Gérard Dessons | Le buveur d’encre

Gérard Dessons est professeur de littérature française à l’université Paris 8, où il travaille sur les littératures des XIXe et XXe siècles, la poétique et la théorie de l’art.

Il est membre du groupe POLART - poétique et politique de l’art.

Il a écrit de nombreux ouvrages sur l’art et la littérature et notamment publié Maeterlinck, le théâtre du poème aux éditions Laurence Teper ainsi que Rembrandt, l’odeur de la peinture dont a parlé Ronald Klapka.


La gentille maîtresse procède d’abord au savant mélange, puis l’encre obtenue est répartie dans les encriers des élèves. Ce sont des petits godets de faïence blanche ou de porcelaine, coincés dans l’orifice prévu sur le pupitre.

C’est la bribe d’un autre âge que je puise dans le fond d’une encre bleue irisée âcre prise en dessous de la pellicule solide légèrement. L’histoire de Marie-André vit dans le présent de ma mémoire. Comme un premier jour. Ce sont toujours les mêmes souffrances, toutes ces phrases écrites, qui font la scène, le mystère de cette passion-là, impure, qui disait ce qu’il avait enduré pour nous.

Il avait dix ans, et les stigmates d’une encéphalite qui le projetaient dans un délire à chavirer nos certitudes beaucoup trop neuves, fragiles, d’enfants tendres.

Il avait, Marie-André, ce geste (lui seulement le faisait ; personne d’autre n’aurait su) : il lançait à toute joie son cartable, plus haut que les fils de l’EDF, le ramassait, le relançait jusqu’à l’éclater en livres, crayons. On suivait la trajectoire, têtes rejetées, bouches ouvertes, et bientôt menton dans le cou, à contempler le cuir ouvert, les choses éparpillées, certaines terminant, les plus légères, les plus rondes, leur chute dans le ruisseau.

Je me souviens. Son air imbécile, son rire aigu. Sa silhouette lourde. On ne l’aimait pas. Enfin - on en riait. On le montrait du doigt. Il était le clou de son spectacle, l’acteur le plus terrible, qui vous éventre et fait danser sur les graviers noirs de la cour votre tripe.

Une école de la banlieue lyonnaise. Un lieu qui s’emplissait de doute, ouvrait sur des empilements d’horizons et n’en finissait pas.

Coup de sifflet, on entrait.

C’est en classe que ça se passait. Tout alors prenait une importance que nos mères ne soupçonnaient pas quand elles nous donnaient nos goûters le matin, avec le baiser.

Dehors, déjà, le temps recommencerait de se détraquer. Pas d’avant, pas d’après. Pas de temps vraiment. Un vague présent seulement, étiré à ses extrémités.

Son passage au CE1 fut un calvaire. Il l’avait accepté comme on joue sa passion. Chaque jour, nous attendions qu’il vienne et qu’il métamorphose. Alors même l’air avait des vibrations, des transparences. Ça se passait comme une messe, réduite à son canon : eucharistie et communion. Il buvait l’encre.

Il buvait l’encre parce qu’il était incomplet, comme une amphore de musée, qu’il avait mené sa marche au monde avec ce manque d’appui de l’écriture intime, la petite avancée de soi par jour. Peut-être rêvait-il d’une période qui l’aurait enveloppé avec le monde, qui l’aurait dit mieux sûrement que nos paroles railleuses et inquiètes dans son dos après l’école.

Difficile d’embrasser le passé avec l’avenir, la rature avec la vérité.

Ce qui était extraordinaire, c’est l’aura qu’il avait acquise.

À nos yeux il était l’imbécile heureux, le cinglé, en même temps une manière de héros qui aurait trouvé sa gloire au fond de l’encrier. Parce qu’il fallait la boire, l’encre ! oser ! Nous, on serait morts si on l’avait fait. Et nos mères, de chagrin nous auraient suivis dans la tombe.

Marie-André était d’une autre trempe. Pas le même garçon que nous. Pas conforme. Pas étonnant qu’il ne soit pas malade. Est-ce que vraiment toute l’encre qu’il avale ça ne peut rien lui faire ? Un jour ou l’autre ? De toute façon, un truc comme ça, ça ne peut pas rester impuni. Et si lui pouvait la boire ? Sans risque ? Si même il en avait besoin de cette encre en lui ?

Un matin, on avait fait de lui l’Obscur, parce qu’il cachait des choses.

J’ai encore son rire dans la tête. Comme un drap qu’on déchire. Pour une autre couche au fond de la honte, où c’est noir à ne pas se douter qu’il y a un soleil d’encre.

