Traits 2

Si je croise Instin dans le métro, dans une soirée ou bien en promenade, il est méconnaissable. Souvent je ne le remarque pas, sauf lorsqu’il commence à me fixer avec insistance ou envie. Je suis obligé de réagir au regard, à cette gêne, cette chatouille, cet affleurement et je le vois.

Je le vois aussi comme on croit reconnaître parmi la foule la silhouette d’un proche qui vient de mourir, aux frontières du champ de vision, parmi les taches et les phosphènes et les publicités. Ombre vaine.

...

Apparaît-il. Disparaît-il. Produit d’errances.

...

En souvenir d’i-celui l’humanité est oublieuse, désespérément.

...

Quand à Madagascar on sort les morts de leurs tombes, on les reconnaît.

...

Instin est l’allégorie qui s’annule, devenue corps, à corps perdu. Aussitôt élaboré, aussitôt évaporé. Deuil de lui-même, deuil de lui-même. Un général sans guerre et sans retraite, dont l’uniforme désunit.
Amorphe ?

Du sable de sablier.

...

Instin est illusion de rupture et de différenciation dans le temps. Suppôt de la séparation. Mais il est aussi illusion de continuité. Suppôt du lien et du ralliement.

...

Annonce classée : Œuvre sans artiste cherche artiste sans œuvre.

...

Pourquoi ai-je enlevé le H d’Hinstin ? H aspiré (dans une autre dimension). L’imprononçable, à quoi bon l’écrire ?

J’ai ouvert le nom. Savais-je provoquer l’hémorragie de signes qui s’en est suivi ? Le nom est une tombe, dirent mes interlocuteurs.

Mes interlocuteurs avaient les voix qui sortent des baladeurs dans les musées. Ils m’entraînaient devant les images, ils disaient : « Pourquoi avoir fait cela ? Ce H arraché à notre harassement, à notre horizontale, à notre mer gelée : de quel droit amputer l’umaine condition ? » Ils disaient : « Initiale, la lettre montrait le chemin (en barreau d’échelle). Elle donnait à voir au-delà du N final, en des régions indicibles, régions débarrassées de lettres que les langages fuient, autour desquelles ils tournent et n’affleurent jamais : un havre, un hasile, un silence gros. Maintenant ce monde nous est ôté de tout temps. Maintenant nous chanterons avec les bêtes, sans effet. Nous ne pourrons plus les imiter par jeu, nous serons leurs descendants pâles. Nous avions besoin de la chute et de l’originelle, pour nous relever. Grâce à cette béquille, ce tuteur, nous nous dressions contre nous-mêmes : cela offrait stature. Comment retrouver ce que nous avons perdu ? »

Tant pis j’enlève le H, adieu, je lâche le mot.

...

« Les mensonges qui ont vécu quarante ans doivent être considérés comme des vérités. » Charte de Kouroukan Fouga, empire mandingue, Mali.






































Bookmark and Share

Patrick Chatelier - 27 mars 2006