Racine et les moissons d’Uzès

(La souris est à la redresse.)

Oui, cette tour Fenestrelle (un nom qui inviterait presque à la défenestration), Racine l’avait forcément vue lors de son séjour à Uzès (Gard), de 1661 à 1662. Car elle date du 12e siècle et ne passe pas inaperçue avec ses six étages circulaires d’une hauteur totale de 42 mètres, comme l’indique le verso d’une carte postale non envoyée par oubli.

Vue d’en bas, l’édifice (unique clocher rond de France) apparaît fin et élégant, sans doute moins épais que la tour de Pise à laquelle il emprunte néanmoins le style de ses colonnades. La tour Fenestrelle domine le paysage alentour, la promenade Jean-Racine, qui donne sur les garrigues, la vallée de l’Alzon et la source de l’Eure, mais peut-on grimper à l’intérieur ?

Les lettres d’Uzès envoyées par Racine (son oncle voulait qu’il embrasse les ordres et se fasse « tonsurer » alors qu’il ne rêvait que théâtre) à La Fontaine et à d’autres amis s’échelonnent du 11 novembre 1661 au 25 juillet 1662. Elles forment un précipité, une principauté littéraire dans le duché d’alors qu’il parcourt, découvre (même s’il ne comprend pas facilement le parler local) et apprend à aimer, tout en écrivant ses Bains de Vénus.

Racine emmagasine alors campagne, travaux des champs et observations climatiques :

« Vous verriez un tas de moissonneurs rôtis du soleil, qui travaillent comme des démons ; et quand ils sont hors d’haleine, ils se jettent à terre au soleil même, dorment un miserere et se relèvent aussitôt. Pour moi, je ne vois cela que de nos fenêtres, car je ne pourrais pas être un moment dehors sans mourir : l’air est à peu près aussi chaud qu’un four allumé, et cette chaleur continue autant la nuit que le jour : enfin, il faudrait se résoudre à fondre comme du beurre, n’était un petit vent frais qui a la charité de souffler de temps en temps ; et pour m’achever, je suis tout le jour étourdi d’une infinité de cigales qui ne font que chanter de tous côtés, mais d’un chant le plus perçant et le plus importun du monde. Si j’avais autant d’autorité sur elles qu’en avait le bon Saint-François, je ne leur dirais pas comme il faisait : « Chantez, ma sœur la cigale » ; mais je les prierais bien fort de s’en aller faire un tour jusqu’à Paris ou à La Ferté, si vous y êtes encore, pour vous faire part d’une si belle harmonie. »

(A Monsieur Vitart

A Uzès, le 13 juin 1662.)

La librairie Le Parefeuille d’Uzès a édité en 2002 cette correspondance, illustrée par des photos jansénistes de Vivian. C’est le numéro 1 du catalogue, un numéro 2, consacré à la ville elle-même, « avec des surprises », sera publié d’ici la fin de l’année, me précisait, le 21 avril, Yves Mandagot, tandis que les rencontres avec des écrivains ou des dessinateurs (en juin prochain) se poursuivront dans la splendide cave voûtée. On peut maintenant lire et écouter la dernière production de Lydie Salvayre et Serge Teyssot-Gay, guitariste du groupe Noir Désir : Dis pas ça (un livre et un CD, Gallimard, mars 2006).

Dans la rue Sigalon, au nom prédestiné, étroite et fraîche, que parcouraient vendredi dernier quelques lycéens à la veille des vacances, Le Capitole (seul cinéma d’Uzès, avec trois salles) est à vendre. Le journal Midi Libre rapportait que les propriétaires prenaient leur retraite et l’on ignorait quelle serait la destination nouvelle de ce lieu de rencontre : on parle, entre autres activités, d’un théâtre, ce qui ne pourrait, certes, que ravir Racine lui-même.

Difficile en tout cas d’échapper, ici aussi, à une certaine « déconstruction » culturelle à l’heure de la suprématie du DVD et de la tentation du repli chez soi pour déguster des films en boîte.

« Le ciel est toujours clair tant que dure son cours,

Et nous avons des nuits plus belles que vos jours. »

(A Monsieur Vitart

A Uzès, le 17 janvier 1662.)

A signaler, la monumentale biographie de Racine par Georges Forestie qui vient de paraître chez Gallimard.

Dominique Hasselmann - 22 avril 2006