme qui pensait encore que tout ce qui arrive, le plus grand des malheurs, est digne d’un commentaire, vaut la peine d’être discuté.
La vérité était du côté de Kirk, Il fallait se taire.

2.


Ce dont Kirk se souviendrait des années plus tard, c’est que ce jour-là, le ciel était bleu au-dessus de New York et que par conséquent il faisait son jogging : une course sans but ni raisons qui se suffisait à elle même et qui correspondait bien à l’état d’esprit de l’époque. À travers la semelle renforcée, la plante de ses pieds éprouvaient la dureté du bitume ; ses chevilles ressentaient le picotement de la laine et la ductilité du cuir mais ses sensations restaient comme enfermés dans ses chaussures. Elles ne remontaient pas jusqu’à son cerveau. Rien de grave. Simplement sa course lui échappait. Ses deux pieds avançaient au milieu d’autres pieds par un temps clair, severe clear, comme disent les contrôleurs aériens pour qualifier une visibilité presque sans limites. Autour de lui, toutes sortes d’yeux rompaient des lances sur les trottoirs, pivotant dans leur globe, comme des tourelles de char, lents et menaçants, des milliers d’yeux cherchant leur cible, ajustant tout sur leur passage, des segments de lettres géantes sur les affiches immenses, des fragments de visage : l’exhibition des nez, le défilé des oreilles... il courait, attentif au rythme de ses pas et de sa respiration, à travers jambes, bras, hanches et colliers, emporté dans la foule comme à l’intérieur d’un corps immense, hérissé d’obstacles, de viscères, de glaires et de nerfs.... et qui produisait sans cesse des perceptions inadéquates.

Ce matin-là, les formes semblaient épuisées d’être regardées. Il lui semblait qu’une couleur avait disparu à tel endroit. Qu’un mur s’était replié à tel autre, qu’une fraction visible du monde avait subi une défaite cette nuit-là. Le dessin des contours s’estompait comme pour laisser les couleurs se répandre et se mélanger. Hémophilie générale. Les limbes étaient d’actualité. Peu importe la vitesse qui brouille les contours, pensait-il. Peu importe le flux des informations qui s’effacent... Ce qui compte c’est l’élan, le futur.

Il avait commencé sa journée en courant, et il la poursuivait en courant, voilà tout. Mais, entre-temps, sa course avait changé de nature. Le temps d’une foulée. C’était comme s’il avait poussé la porte d’un saloon et qu’il était passé d’un jour clair et accueillant à une salle obscure pleine d’énigmes attablées. La rue avait perdu ses couleurs : le reflet des enseignes lumineuses, les façades en miroir, les carrosseries de voitures s’étaient brusquement assombries.

Puis, fatigué de ses anamorphoses incessantes, le jour avait cédé ses droits à une nuit noire d’où tombaient sans discontinuer des fragments d’une variété inimaginable même dans une œuvre d’art contemporaine : blocs de béton, pluies de verres, météores d’une planète explosée qui lançait ses éclats phosphorescents, sa lave en colère, des étages de verre, des cables bourrées de données, des sculptures brisées qui jonchaient le sol.

Comme des milliers de gens, ce jour-là, à cette heure matinale, il fuyait le centre-ville. Il avait relevé le col de sa veste, les lunettes cerclées étaient à leur place, mais ses cheveux avaient blanchi en quelque minutes à cause de la cendre qui recouvrait toute chose ; dans son dos on voyait une tempête de flammes et de gravats, un ciel noir. L’homme n’avait plus de regard. Il fuyait, comme ces hommes dont l’ombre solarisée s’est fixée sur la roche à Pompéi ou à Hiroshima. Mais il n’avait pas été changé en ombre. Il était devenu image. Son corps s’était cristallisé, réduit à un code numérique, satellisé, il avait été propulsé dans le vaste monde. L’homme en fuite. On le voyait partout, à des milliers de kilomètres de là. À la vitrine d’un magasin d’électroménagers dans une rue de Barcelone (calle Graça 21), silhouette dupliquée sur une dizaine d’écrans de TV. Sur le moniteur crasseux d’une cuisine d’hôtel surchauffée à Singapour (Le Chrysalis Hôtel*) ; une main farineuse s’était dressée toute seule pour monter le son. Dans le salon défraîchi d’un appartement de la banlieue ouvrière de Dusseldorf. Au cœur des bidonvilles surpeuplés de Caracas ; (des baraques de briques mal ajustées on aperçoit la mer) les mômes suivaient sa course en criant : el gringo ! el gringo !, on discernait à peine l’image sur l’écran exposé en plein soleil, presque gris. À Karachi, à Bangkok, dans les camps de réfugiés de Gaza où l’Autorité palestinienne avait dû confisquer les images des manifestants en liesse comme si la présence à Gaza d’islamistes était un secret bien gardé. Sur les centaines d’écrans plats qui meublaient les murs des bureaux de CNN à Londres, Francfort, Paris... Il fuyait, et des quatre coins de la planète, on retenait son souffle...