Avec ce goût étrange, métallique continûment, et âcre, d’une poésie mal récitée, pauses non respectées, ton monocorde et regrettable rapidité d’élocution, qui fait manger les mots, s’en nourrir indûment.

Méthodique, il prend chaque moment du jour pour renaître, se profiler sur la chaux des murs et devenir cette silhouette difficile qui s’effiloche avec l’absence de lumière.

Si vous saviez comme il danse dans la salle d’étude, danse en tournant sur lui-même jusqu’au vertige ! Son demi-sourire comme figé pour le temps d’une valse. Il nous l’avait cachée sa sveltesse sa prestance ! Marie-André, nous l’avons chez nous, tournant sans fin dans notre classe.

Prendre modèle sur le danseur superbe, blouse grise froncée à la taille, ceinture nouée, tournant encore dans les lampes allumées au plafond du soir, ancrées si bien dans ma mémoire, lointaines et froides sur ma fatigue et mon dégoût.

Comme il danse ! Sa mère ne le croirait pas. Il peut si bien lui faire plaisir, qu’elle lui pardonnerait ce soir encore ses vêtements déchirés, son cartable éventré. Elle le tiendra contre elle, serré. Grave, elle lui dira quel enfant, combien doux, combien beau.

Marie-André reniflait sa morve. Une coulée verte, oblique, rejoignait la commissure des lèvres, faisait une cicatrice, une sorte de marque au caran d’ache. Ça dégoûtait, mais c’était lui cette expulsion cocasse.

Il ressemblait au dieu des livres, souffleur d’argile. Au long des jours, il épuisait sa démiurgie dans une bulle de vert. Du nez sortait en vain une parole de détresse. J’ai la tête gong et je souffle ma naissance. Bouche fermée, nez bouché.

Les feuilles salies de son cahier sont encore les confidentes de cette cavité au-dessus du pharynx, au-dessus de la voix qui parle.

Tard le soir, prise dans le duvet de sa lèvre supérieure, la trace verte opiniâtre - séchée.

Il éprouve entre lui et le monde un abîme, une impasse. Alors, il boit l’encre d’une succion prolongée. Et se mouche dans son cahier.

Morveux sans réserve, il ne sait que faire de toutes ces choses fusées dans sa tête. Il rêve bien trop loin.

C’était un jeudi après-midi. Il nous avait donné rendez-vous dans le bois des Essarts au printemps - d’ailleurs le bois était clair et vert et il y avait des gens.

Nous étions trois, nous avions des noms sans importance pour l’histoire de Marie-André. Nous devions le retrouver à deux heures de l’après-midi devant l’école : elle fait face au bois. Nous étions là avant l’heure tellement il avait eu son sourire énigmatique.

À trois heures il n’était pas arrivé, nous avons pénétré dans le bois pour faire un tour, désespérant je crois de voir Marie-André à présent. En fait nous allions à la recherche d’autres jeux qui pussent nous retourner. Dès que nous fûmes entre les troncs, entourés d’air feutré, il était accroupi sur une souche et tenait un petit chat roux. Il voyait qu’on était devant à le regarder mais ne relevait pas la tête, on n’osait pas parler. Tout était tranquille comme un mystère : le rendez-vous, les bruits assourdis, le chaton serré entre ses genoux, la main qui fendait le pelage sur l’échine avec une lame de rasoir, l’autre main qui travaillait l’incision.

Nous étions là à regarder sans parler - du profond de notre nausée nous savions bien qu’il nous tenait - qu’il nous montrait l’évidence. Ses yeux pâles posés sur la boule écorchée n’ex-primaient pas.

Quand il a léché la plaie j’ai pensé qu’il pouvait ailleurs exister des vivants. J’ai passé un doigt sur ma joue.

Je ne me souviens pas d’un accès de colère que j’aurais eu dans ma dixième année, cou bloqué, souffle court et la sensation des apophyses cervicales déchirant la nuque.

À quel rêve encore m’arrimer ? À cela, qui renâcle dans la partie supérieure de mes poumons - comme une forge ?

C’était avant et je ne sais pas très bien si je pourrai m’en souvenir, si même j’aurai le sentiment que c’est un souvenir.

Je voulais écrire ce qui m’arrivait, ces clichés qui me tombaient dessus : un sang d’encre, et tout le mystère de sa vérité. Et puis cette scopie, comme un jeu au début, de mon réseau sanguin, capillaires emmêlés, comme un fin brouillon inquiétant, maculé, inquiétant. Et il me semble encore que cette encre qui sort du stylo-plume provient par quelque greffe de mes doigts repliés. Comme un brouillon.

