Ecrire comme marcher 2/2

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3. Affronter le dehors

« Ne pas être un histrion des identifications, ni le froid docteur des distances »
Dialogues, 68

Allez, tout cela n’est pas facile, ni simple, ni à portée.

Simplement : certains, qui passent devant nous, font signe. On ne se voilera pas la face. On tentera, à l’abri, de comprendre. On prendra la mesure. « Vous n’avez pas à vous prendre pour (...) mais vous avez peut-être affaire avec », comme le disait Lawrence de son Esquimau (Dialogues, 67). Je réclame le droit naïf à admirer.

Dès lors, ceux avec qui on peut avoir affaire - Deleuze, à la suite de Foucault, les appelle « hommes de passion » - sont hommes de la limite. Non pas de l’hybris ; ils ne se jettent pas dans l’Etna, Hölderlin, qui fut l’un d’eux jusqu’à ce qu’Apollon se soit sur lui déchaîné ne les condamnerait pas comme il condamne Empédocle. Chacun d’eux est un grand vivant, dit encore Deleuze à propos de Nietzsche et de Spinoza, même s’il est de santé fragile, « trop faible pour la vie qui le traverse ou les affects qui passent en lui »(62). Ils mènent leur vie sur cette « ligne » désormais fameuse où ce qui est en jeu ce sont la vie et la mort, parfois la raison et la folie. Toute la question est de savoir comment vivre ainsi, affrontant le dehors en asymptote à la limite, si l’on peut dire - symptôsis, m’apprend le dictionnaire, signifie « rencontre ».

« Plier la ligne », on le sait, est l’expression qui désigne ce geste artiste par lequel on invente un lieu, un abri précaire où vivre.

La poésie est ce pli-là, je crois, ces pliure et torsion de la langue pour la rendre à la fois habitable et en même temps apte à affronter la ligne du dehors, et témoigner de cet affrontement. Vie et mort tenues dans la seule main qui écrit : « Un créateur est quelqu’un qui crée ses propres impossibilités, et qui crée du possible en même temps » (Pourparlers, 181-182).

Remarque 2

Extraordinaire combien je trouve du Bouchet, dans son Carnet 3, tout proche.

D’abord parce que sa marche, constante, le conduit à un affrontement avec le dehors. Sans cet affrontement, pas de pensée ni d’œuvre, c’est déjà l’idée de Deleuze : seul le dehors inspire, produit de la pensée ou de l’art. Et du Bouchet : « espace hors de la langue et qui/ chaque fois en appelle/ à la langue » (100)

Ensuite, parce que cette marche, ici aussi, est une déterritorialisation. « Dislocation », dit du Bouchet : « Ce qu’on a sous les yeux/ si on l’aborde par plusieurs côtés à la fois s’enclenche/ sur le temps de la dislocation » (87)

« espace sorti de l’espace t’a laissé/ un moment, de côté » (77)

Par ailleurs, ce dehors, il est expérience d’un monde blanc absolument nouveau. Non encore représenté. Pris dans un mouvement d’effacement :

« Dehors tu te reconnais/ parce que rien, là, ne t’a réfléchi » (98)

« Soi-même alors se retrouver dans la claire indifférence de ce qui est emporté » (110)

Ces conditions de l’expérience poétique réaffirmées, c’est la fonction de la poésie, comment elle peut appréhender le dehors, se laisser travailler par lui sans pour autant perdre le monde et les autres, que le poème lui même a charge de redire. La poésie est l’enjeu du poème.

D’abord, comment elle prend la mesure des pouvoirs et des servitudes de la langue :

« La langue - d’être ce qu’elle est, au contraire, ne doit pas servir, et jamais, sinon à rien, n’aura servi » (55)

« Non, que cela ne reste pas dans la langue, mais dehors enfin ait tout entier glissé » (19)

« De cette langue à l’autre/ quelquefois sera touché au passage ce qui va hors de l’une et de l’autre » (8)

Et puis comment, dans ce pli qu’est le poème, dans ce pli que produit le travail du poète, quelque chose du dehors peut se donner, même si c’est sous le mode de l’effacement ou de l’énigme. Et pourtant, il est vrai que l’échec est possible : « ce qui, d’un mot à l’autre demeure ouvert/ à l’autre n’est pas forcément toujours allé » (46).