Il ignorait tout encore de Ben Laden, des avions détournés et des kamikazes qui venaient de s’écraser contre la façade étincelante des tours jumelles. Il fuyait les tonnes de béton, de verres , de gravats, la lave du métal rougi. Il fuyait le prochain attentat déjà en préparation, il fuyait la crise boursière inévitable, la guerre qui s’annonce. Il fuyait le temps Un monde opaque, illisible et qui n’aimait pas les gens comme lui. Toute fortune est devenue une fortune en soi. L’argent a perdu son caractère narratif. De même que la peinture l’a perdu jadis. L’argent se parle à lui-même. Il fuyait la frustration de l’Africain, la colère du Latino-Américain, il fuyait la haine de la rue arabe. Il n’était plus que cela : fuite. Il fuyait sans voir. Sans prendre garde aux sirènes des pompiers, au crissement des pneus, au silence qui pesait lourdement sur les poitrines. La fumée. L’odeur insupportable qui prenait possession de Manhattan. Il se jetait corps et âme dans la grande arche de la fuite : des bustes, des cranes, des casques, l’armure des corps, l’armée des pieds, dispersée... Et dans sa fuite, son corps traversait des conversations, des murmures, des cris. Des couches de voix restées suspendues en l’air, après l’effondrement des tours. Des sonneries de téléphones portables, des mots d’amour, des adieux d’une pauvreté admirable, calmes. Il traversait des jappements de chiens, des musiques populaires venant des autoradios engloutis sous les décombres. Et les odeurs déformées, méconnaissables de toutes les choses passées dans les flammes. Caoutchoucs en tous genres dissimulés sous toutes sortes de formes insoupçonnables qui sortaient au grand jour, libérant leur Essence noire. Fumigations . Béton-charbon. Cent sept étages à l’égout. Mètres cubes d’eau, de sang, d’urines. Goût d’égouts. Débâcles liquides charriant toutes sortes de restes humains. Peaux et copeaux. Gommes et glues. Vêtement et revêtement... Une forte odeur de peinture de carrosserie lui rappela son enfance, ça sentait le bonbon. Mais ça, c’est lui qui se l’imaginait. Les odeurs ne disaient plus rien. Elles n’étaient plus des traces qui menaient aux choses, mais des signes énigmatiques qui n’évoquaient plus rien. Des témoins de la catastrophe qu’on n’avait pas encore eu le temps d’interroger. Pièces à conviction qu’il faudrait faire parler plus tard, une fois qu’on aurait tout rangé. La boîte noire des odeurs. Une odeur nauséabonde flottait sur le bas de Manhattan, mélange d’âcreté brûlée et de relents douceâtres sur lequel il valait mieux ne pas s’interroger. Ces odeurs-là il ne les connaissait pas. Elles n’avaient pas de nom, n’étaient plus reliées à aucun être vivant, ou matière, ou substance, elles n’avaient plus de visage. Il pensa à l’odeur du jasmin que l’on vend aux coins des rues en Tunisie, on voyait la fleur, on sentait l’odeur, à l’ammoniaque en labo de chimie qui piquait le nez et la langue, à l’odeur lourde du sodium au bord de la mer à Miami, aux herbes de Provence avec Chase, les étés 92-96, c’était un autre siècle, à l’odeur de la brioche qu’il mangeait à l’école le 22 novembre 1963, lorsque Jack Kennedy fut assassiné à Dallas par Lee Harvey Oswald.

Les odeurs ne représentaient plus rien. Elles avaient perdu leur caractère narratif, comme la peinture l’avait perdu jadis. Elles se parlaient à elles-mêmes. Elles s’étaient fondues les unes dans les autres dans le grand incendie des tours ; elles avaient perdu leur intégrité et leur origine. Elles s’étaient détachées de leur cause naturelle. Elles restaient là, effluves figés, en suspens comme des âmes après la mort. Sans les corps. Elles sentaient la mort. Les images aussi sentaient la mort. Une dizaine d’images obsédantes et pauvres qu’on regardait en boucle. On fuyait à l’intérieur de ces images.

3.


