la fabrique du texte : côté Tanguy Viel, côté Jean-Paul Goux

Il y a quelques jours, le journal gratuit distribué dans les gares, 20 Minutes, me faisait la demande suivante, et voilà ma réponse :


Je suis journaliste au quotidien 20 Minutes et je suis en train de réaliser
un portrait de Tanguy Viel. Je suis à la recherche de témoignages
d’écrivains sur Tanguy Viel qui m’a conseillé (humblement) de vous
contacter. Je souhaiterais, si vous êtes d’accord, vous demander ce que vous
pensez de son travail d’écrivain. Vous pouvez me rédiger quelques lignes par
mail ou nous pouvons discuter, pas plus de quelques minutes, par téléphone.
Merci de votre aide.
Cordialement

J’ai rencontré Tanguy Viel alors qu’il était objecteur de conscience au Centre dramatique régional de Tours. Ses possessions sur terre se limitaient, plusieurs années durant, à six cartons, dont cinq de livres. On le savait parce qu’il avait pour spécialité de louer des chambres invraisemblables, des greniers sans chauffage, des appartements prêtés, et jamais pour plus de deux mois, même si c’était toujours dans Tours centre-ville, quartier des bars. Je me souviens d’une période où tout le monde au théâtre se réjouissait de sa disponibilité pour rester le dernier et fermer les portes, le soir, sans que personne ne s’aperçoive de tout l’hiver qu’il y dormait et y vivait clandestinement. C’était juste avant son premier livre. Je l’ai visité à la Villa Médicis plus tard : je ne crois pas que ses possessions sur terre s’étaient agrandies. A chaque rencontre il me fait part de projets d’écriture dont régulièrement je suis jaloux : une histoire de la pénétration du verre en occident, une encyclopédie du cinéma par tous les films qu’il a vus et selon ce dont il s’en souvient. J’attends qu’il se décide à vraiment faire livre d’un des ces projets, et il ne m’a jamais rendu le tome II Pléiade de la Correspondance Flaubert que je lui ai prêté il y a au moins cinq ans. Salutations. F Bon.

Tanguy Viel et Stéphane Bouquet ouvrent leur série de trois émissions dans Surpris par la nuit par la première page de Bouvard et Pécuchet, s’attribuant chacun un rôle.

En face d’eux, Pierre Michon, Pierre Bergounioux, Yaël et Pierre Pachet, Jean Rolin, Jean-Christophe Bailly, Dominique Fourcade, Tiphaine Samoyault et d’autres.

Bon, ils se seraient pris trop au sérieux, ça aurait loupé : il semble bien que Viel et son copain aient trouvé la bonne fissure.

La hauteur et l’âpreté de Bergounioux, les ricanements de Michon, la précision de Bailly : il faut écouter. On aurait aimé que TV se dispense de phrases du genre Gracq, comme chacun sait, fait plutôt du roman, mais ça devait être la tension de l’entretien.

Leur division, commencer, continuer, finir, correspond à la phrase si connue de Claude Simon : [mes] problèmes sont au nombre de trois : commencer une phrase, puis la continuer, puis la terminer, reprise par Thierry Cécille pour le dossier Simon du Matricule des Anges, avec quelques belles contributions, dont celle de Jean-Paul Goux.

L’Herbe, La Route des Flandres, Histoire, ces trois romans par lesquels j’ai découvert Claude Simon dans l’été 1973, prouvaient que le mouvement dans le roman peut être impulsé par autre chose que le récit : par l’énergie motrice d’une "syntaxe impérieuse" qui crée ses propres effets d’attente et de suspens. Les rebondissements de cette syntaxe en état de tension continue, la beauté de son mouvement d’expansion continu, en libérant la prose du roman des plaisirs d’assouvissement de l’intrigue, multipliaient les pouvoirs du roman des plaisirs d’assouvissement de l’intrigue, multipliaient les pouvoirs du roman et vous insufflaient la même liberté et la même énergie qui l’avaient porté. Cette voix proférante, son allant et son emportement, la prégance de ses rythmes, son ton furibond, par moments, cette violence furieuse et implacable mais drôle qui s’acharnaient contre quelques objets privilégiés d’exécration, c’était la voix même du lyrisme, assimilé par le roman, débarrassé des épanchements narcissiques. Et le monde de ces romans était aussi le monde du lyrisme, le monde sensible des éléments et de la chair des femmes, le monde des ciels, des feuillages, de pluie et de la boue, "le monde effectivement éprouvé", le monde d’abord perçu avant d’être interprété et compris, par une exigence de vérité dans le rendu. Cette même exigence organisait les multiples scènes : le sentiment du temps, combien il devenait plus présent lorsque la mémoire du lecteur était sollicitée par la reprise d’un motif descriptif d’une scène antérieure, ou lorsque les traces fragmentaires de plusieurs scènes appartenant à des strates temporelles distinctes apparaissaient en surimpression et que leur discontinuité apparente se fondait dans le flux continu de la durée créée par la lecture. Le roman était une pâte, épaisse contre le temps, une pâte bien liée, consistante et fluide tout à la fois. L’art romanesque des liaisons incorporait ainsi le monde de l’histoire privée et le monde de l’histoire collective, l’un et l’autre fondus dans ce mouvement lui aussi continu de l’"Histoire". Que l’oeuvre de Simon fût exactement votre contemporaine conférait à sa présence une force agissante : elle justifiait et encourageait vos aspirations et, comme si vous aviez avec elle participé à une entreprise commune, elle nourrissait en vous le sentiment de la solidarité.
© Jean-Paul Goux / Le Matricule des Anges

Le reste dans le Matricule, disponible dans toutes les bonnes librairies (il en reste). Jean-Paul Goux sera accueilli à la Maison des Ecrivains le mardi 25 avril à 19h30, en compagnie de Cathie Barreau, Ronald Klapka et Dominique Bondu.

François Bon - 5 avril 2006