Le tangible de la guerre
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voir la guerre

1h09 - c’est la durée d’une attaque aérienne sur une ville allemande en 1944, c’est aussi l’espace temps dans lequel nous entraîne le livre de Gert Ledig Sous les bombes. Pas même la durée d’un match de foot, pourtant 1h09 c’est largement suffisant pour anéantir la vie. La vie de ceux et celles qui ici se retrouvent piégés par l’implacable de la guerre. Ceux-là sont des hommes, des femmes et des enfants. L’auteur ne les désigne quasi jamais comme des Allemands ou des Américains, encore moins comme des vainqueurs ou des vaincus et nous évite ainsi le parti-pris confortable des bons et des méchants. Rien de cela, le livre est au-delà.

Il nous entraîne dans l’impossible décor de la guerre, là où des êtres humains tentent d’échapper au cours de l’histoire. Et Si Gert Ledig prétendait n’avoir voulu que témoigner, on peut saluer ici une écriture qui nous empoigne , on pourrait presque dire qui nous réquisitionne. Une écriture qui ne cherche pas à nous distraire :

13h01, heure d’Europe centrale.
Laissez venir à moi les petits-enfants ...
Lorsque la première bombe tomba, le souffle projeta des enfants morts contre le mur. Ils avaient été asphyxiés l’avant-veille dans une cave. On les avait mis au cimetière parce que les pères combattaient sur le front et qu’il fallait chercher les mères. On n’en retrouva qu’une. Mais écrasée sous les décombres. Les représailles ressemblaient à cela.

Et l’on s’étonne, nous qui pouvons voir la guerre en direct à la télévision qu’un texte nous émeuve à ce point. Mais émotion n’est peut-être pas le bon mot car c’est un sentiment qui se dissout trop vite dans l’agitation du monde. L’émotion soulage celui qui la ressent pas celui qui souffre. Elle ne permet pas de comprendre, comme avec les images pornographiques qui excitent nos organes sexuels sans jamais rien nous dire de la sexualité.

A chaque chapitre du livre, le constat est là, celui de la littérature qui parvient à rendre tangible la guerre. Et ce n’est pas tant la réalité des détails qui fait suffoquer le lecteur mais une écriture qui s’inscrit dans la délitescence du présent. Qui nous emmène en plusieurs lieux à la fois.

Là où l’image télévisuelle ne distille que des ombres chinoises même lorsqu’elles sont en couleur, le livre écrit l’affolement du vivre ici et maintenant. Du vivre malgré tout. Avec des hommes et des femmes de chair. Car pour ressentir la perte d’une vie, il faut l’avoir senti battre sous la peau. Sur l’écran, les bombes tombent, parfois elles explosent mais chez Gert Ledig, elles sont instruments qui décident du cours de la vie :

Celui qui gémissait était réduit au silence. Celui qui criait criait en vain. La technique anéantissait la technique.Elle tordait les pylônes, déchiquetait les machines, creusait des entonnoirs, renversait les murs, la vie n’était qu’ordures.

Et le lecteur entraîné par des phrases courtes qui s’appuient sur une ponctuation nerveuse et décalée, finit par se confondre avec ceux qui attendent puis subissent le cauchemar tombé du ciel. Le lecteur est celui qui court à travers les flammes, celui qui étouffe sous les gravats, celui qui lorgne la paire de bottes d’un mourant, celui qui mâche du cuir pour tromper la faim, celui qui largue des bombes sur le désert d’un cimetière, celui qui abandonne un blessé pour avancer plus vite.
Pas de héros, ceux-là viendront après la guerre. Pas de destin que l’on prend en main. Juste survivre avec ce qui se passe là. La ville est un piège qui offre bien peu d’abris. Difficile alors aux corps et aux âmes d’en sortir indemnes :

Tout passa devant ses yeux, le jet de la flamme, la fumée, et puis il aperçut la gueule déchiquetée, le socle détruit. Et les cadavres : trois canonniers, six élèves. Le premier de la classe était encore vivant. Il se roulait au sol, ruisselant de sang. Les bras repliés en arrière. Et les intestins dehors. Cette fois, il était le dernier. Les bombes arrivèrent avant qu’il ne meure.

Le livre ne cherche pas expliquer et que pourrait-on expliquer de l’emballement de la guerre. Non personne n’explique rien pas même la lointaine voix des radios qui donne les ordres. L’homme qui court sous les bombes, finit par ne plus savoir ce qu’il fuit. L’éternité d’un enfer d’1hO9 ?

Refermer le livre ne fait pas taire le fracas des armes, mais nous oblige à réentendre ceux pour qui, là maintenant, la guerre n’est pas une fiction. Et du comment faire pour préserver notre humanité. On s’interroge sur ce qui fait nos abandons quotidiens. On ne sait pas exactement. Rester debout. Rester vivant. Chercher à voir d’où vient le vent avant qu’il ne soit fatalité. On n’est pas des dieux, on n’est pas des héros, pour autant on n’est pas obligé d’être des ignorants.


Gert Ledig est né en 1921. Dès l’âge de dix-huit ans, il a été mobilisé pour se battre en France puis en Russie. Sous les Bombes a été publié en 1956 mais n’a pas connu le même succès que Les Orgues de Staline. Suivra le roman Après la guerre (1957) qui traduit bien la réalité d’une Allemagne vaincue et confuse. Gert Ledig est décédé en 1999.

Aux éditions Zulma :

Sous les bombes

Après la guerre

Gert Ledig - traduction de Cécile Wajsbrot.

Fabienne Swiatly - 4 mai 2006