Sur l’écran vidéo de l’installation 9/11 présentée dans une galerie de New York quelques semaines après le drame, l’image arrêtée vibrait ; ses contours chevrotaient, lui donnant cet aspect brut, non finito, qui l’avait fait entrer aussitôt dans l’iconographie de la catastrophe. Au premier plan, on voyait le visage d’un homme, pris en contre-plongée, tournant brusquement la tête au moment où le deuxième avion allait s’écraser contre la tour Sud. L’homme s’était retourné brusquement en suivant le trajet de l’avion jusqu’à son point d’impact, selon une diagonale qui partageait l’image en deux et reliait directement son regard au sommet de la tour. Le point d’impact de l’avion était le cœur de cette image, d’où jaillissaient un flot de flammes et quelques débris de la facade. L’avion s’y était abîmé. Il avait été éclipsé par l’incendie qu’il avait provoqué, pistil évanoui dans l’épanouissement de sa fleur.

Il était entré dans le hall de la tour Nord du WTC à 8h46. Une foule aphone se pressait dans le hall. Autour de lui un fond trouble, un brouillard informe, une nuée de points. Toutes sortes de pieds : masculins et féminins ; parcours disloqué et multilatéral. High heels. Strap-ons. A few penny loafers and business shoes... des talons. Son premier rendez vous était fixé à 8h40 au 106e étage de la tour Nord. Il était en retard. S’était endormi dans le métro. Il se fraya un chemin à travers la foule vers les ascenseurs.

Un grand Black souriant ouvrit les portes. A good-looking guy, strong, a linebacker type, qui vous accueillait dans son ascenseur comme le Président dans son ranch texan. Il avait l’air de vous attendre ; vous en particulier, avec une bonne histoire à vous raconter. Une bien bonne. « C’était un chouette métier, pensa-t-il, de trimballer les gens qui vont bosser, ou qui s’en viennent, de Haut en Bas. Et de Bas en Haut. Faire que ça. Monter et descendre ! » Un job d’ange. Le Black avait retenu la fermeture des portes pour laisser entrer un couple. Mais ils n’étaient pas ensemble. L’homme avait filé au fond et s’était renfrogné dans le coin gauche. Sorti du cadre. La femme, élégamment vêtue, talons hauts, un sourire aux lèvres, un qui n’avait pas encore fini de s’effacer. Malentendu sexuel. Elle était entrée dans l’ascenseur, en acquiesçant de la tête, poursuivant avec elle-même une conversation à propos de quelque chose, personne ou événement. Une image mentale ; intérieure, et qui lui importait. Rien de ce qui l’entourait. Elle avait pivoté devant lui et s’était retournée vers les portes qui se refermaient, lui offrant son dos et ses épaules nues. Sur l’épaule gauche, elle avait une rose tatouée. L’avion toucha la tour. Coupez. Tempête dans les escaliers. The whole building rocked. Personne ne bougeait. Nobody screamed, nobody panicked. Une rose tatouée. Consignes de sécurité. Portes ouvertes entre deux étages.. Mille cinq cents degrés Fahrenheit.. Coupez. Cages de kérosène. Fourmilière enfumée. Fournaises. Coupez. Une rose tatouée. Les vitres claquaient des dents. Le Black dit : « What the hell was that ? » Coupez. Heurts. Cahots. Foules affolées. Sortie de secours. Coupez. Sur une terrasse, le sol parsemé de dizaines de paires de chaussures. Une entrée de mosquée. Talons hauts. Mocassins. Sandales. Semelles renforcées. There were bodies, luggage, torsos. Les gens se jettaient dans le vide. Coupez. Des images bibliques de l’Enfer. Une rose tatouée. Il avait fait demi-tour. À nouveau les corps dans le hall. Encore des corps. People dying. Noirs. Fumants. Coupez. Ce type qui n’avait plus de peau. This guy who had no skin left. Un spectre. Il regardait dans le vide et, quand je l’ai dépassé en courant, je l’ai entendu râler, two short breaths-like « Hah hah »-and then he stopped and then he froze up like the concrete all around him. Coupez. La course dans les escaliers...

Lorsque Kirk Kjelsen parvint finalement à sortir de la tour Nord, appela son amie, pour lui dire qu’il était OK, sain et sauf, que le sommet de la tour était en flammes, et de regarder la télé, un vacarme de réacteurs couvrit sa voix ; un deuxième avion passa au-dessus de sa tête et alla s’écraser, fracas de fer contre la tour de verre. I looked up at the building and the explosion of fire bloomed like a flower. Une rose tatouée.