Quand les gens sont entrés, je me suis tu. On a allumé. Des voix ont parlé. Elles ont dit : ça vient de là-dedans. On dirait... On pleure sans doute sûrement ici il n’y a personne ici mais d’où ça vient on n’entend plus rien. La lumière avait été éteinte, la porte refermée. J’avais appelé pour qu’on vienne mais qu’on s’en aille.

Tous les mots qui me viennent ne viennent pas vraiment ce ne sont pas ceux qui viennent qui devraient venir. Jamais les bons. Toujours ceux qui ne voient personne dans le placard, qui s’arrêtent à l’apparence des manteaux pendus.

Longtemps après, ma mère m’écrit. Elle attend et je ne lui écris pas. Je devrais. Il y a dans mon silence quelque chose qui manque. Un grand silence sans même le sens du silence.

Mais comment dire l’affaire des mots, la grande affaire des mots ? Et tout ce temps passé à recomposer la figure prochaine du fils, avec pour seule histoire : le soupçon.

Et cette histoire que j’écris d’un garçon d’école, de son ivresse encrière - l’éveil soudain au craquement du parquet, au bruissement - m’est arrachée comme un fragment intime.

Marie-André c’est mon nom mon histoire. Marie sans tache et je bois l’encre. Comme un buvard, pour absorber le trop-plein : il me semble toujours, quand je vois mon nom, qu’une mer s’y déverse. Marie-André condamné depuis que nommé, androgyne et madré.

Je bois l’encre et fais mourir ma mère de chagrin. Ce poison que j’absorbe la tue. On voudrait me comprendre, je suis un garçon secret. Dans mon cachot j’ai organisé la vie. À vrai dire je la laisse couler entre mes dents, s’instiller dans ma gorge - rouiller.

On n’a pas l’air de le savoir. Je transforme en vie ce que je n’ai pas à écrire. Tout ce que j’écrirais, je le désécris par avance. J’ai tout prévu, manigancé : jusqu’au mal qui ne prend plus.

Quand je bois l’encre, je n’en pisse que plus d’or.

Il faut avaler d’un trait pour ne garder sur la langue que le métal, et entre les dents ! Voilà mon œuvre, secrètement gardée dans la mémoire de mes papilles. Violette j’avale tout avec l’encre - le vrai garanti et l’illusion, le noir sur blanc et le tableau avec.

Déjà quatre jours que je ne sors pas d’ici rideaux fermés. Mes mains appliquées sur mes tempes ne contiennent pas le confus de ma mémoire.

Un fauteuil des livres un lit des vêtements. Au-delà, sur la cour, la vitre garde l’éternelle buée quand je m’attache au temps.

Cette nuit-là, Marie-André fait un rêve. Il agite de petits hommes retenus les uns aux autres par des liens invisibles - comme des grappes balancées au vent de plaine - les élève, abaisse, puis relève encore en yoyo, avec ce geste rapide du poignet. Semble y prendre plaisir.

Mais des petits hommes montait une plainte longue. Baissés relevés à un rythme s’accélérant, ils n’auraient plus le temps de recomposer leurs cris d’alors quand il les élèvera si haut qu’ils iront cogner au plafond retombant ensuite balancer au bout du fil. Quelle joie c’est d’avoir en mains des destins en bouquet !

Certains perdent prise et roulent aux pieds du maître de mots. Foulés ils en meurent gravés dans le livre que lui lirait peut-être sa mère quand elle serait au soir pour le baiser, la main dans les cheveux et qu’il feindrait encore d’avoir en tête bien autre chose que le secret des jupes.

Ce songe était au bord de la faïence blanche, le matin, flottant à la surface, la pellicule, la même : elle recouvrait ma plume Sergent-Major après l’usage.

Familière encre douloureuse. Oubliée dans le plein sombre d’un trait biffant l’enfance. Ma mémoire toute dans une trace, tapie là.

Un or, je ne connais que lui, sédiment d’un grand délitement, enfoui pour je ne sais quelle contrebande, il s’exhume dans un simulacre.

En formant mes lettres, je m’appliquais au morne feston du monde. J’opacifiais l’or de mon encre - j’écrivais.

L’oublier, finir par le faire, ne plus vouloir le voir. Et voici quelque chose. Qui cristallise.
Déchet vibratile d’une encre vive, du temps avait déposé. Mais du temps de quand ? Pour quel or miroité perdu ?
Je fus dressé à l’écriture.


Illustration : Gravure sur bois d’Anselm Kiefer, extraite du livre Le Rhin, 1983.

3 avril 2006