La campagne d’Égypte

Le général atterrit dans l’Ancienne Égypte en ouvrant le livre des morts. Il étudie.

Gratte la pierre des pyramides.

Le livre permet au défunt égaré de passer le cap du néant, confronté à l’aventure absolue, à l’absolue liberté, à l’angoisse abyssale. C’est un tourment de préserver son intégrité après le dernier souffle. Éthéré, amnésique, errant, il doit maîtriser les métamorphoses ou céder à l’écartèlement.

Dans sa frénésie, dans sa volonté abandonnée et abyssale, le général se hisse jusqu’à devenir Soleil, première étape pour devenir lui-même.

Et en Soleil il tourne autour de la Terre, il songe : comme le temps passe.


Retour au XXIe siècle de l’ère chrétienne et mondiale, au sixième millénaire du calendrier juif, en 1400 et des poussières de l’hégire : Instin a perdu son livre des morts et l’abêtissement reflue. Il reste perplexe devant la beauté du monde. Il reste perplexe devant sa laideur. Bienheureux il est, bienheureux il n’est pas.

Si je suis général, dit-il, c’est que j’étais à la tête de quelque chose, non ? D’un bataillon, d’un attroupement, d’un complot enfin. D’une cellule. Alors qui m’instituera chef ? membre ? larbin ? Qu’a-t-on fait de mon hier ? Que voudrait-on par hasard de moi ?... Pardon mossieur-madâme vous auriez pas une tirlite pièce SVP un tirlite euro ?

Pauvre Instin qui s’accroche à son grade, il a lâché la rêne de ses métamorphoses.

pardon mossieur-madâme je suis celui qui marche en avant et dont le nom est un mystère je suis l’hier celui-qui-contemple-des-millions-d’années est mon nom je parcours les sentiers du ciel entouré de rayonnement j’avance sur ma route et pénètre partout au gré de mon cœur j’existe et je vis je suis un être entouré de murailles au milieu d’un univers entouré de murailles je suis un solitaire au milieu de ma solitude personne ne me connaît moi je vous connais j’existe en vérité j’existe je vis regardez-moi je vis je sens les forces de vie qui débordent en moi dans le néant je ne disparais pas mon œil ne s’éteint pas les traits de mon visage ne s’effacent pas sous un masque liquide l’hier m’a enfanté voici qu’aujourd’hui je crée les demains

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Ce texte est d’abord paru dans le numéro 1 de la revue Éponyme.























Patrick Chatelier - 23 juillet 2006