Oh ! la foule fit oh ! À peine un murmure mais qui sortait de centaines de poitrines, en même temps. Frêles, apeurées, à peine un soufle exhalé, fusé du fond des bronches. L’avion, oh ! sa carcasse enfiévrée, tremblant, lourd, contre la façade vitrée des tours. L’accident. L’attentat. Toute cette vitraille explosée. Oh ! la foule fit oh ! Deux avions. Deux tours en flammes. Les gens prisonniers, aux fenêtres, ils agitent des mouchoirs blancs.À quoi pensent les gens au juste dans ces moments-là. Oh ! la foule fit oh ! des tas de choses inconnues viennent à l’esprit, des pensées saugrenues, sauvages, des gestes grossiers, salmigondis où l’esprit se perd, se tord, grimace... des idées qui ne se laissent pas approcher du tout, des pensées qui refusent d’être pensées, les plus intéressantes, qui se retiennent à la digue de la raison... ou qui s’écoulent dans le flot des médias en faisant miroiter à la surface ce genre de pâle sourire qu’il avait vu sur le visage de la jeune femme dans l’ascenseur du WTC et qui, dit-on, annonce une mort prochaine. Atterrissage dans la minute. Des prémonitions, des fatigues, des soucis quotidiens, des sentiments cupides qui perdurent dans les grands drames : l’envie, la jalousie, des angoisses de santé, des énigmes embrouillées qui se perdent sur deux ou trois générations, un appétit sexuel redoublé, dit-on, pendant les grandes catastrophes. Le monologue intérieur des foules déprimées coulait le long des boulevards, des souterrains, se jetaient à la surface des écrans. Il fallait à toux prix : étiqueter, classer, formater le non-dit. Les médias veillaient au moral des troupes. Offraient leurs chaînes et leurs écrans au grand flux informe de la vie intime. Donnaient un nom aux angoisses. Immatriculaient les peurs. De grandes purges étaient organisées, des manifestations collectives avec des stars de Hollywood. Actrices et généraux. Les armes et les larmes. Auraient bien fait un téléthon pour renflouer Wall Street.

La télé était allumée. C’est la première chose qu’il vit en rentrant chez lui, dans son appartement. Sans doute avait-il oublié de l’éteindre en partant. Le son était coupé. L’image occupait une place énorme dans l’appartement vide. L’image l’attendait. Ce n’était pas ce qu’il s’attendait à voir. Un avion apparaissait à la gauche de l’écran se dirigeait vers la tour Sud et s’y enfonçait en faisant voler en éclats l’ossature de la façade. Une fleur de feu et de flammes s’engorgeait rouge et or. Une rose tatouée. Puis l’avion revenait à sa position d’origine pour repartir aussitôt vers la tour. Un poisson dans un aquarium. Ils avaient fait un montage en boucle de la séquence. Ce qu’on voyait à l’écran, Kirk l’avait vu avant. Cela venait de se produire. Cela lui était arrivé à lui. À la télé, l’explosion lui parut irréelle. Dans la rue, l’image était plus intense, plus féroce. La réalité était vingt fois plus horrible. L’image télévisuelle, relookée, démontée et remontée, scénarisée, commentée, lui paraissait abstraite. Debout devant la télé, le col de son pardessus relevé, les cheveux et les épaules couverts de cendres, il l’avait échappé belle. Mais il se sentait floué par les images qui passaient devant lui. L’expérience qu’il venait de vivre ne lui appartenait plus. D’autres images se bousculaient dans sa tête et se jetaient contre l’écran. Un chaos d’images en fusion. Des restes, des dépôts. Des éclats.

Peu importe la vitesse qui brouille les contours. Peu importe le flux. Elles passaient et repassaient sans discontinuer. Vagues d’images. Elles naissaient l’une de l’autre, se succédaient, s’enroulaient, l’une dans l’autre. Elles se suffisaient à elles-mêmes. Elles se commentaient elles-mêmes. Elles s’effaçaient elles-mêmes. Les siennes, non.

Des milliers de feuilles de papiers dans le ciel bas. Jour de neige. Flocons tourbillonnant. Serpentins de suie. Du haut des gratte-ciel. Papiers. Papiers. Papiers. Ca voletait partout. Papillons de papiers. Journaux de la veille. Dossiers. Pièces de comptabilité. Sur le pont de Brooklyn on avait retrouvé des bilans de sociétés. La société Deloite et Touche avait ses bureaux au 56e étage. Une des big five. Bilans. Audits. Ratios. Colonnes de chiffres. Envolées. Forêt partie en fumée. Excell. Windows. Company. Explosée. Volcan de caractères. Lave de cellulose. Un Tigre de papier. Des milliers de petits parachutes blancs dardaient le ciel. Ciels de cendres. Lunes de papier. Dans les rues. Rames. Rouleaux. Flammes et oriflammes. Ville de papier. Là Haut. Très Haut. Papiers. Poussière. Pluie.

Lire la suite.


Illustration de Max Beckmann, La Chute, 1950.

1er avril 2006