Jack Spicer, C’est mon vocabulaire qui m’a fait ça.

De Jack Spicer, on ne sait pas grand-chose en France. Et cela n’a aucune importance. C’est comme une rumeur qui monte, une musique qui arriverait par bribes. Une musique qui arriverait par bribes...
Sauf qu’aujourd’hui les éditions du Bleu du ciel nous offre la lecture complète des œuvres de l’écrivain américain mort en 1965. C’est le poète Eric Suchère qui a assuré la traduction de ce volume. Son titre ? C’est mon vocabulaire qui m’a fait. Et Nathalie Quintane préface la chose. Bref, un livre impeccable.

C’est donc l’histoire d’un poète qui parle avec les morts. Pour être exact, il écrit avec les fantômes. Une sacrée différence. Ecrire avec les fantômes, c’est, par exemple, entamer un épistolaire poétique en 1957 avec Garcia Lorca, mort sous les balles du franquisme. C’est le premier livre de Spicer D’après Lorca. C’est un monde poétique instable, ne répondant à aucune exigence temporelle, seulement une exigence poétique : celle de transmettre les poèmes que Lorca a écrit après sa mort. Le poète espagnol mort s’en explique dans la préface : « On n’indique jamais au lecteur quel poème appartient à quelle catégorie (de manière préméditée je dois l’admettre) en envoyant à M. Spicer plusieurs poèmes écrits après ma mort qu’il a également traduits et inclus ici. » (p. 17). Suivent de nombreux poèmes dédiés, textes entrecoupés par la correspondance des deux hommes (post-mortem Lorca et Jack Spicer). Le recueil rompt les liens. Il ne crée aucune surprise. Car il préfère déjouer les effets d’attente. Il passe d’une poésie tendue et dépouillée à un délire des plus réjouissant. Pour preuve.

« Alba » (Une traduction pour Russ Fitzgerald)

« Si votre main avait été insignifiante

Pas un seul brin d’herbe

Ne pousserait à la surface de la terre.

Facile à écrire, à embrasser -

Non, dis-je, lisez votre journal.

Soyez là

Comme la terre

Quand l’ombre recouvre l’herbe humide. »

Mais on peut également lire « La promenade de Buster Keaton », magnifique théâtre d’ombres en celluloïd. Un bref, extrait, juste pour le plaisir :
« La bicyclette de Buster Keaton n’a pas une selle en caramel ou des pédales en sucre que montent les méchants hommes. C’est une bicyclette comme toutes ces bicyclettes excepté un unique arrosage d’innocence. Adam et Eve passent en courant, effrayés, comme s’ils portaient un vase plein d’eau et, en passant, caressent la bicyclette de Buster Keaton. »

Mais ce premier texte connu cache une belle forêt. Jack Spicer est un écrivain des frontières, et de l’outrepassement des frontières. Son écriture se situe dans un moment précis, celui du renversement, ce passage de la frontière à l’Outside. Causer avec les fantômes est une chose. Mais plus globalement Spicer retrouve et embrasse les mythes et les références culturelles pour les déplacer. Il ne détourne pas. Il travaille par écart, en jouant avec les chocs chronologiques, en travaillant sur la mémoire intime plutôt que sur les leçons de l’histoire : Dieu vaut bien une contre-attaque (quinze contre-poèmes) ; Rimbaud vaut bien un faux roman (dix chapitres à tombeau ouvert) ; le Graal vaut bien sept livres (... et Avalon des supermarchés) ; etc.

L’écriture de Spicer est ravageuse. Elle fonctionne par constants déplacements, des béances, des trouées articulant un montage aléatoire et des collages surprenants.

« Fracas

Ces vagues

Juste dans un crâne

Etre habile à cela est pop. Court furet

(Tous furètent seuls, cherchant les mêmes choses)

Sur la plage

Avec la marée balayant

Tout le sable comme un tapis

Et le rejetant. L’oreille pleine d’écume. Pute de Pound

S’étonna Homère. Aidez-

Nous à dormir comme des hommes pas comme des barbares. »

(Extrait de Lamentation pour les créateurs, « La plage de Douvres », p. 171).

Dans sa préface, Nathalie Quintane a une belle et juste image de l’écriture (de l’univers) de Spicer : « c’est d’une certaine manière, comme si le poète écoutait un poste de radio en passant sans arrêt d’une station à l’autre, ou comme si, placé sur une station mal sélectionnée, il notait avec soin toutes les interférences, ce texte hasardeux et aléatoire étant aussi digne d’attention qu’un fragment de haute littérature, l’un n’exclant pas l’autre. » (p. 7)

Histoire de prolonger la remarque de Quintane, il faut revenir au plus célèbre texte de Spicer Billy The Kid (1958). Pour qui s’intéresse aux fantômes (à la question esthétique, j’entends), il sait que le mot fantôme renvoie à fantasme, image, visible, apparence, etc. Billy The Kid le grand livre du fantasme, celui de l’imagination des frontières, de l’imagination comme frontière (une certaine idée de l’Outside).

La première phrase du livre Billy The Kid nous dit ce tremblement des séparations, leur ligne ductile, et ce mouvement de renversement : « La radio qui m’a appris la mort de Billy The Kid ». C’est dans le poème que les frontières explosent et qu’en effet l’un n’exclut pas l’autre.

Reprendre alors le début du texte et poursuivre la lecture :

« La radio qui m’apprit la mort de Billy The Kid

(Et le jour, un jour chaud d’été, avec des oiseaux dans le ciel)

Laissez-nous inventer une frontière - un poème où quelqu’un pourrait se cacher avec la troupe du shérif après lui - un millier de kilomètres de cela si cela lui est nécessaire de faire un millier de kilomètres - un poème sans virages durs, sans maisons pour s’y perdre, sans filets dissimulés de magie habituelle, sans vendeurs juifs new-yorkais de pyjamas améthyste, juste un endroit Billy The Kid peut se cacher quand il tire sur les gens.

Jardins des supplices et trains touristiques. La radio

Qui m’apprit la mort de Billy The Kid

Le jour un jour chaud d’été. Les routes poussiéreuses pendant l’été. Les routes allant quelque part. Vous pouvez presque voir où elles vont par-delà le violet sombre de l’horizon. Pas même les oiseaux ne savent où ils vont.

Le poème. Dans toute cette distance qui pourrait reconnaître son visage. » (p. 121)

De l’Outside à l’Outsider, voici donc l’espace du poème, un espace qui rêve de sauver les rebelles des mythologies incertaines. Un espace poétique qui déplace et reprend sans jamais revenir, une écriture qui fragmente les constructions narratives pour ne jamais finir le dialogue avec les fantômes et les fantasmes. Les recommencer toujours, comme un morceau de be bop n’en finit jamais de tourner autour des morceaux, affinité élective avec les fuites et les déroutes... on imagine, on soupçonne une influence de cette musique dans l’écriture de Spicer (et on se dit qu’il y a peut-être un lien pour comprendre la relation de Suchère à Spicer).

On retrouve quelques textes de Spicer sur le site anglo-saxon Electronic Poetry Center ainsi qu’une lecture de Billy The Kid par Spicer sur Ubu.

Quant à Eric Suchère que l’on retrouvera le 17 juin pour la nuit remue.net, il expose actuellement au Savannah College of Art and Design de Lacoste (Lubéron, France) une installation-extension du projet « Un autre mois », installation visible du 5 mai au 9 juin 2006, Galerie Pfriem.

On rappelle également bien volontiers la parution du dernier livre de Nathalie Quintane, Cavale, chez POL.

Sébastien Rongier - 18 mai 2006