Cependant :

« lettres/ qu’en coup de vent - pour qu’elles soient respirables, / traverse l’illettré » (20)
« obscur veut dire que sans réserve tout a passé dans/ la langue » (36)
« dans la parole/ se gardera quelque chose de l’étrangeté qui déjà aère/ touchant à elle » (37)

Et ceci, surtout, où je vois la plus belle expression du désir d’un poème enfin accompli, « désir demeuré désir » - à être abri précaire de la chose et non de l’objet, de son être, de son tremblé énigmatiques :

« J’y suis toujours - le propre de la chose, cela, / non de quelque objet, y eût-il objet qui s’appellerait... poème »

C’est que, comme le dit Foucault dans La Pensée du dehors à propos de Blanchot, ce à quoi ouvre le poème, c’est au paradoxe d’une parole qui est à la fois aboutissement et origine, vie et mort : quelque chose vers l’essence de quoi regarde le poème, ou qu’il fait advenir, c’est-à-dire l’essence de la langue elle-même :

Quand le langage se définissait comme lieu de la vérité et lien du temps, il était pour lui absolument périlleux qu’Epiménide le Crétois ait affirmé que tous les Crétois étaient menteurs : le lien de ce discours à lui-même le dénouait de toute vérité possible. Mais si le langage se dévoile comme transparence réciproque de l’origine et de la mort, il n’est pas une existence qui, dans la seule affirmation du Je parle, ne reçoive la promesse menaçante de sa propre disparition, de sa future apparition.


(fata morgana, 61)

Et du Bouchet :

« par instants la langue elle-même/l’inconnue/ à quoi une parole n’a pas préparé » (87)
« langue disparue/ user de la disparue » (87)
Puissance énigmatique du poème !
« Quelquefois l’illisible a arrêté » (111)

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« Pendant qu’on tourne en rond dans ces questions, il y a des devenirs qui opèrent en silence ».(Dialogues, 8)

Voilà qui ramène à l’humilité. A la terre.

Ce qui me touche aussi, c’est combien la vie parle fort dans ces dialogues. Quel dédain des ratiocinations, et des boîtes qui enferment : boîtes des savoirs et des pouvoirs, confiscation des droits et des devoirs. Paroles closes, écritures balisées.

Combien donc ces livres sont généreux : une confiance dans la vie leur donne cette force, cet allant. Une attention extrême aux chemins de traverse, aux pratiques marginales, aux mouvements imprévisibles, aux syncopes que masquent les rythmes conformes et qui pourtant marquent le temps vrai.

Pas facile, non, d’adopter la marche boiteuse de qui s’aventure, prend la fuite, trace son chemin vers le dehors. On sait bien ce qu’on risque à « jouer de bons tours à la folie ». Est-ce qu’il ne faut pas pourtant s’aventurer, déjouer les pièges que tend à la parole naissante le langage lisse, inventer « le bégaiement », se faire « étranger dans sa propre langue », comme le disent Deleuze et Parnet.

Tel est l’enjeu de la poésie.

Elle aussi impose à la langue comme un pli : une mesure précaire où abriter la clarté du dehors :

« Lumière comme rentrée dans les yeux de qui aura plié / comme l’eau / plié deux fois » (65)

Prudence, dit toutefois le poète. Trop de lumière aveugle. De là qu’on « cligne » parfois des paupières pour tenter de mettre l’espace à portée de regard, à la portée d’une voix humaine.

Toujours, le géographe tentera de donner forme, et de partager ce qui a mesure humaine.

« Sans le cillement qui, / ramenant à soi, / recadre, quoi de plus informe que ciel » (11)

Jean-Marie Barnaud - septembre 2001